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dimanche 8 mars 2015

Lettre du 08.03.1915

Casablanca 1915
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 8 Mars 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 13, 25 et 27 Février ; la première est passée par Casablanca (1) et a mis 8 jours de plus, car notre courrier va via Oran (2), vu que le chemin de fer d’Algérie vient jusqu’au delà de Oued Aghbal (12-13 km d’ici) alors que celui de Casablanca s’arrête actuellement à Fez, soit 90/100 km d’ici. A partir d’aujourd’hui, le courrier de Taza est expédié journellement et arrive de même tous les jours ce qui est une amélioration sensible et te fera plaisir également.
Je te prie de me dire comment Leconte t’a expliqué pourquoi il envoie 300 au lieu de 400 Frs., car je n’ai plus eu de ses nouvelles. Comment d’autre part était libellé le reçu que tu lui as envoyé pour les 300 Frs. ? Je pense que tu comprends l’importance de cette dernière question, car il ne faudrait pas que le reçu dise que j’ai reçu mon prélèvement de tel mois ! Tu n’as pas joint non plus les articles du Démocrate de St Nazaire (3); mais comme je l’ai écrit, L. m’a envoyé le premier et la copie de sa réponse. Comment as-tu donc reçu ces copies ? Par Nantes ? Il est probable, comme je te le disais déjà que c’est par suite de la loi sur le trafic avec les Allemands que L. et B. (4) de Nantes ne nous écrivent plus. Personnellement, je ne pense guère aux affaires mais beaucoup à toi et à ton genre de vie actuelle. Tu m’intrigues avec tes allusions mystérieuses à Mme D (5). Elle n’a tout de même pas essayé de t’entraîner ? Tu as tort de m’envoyer 100 Frs, peut-être as-tu pu ramener ce montant à la moitié, car je ne tiens pas à avoir trop d’argent sur moi et je n’ai besoin que de 20 Frs par mois. Quant aux envois de chocolat, cela devient tout de même trop cher avec le port. Je paie ici 24 sous pour une grande plaquette qui n’est cependant pas aussi bon que le chocolat Menier.
Maintenant que nous ne sommes plus que 8 par marabout, nous sommes assez confortablement installés. J’ai un lit avec un paillasson rempli de crin végétal - un “sac à viande” fait de drap et dans lequel on se met comme dans les draps, un traversin et 3 couvertures, car il fait frais la nuit. Je dors très bien et ne garde que la chemise et le caleçon ; mais je tire mon passe montagne sur la tête car je porte les cheveux tout courts. Le soir je lis à la lueur d’une bougie placée sur une planche dans le mur. Ou encore on joue aux cartes ou on écrit. Depuis ce matin le sirocco souffle de nouveau en tempête, soulevant des nuages de poussière mais le soleil brille toujours. La nouvelle enquête a probablement trait à la naturalisation, ce qui ne serait pas dommage !
Valentin est resté à Bel Abbès et m’écrit que la musique partira peut-être en France. En attendant, il y a eu un nouvel arrivage de 75 poilus ici, venant de Bel Abbès. J’espère toujours que d’ici 2/3 mois la décision (6) sera tombée en France ; tu verras si j’ai raison ! Il semble que les vivres commencent sérieusement à manquer en Allemagne, ainsi du reste que les matières premières pour les munitions et certaines industries (7)
Tu as probablement entendu qu’on a déposé un projet de loi au Sénat (Béranger) (8) pour annuler les engagements des Austro-Allemands pour la durée de la guerre de ceux qui sont restés en France et ne sais pas si cela va passer, mais si oui, Singer (9) qui semble toujours être à Lyon, tomberait sous le coup de cette loi. A propos, il y a dans mon nouveau marabout un Caudéranais pur sang, Savario, dont le père est entrepreneur plâtrier à Caudéran et dont la soeur est la femme du député Chaumet (10). Savario, qui est français, a fait 15 ans dans la Légion à titre étranger ; il y a aussi ici à Taza deux frères alsaciens qui travaillent à Bègles (11), et un jeune homme marié à Bordeaux, également alsacien (12). Tes journaux arrivent très régulièrement et je t’en remercie. Je vois aussi avec plaisir toute l’activité que tu déploies de tous les côtés ; il est bien dommage qu’il a fallu de cette occasion pour que je m’en aperçoive.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

L’opération d’Hélène a-t-elle réussi ? Le bonjour pour elle.

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Casablanca" : grand port maritime du Maroc occidental, à près de 350 km à vol d'oiseau à l'ouest de Taza. Porte d'entrée de l'immigration française au Maroc, la ville est aussi une clé stratégique de la colonisation de l'ensemble du Maroc. Rebellée en 1907 et violemment pacifiée après un an de combats, elle est depuis septembre 1913 la tête de pont de la pacification du Moyen Atlas, laquelle n'est précairement obtenue qu’à compter d’avril 1914, au prix de combats et d’exactions féroces des troupes coloniales françaises qui valent au Général Mangin le surnom de “Boucher du Maroc”.
2) - "Oran" : grand port maritime de l'Ouest algérien, à 350 km à vol d'oiseau de Taza. Oran est alors la tête de pont stratégique de la conquête du Maroc oriental par la France puisque les ports du Maroc sur la Méditerranée sont occupés par l'Espagne et pratiquement coupés de l'intérieur du pays par le massif montagneux du Rif espagnol.
3) - "Démocrate de Saint-Nazaire" : il s'agit du quotidien "La Démocratie de l’Ouest", édité à Saint-Nazaire.
4) -- "L. et B." : Leconte et l'avoué Bonamy, tous deux implantés à Nantes. 
5) - "Mme D." : Mme Devilliers.
6) - "la décision" : Paul espère que le printemps apportera l'offensive décisive et la défaite allemande.
7) - "industries" : l'Allemagne dispose alors encore d'énormes capacités intérieures de production mais ses importations par l'intermédiaire des pays neutres commencent à s'étioler du fait du blocus maritime anglais et de sa propre tactique de guerre sous-marine qui frappe aussi des navires neutres dont les pays d'origine - notamment les U.S.A. - réagissent contre elle en renchérissant ou coupant leurs livraisons.   
8) - "(Béranger)" : le sénateur radical-socialiste de la Guadeloupe Henry Bérenger (1867-1952), membre de la Commission sénatoriale des Armées de 1912 à 1945, a déposé le 18 février 1915 une "proposition de loi relative à la suppression des engagements contractés dans l'armée française au titre de la Légion étrangère depuis le 1er août 1914, par des sujets non naturalisés, appartenant à des nations en état de guerre avec la France et ses alliés" et a participé le 6 mars au débat du "projet de loi autorisant le Gouvernement à rapporter les décrets de naturalisation de sujets originaires des puissances en guerre avec la France" (extraits du Journal Officiel). Paul s'inquiète vivement de ces nouvelles qui traduisent une méfiance soudainement approfondie de la France envers ses "ressortissants étrangers ennemis" engagés pour la durée de la guerre et qui menacent d'effacer la promesse de l'État de les naturaliser (après enquête judiciaire) à l'issue de leur engagement (loi du 5 août 1914).
9) - "Singer" : ressortissant allemand que Paul a rencontré ou retrouvé au centre de recrutement de la Légion à Bayonne, et qui est resté affecté à Lyon, en tant que fourrier.
10) - "Chaumet" : Charles Chaumet (1866-1932) député de la Gironde de 1902 à 1919, plusieurs fois sous-secrétaire et secrétaire d’état puis ministre entre 1911 et 1925, sénateur de 1923 à 1932, président de l'Union démocratique et radicale à partir de 1924. 
11) - "Bègles" : ville de la banlieue sud de Bordeaux.
12) - "Alsaciens" : officiellement allemands, donc "ressortissants ennemis", les Alsaciens qui s'engagent dans l'Armée française bénéficient en fait de la possibilité de choisir de rester affectés en métropole, et d'obtenir rapidement leur naturalisation. Paul tente de rassurer Marthe sur son sort en lui présentant un Français et trois Alsaciens de la région bordelaise qui partagent sa condition de légionnaire à Taza. 


lundi 2 mars 2015

Lettre du 03.03.1915

Paul écrit au crayon, dans des conditions parfois difficiles...
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza le 3 Mars 1915

Ma Chérie,

J’ai reçu hier matin ta lettre du 21 Février ainsi que 2 journaux et je viens de retirer à l’instant le saucisson recommandé en parfait état. Je l’ai même goûté immédiatement à ta santé et t’en remercie aussi chaudement qu’un poilu en campagne peut remercier pour un gros saucisson. J’ai la veine aujourd’hui, car depuis hier soir 18 hs. je suis de garde pour 24 hs. Comme nous sommes 18 hommes à ce poste plus un sergent et un caporal, chacun de nous ne fait que 3 heures de garde pendant la nuit et 4 dans la journée. Le reste du temps, il peut dormir, manger, lire comme il veut, et doit seulement rester en armes. Nous avons eu cette nuit un magnific clair de lune, c’était presque comme en plein jour ; la vieille mosquée avec sa tour en patina (1) jette une ombre fantastique et fantaisiste sur la porte où je me trouvais de 0 à 2 et de 5 à 6 hs, on n’entend ici en pays arabe aucune cloche ni horloge, mais plusieurs fois dans la nuit le prêtre mahomédan implore Mahomed du haut de la tour d’une voix puissante. Ce matin il y avait au moins 50 chameaux avec leurs chameliers qui attendaient le réveil de 6 hs pour sortir. Puis, notre 6° Bataillon (22° 23° 24° Cies) est parti en reconnaissance dans les montagnes.
Tu te trompes en supposant que je m’inquiète beaucoup des affaires. Mon souci principal est de te savoir à l’abri des besoins matériels et en sécurité ; j’aurais attendu que le séquestre te fasse verser au moins 400 Frs par mois - mais puisqu’il n’en est pas ainsi, ne paie pas le loyer jusqu’à nouvel ordre. Et au besoin tu vendras des obligations du Crédit Foncier. Pourquoi donc as-tu payé les 117 Frs sur les obligations au lieu de faire comme je l’avais conseillé ? D’autre part, la Ville de Tokio et probablement les Argentins (2) ont-ils payé pour qu’il te reste 5 Frs des intérêts ? Il se peut fort bien que c’est à la suite de la défense de traiter avec les Autrichiens et Allemands (3) que l’avoué ne t’écrit pas et cette loi doit déterminer aussi Leconte d’être si parcimonieux avec ses lettres. Penhoat m’a écrit encore hier ; il se trouve à peu près dans le même état d’esprit que moi mais il m’est difficile de croire qu’il ne peut pas recevoir les comptes. Dans tous les cas je te remercie de toutes les démarches que tu as faites et je suis curieux de connaître la réponse de l’avoué de Bordeaux. Note en passant que les femmes des engagés volontaires (même allemands) touchent l’allocation de 1,25 (4) par jour en produisant le certificat de présence au corps ; alors pourquoi le séquestre?
J’espère que Suzanne ne m’en voudra pas trop de ne pas l’avoir mentionnée dans la lettre en question. Pour réparer cette omission je vais lui écrire très prochainement une carte. Cependant les ânes du Maroc sont bien moins jolis que ceux de l’Algérie ; c’est le chameau qui est très utile ici, mais il est en même temps bien vilain.
Nous avons fait lundi dernier un convoi sur Oued Aghbal par un temps splendide. J’ai fait ce chemin aller-retour sans trop me fatiguer, alors qu’en venant j’étais déjà éreinté à l’aller. Il y a aujourd’hui juste un mois que je suis à Taza ; je ne vais plus à l’exercice depuis 8 jours, mais seulement au tir. Des bruits courent que notre bataillon, pour se reposer, irait dans le Sud Marocain à Bourdnil (5), mais je n’y crois pas. Le chemin de fer venant d’Oujda est maintenant arrivé jusqu’à 10 km environ de Taza, malheureusement il n’y a qu’un seul rail (6), mais enfin ce sera toujours une amélioration. La ligne de l’Ouest a atteint Fez (7) et le tronçon Fez-Taza (90 km) va se faire aussi prochainement.
Bons baisers pour toi et les gosses, un bonjour pour Mr Wooloughan et Hélène.


                                                     Paul


Notes (François Beautier):
1) - "patina" :  mot technique employé en allemand et en anglais pour désigner les décors muraux en stuc.
2) - "Tokyo ... les Argentins" : autres emprunts obligataires étrangers gérés par le Comptoir national d’escompte de Paris.
3) - "Autrichiens et Allemands" : la France interdit depuis le début de la guerre toutes les relations commerciales et financières extérieures avec l'Autriche et la Hongrie,  place sous séquestre les biens en France de leurs ressortissants et met sous surveillance policière ceux d'entre-eux qui y demeurent encore. Paul dénonce l'interprétation extensive que font peut-être l'avoué du tribunal de Nantes et L. Leconte à son encontre et à celle de Marthe en gelant aussi les relations épistolaires avec eux. 
4) - "allocation de 1,25" :  la loi du 5 août 1914 octroie à toute famille nécessiteuse dont le chef est mobilisé une allocation journalière de 1,25 franc, majorée de 50 centimes par enfant de moins de 16 ans. La famille de Paul Gusdorf n'est pas classée "nécessiteuse" du fait de ses biens et revenus (pourtant placés sous séquestre).
5) - "Bourdnil" : aujourd'hui officiellement en français Boudnib (anciennement Bou Denib ou Boudenib), localité et camp militaire à 250 km au sud de Taza, dans une cuvette désertique mais stratégique entre le Haut Atlas et l'Atlas saharien. A cette époque et compte tenu des usages en métropole, il n'est pas impensable qu'une mise au repos justifie un tel trajet. Cependant il serait plus probable qu'un détachement de la Légion de Taza soit appelé en renfort dans cette région pour y affronter les rebelles marocains qui s'y préparent à une guérilla anticolonialiste..
6) - "un seul rail" : bien qu'étroite cette voie unique de chemin de fer comporte évidemment deux rails.
7) - "Fez" : officiellement Fès en français, ville impériale de l'est du Maroc occidental dont Taza contrôle l'accès depuis le Maroc oriental et l'Algérie. La ville, violemment pacifiée en 1912, fut le site du Traité de Fès du 30 mars 1912 considéré comme préfiguration du protectorat français sur le Maroc.

mardi 10 février 2015

Lettre du 11.02.1915

Paul Gusdorf, qui s'est engagé dans le 1er Étranger pour la durée de la guerre dès août 1914, après être passé par Bayonne, Lyon, et Sidi Bel Abbès, a maintenant rejoint son affectation à Taza (Maroc Oriental).
Tirailleurs du Sénégal


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, le 11 Février 1915 (Maroc)

Chérie, 

Je t’écris la présente lettre à 20 h au lit sous mon marabout, éclairé par une bougie. C’était jour de prêt (1) aujourd’hui, et comme nous sommes considérés au Maroc comme étant en pays ennemi, nous touchons 2 Frs par 10 jours, soit 20 cs par jour au lieu de 5 cs comme en France et en Algérie (2).
Donc, je te parlais de Taza dans ma dernière lettre et je te disais que je me suis toujours représenté Jérusalem à peu près comme ce trou (3). Les rues ont en moyenne 2 à 3 m de large et elles sont bordées de murs moitié en ruine et percés par ci par là par des trous semblables aux meurtrières par lesquelles on tire: ce sont les maisons arabes. Le bourrier (4), toute la saleté est simplement jeté dans les ruelles, dont le milieu est occupé par une rigole assez profonde et qui contient presque toujours de la boue ou de l’eau. Il n’existe pas d’éclairage. Les marocains (5) qui sortent le soir portent une lanterne contenant une bougie; sans cela, on risque de tomber à chaque pas dans la rigole; il y a aussi des soldats qui portent des lanternes en se promenant. Deux de ces misérables rues sont commerçantes, elles ont des boutiques. Ce sont tout simplement des ouvertures pratiquées dans le mur: 1 à 1 1/2 m de large sur 2 m de profondeur; un ou deux marocains sont accroupis là-dedans avec un tas de marchandises: tabac, allumettes, sucre, riz, mercerie, etc etc, le tout à des prix exorbitants. 2 feuilles de papier et 2 enveloppes coûtent 10 cs; 1 petit flacon d’encre 20 cs; 1 tablette de chocolat 1,20 Frs; 1 petit pain 20 cs, etc. Seul le tabac est bon marché (6)! Il y a quelques cafés maures où l’on a le café arabe à 10 cs la tasse; les murs sont en pierre brute et il n’y a que quelques tables et bancs comme tout mobilier. 
La troupe est très nombreuses ici: 2 bataillons (6 compagnies) du 1er Étranger; 1 compagnie du 2°; des tirailleurs d’Algérie, de Tunisie et du Sénégal; des territoriaux, chasseurs d’Afrique, spahis, goumiers, de l’artillerie et des mitrailleuses, en tout plusieurs milliers d’hommes. Notre tâche principale est d’accompagner les convois de et à M’Coun (7), Oued Aghbal, Boula Geraf (8) etc, d’empêcher les tribus non soumises de descendre leurs troupeaux dans la plaine (9) et de piller sur la sécurité du pays. Tous les soldats sont campés sous des marabouts, y compris les officiers. Mais nous avons commencé à construire non seulement des routes, mais aussi des maisons pour les casernements, hôpitaux, cuisines, logement des officiers, etc etc. La nourriture est assez bonne et suffisante. Comme l’eau n’est pas fameuse, on nous donne à chaque repas 1/4 de café et en outre à midi 1/4 de thé. Le vin n’est que pour le dimanche; impossible de trouver une goutte d’alcool en ville (10)
En ce moment il pleut assez fréquemment, mais ce qui est surtout désagréable c’est le sirocco, un vent glacial en hiver parce qu’il vient des montagnes couvertes de neige, tandis qu’en été il amène des tourbillons de poussière. Je vais journellement à l’exercice ou au tir, et je fais pas mal de progrès; j’aurai toutefois encore pour ça deux mois avant d’être un guerrier accompli. Ne te fais surtout pas de mauvais sang pour moi: je ne risque rien ici et j’espère seulement que la guerre ne durera plus trop longtemps. L’Écho d’Oran (11), qui donne les communiqués de la veille, paraît ici avec trois ou quatre jours de retard, car il ne peut arriver qu’avec les convois. J’attends donc volontiers le Journal que tu m’enverras. À part cela je ne manque de rien.
Leconte ne m’a plus écrit depuis mon départ de Bel Abbès; je connais les résultats jusqu’à fin Novembre et je crois que jusqu’aujourd’hui nous avons perdu environ 7000,- Frs depuis le début de la guerre de sorte qu’il nous reste encore 23000 Frs de bénéfice sur le dernier exercice. As-tu eu des nouvelles de notre avoué Mr. Bonamy? J’espère que l’affaire sera réglée au courant de ce mois de sorte qu’en Mars tu pourras recevoir de l’argent de Nantes (12). Comme tu as les titres en main tu es toujours à l’abri des besoins. Est-ce que Mr. W. t’a donné maintenant le bordereau des valeurs?
Et à propos, qu’est-ce que j’ai pensé le 30 à 9 h et à 21 h (13)? Georges ouvrirait bien grand les yeux s’il voyait ma «chambre» actuelle. Il s’y trouve deux caméléons que les camarades ont porté parce qu’ils attrapent les mouches en été. Ce sont des petites bêtes qui changent de couleur suivant leur entourage: vert, gris, brun etc. Dans le camp des tirailleurs à côté il y a un joli petit chacal, bêtes qui ne sont pas rares dans le pays. Il est solidement attaché et ressemble à un croisement de chien de berger avec un renard.
Il existe ici un poste de télégraphie sans fil, qui, par le grand poste de Tavrid (14), communique avec Paris. Les communiqués officiels sont transmis tous les jours, mais on ne nous les fait malheureusement pas connaître (15).
J’espère que tu as reçu entretemps mon colis et que j’aurai bientôt de tes nouvelles.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier):
1) - "jour de prêt" : la solde et les éventuelles indemnités, diminuées du montant de certains achats (notamment les timbres postaux) sont payées aux hommes de troupe (hors sous-officiers et officiers à solde mensuelle) au terme échu de chaque décade, en conformité d'un relevé individuel établi sous la responsabilité du Capitaine de Compagnie. Cette période, cette somme et ce relevé étaient dits "de prêt" puisqu'il s'agit pour l'Armée de rétribuer le soldat pour un service effectivement déjà rendu. 
2) - "comme en France et en Algérie" : hors des zones de combat en métropole et dans toute l'Algérie.
3) - "Jérusalem à peu près comme ce trou" : Paul, en parlant "comme d'un trou" de la ville sainte des trois religions monothéistes issues de la Bible (judaïsme, christianisme, islam), professe un athéisme et un antisionisme évidents.
4) - "bourrier" : ce vieux mot désignant les déchets n'est plus guère employé à cette époque que par les Alsaciens et par les ruraux des campagnes les plus traditionnelles, qui maintiennent encore en usage un français antérieur à 1870. 
5) - "marocains" : comme à son habitude Paul omet les majuscules aux noms des peuples non constitués en États-nations.
6) - "est bon marché" : il est étonnant que Paul n'explique pas le haut niveau des prix des produits d'importation par leur origine étrangère. Veut-il par là faire sentir l'absence pratiquement totale du Maroc sur le marché international malgré son rattachement à celui de la France du fait du protectorat ?  
7) - "M'Coun" : Msoun.
8) - "Boula Geraf" : officiellement Bou Ladjeraf, petite oasis sans village permanent, proche et à l'est de Taza. La Légion y avait établi un campement provisoire pour protéger le chantier du tronçon en construction de la ligne ferroviaire Oujda-Taza. Ce poste sera fortifié après l'attaque des rebelles de la mi-août 1915. 
9) - "descendre leurs troupeaux" : Paul ne qualifie pas la guerre coloniale à laquelle il participe par exemple en affamant les populations civiles nationalistes que l'Armée prive de pâturages de plaine en hiver, ce qui les pousse évidemment à tenter de piller les réserves alimentaires des tribus ayant fait allégeance à la France et au sultan du Maroc placé sous son protectorat. Cependant, en présentant cette méthode comme la seconde "tâche principale", Paul attire sur elle le regard de Marthe (et non de ses censeurs militaires) et oblige sa lectrice à juger d'elle-même. 
10) - "alcool en ville" : Taza compte des colons et soldats européens non musulmans, des juifs autochtones, des Berbères musulmans peu pratiquants qui, les uns et les autres, ne respectent pas l'interdit religieux musulman de l'alcool. C'est donc que les autorités françaises de la ville ont imposé cet interdit à titre militaire et civil notamment pour éviter d'une part que des agents de la rebellion et de ses appuis (turcs, espagnols, allemands) se servent du commerce de l'alcool pour affaiblir la vigilance des Français et discréditer les tribus musulmanes soumises, et d'autre part que se développe localement une production et un commerce d'alcool échappant au contrôle et au monopole de la métropole. 
11) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien algérien favorable au colonialisme français, publié à Oran depuis le 12 octobre 1844. 
12) - "Nantes" : le siège de la Compagnie Leconte dont Paul est l'un des associés.
13) - "le 30 à 9 h et à 21 h ?" : Marthe est née le 30 janvier 1880. L'acte officiel de sa naissance précise peut-être "à 9 heures" sans que l'on sache s'il s'agit du matin ou du soir...  
14) - "Tavrid" : La T.S.F. (télégraphie sans fil) a commencé à être utilisée au Maroc en 1908 par le Capitaine Gustave-Auguste Ferrié (créateur de l'émetteur-récepteur radio de la Tour Eiffel). Le "grand poste" évoqué ici n'est plus connu sous ce nom de Tavrid ou de Taurid. Il s'agit vraisemblablement de celui d'Oran (Algérie), situé sur le site littoral élevé de "Aïn El Turk", utilisé comme poste d'information météorologique maritime jusqu'en 1913 puis comme station de radiotélégraphie en relation avec la Tour Eiffel à partir de 1914.
15) - "pas connaître" : il semble néanmoins que Paul ait pu y avoir facilement accès, ce qui suppose une certaine proximité avec le secrétariat de sa Compagnie.

vendredi 6 février 2015

Lettre du 07.02.1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 



Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, Dimanche, le 7 Février 1915

Ma chère petite femme,

Voici mon premier dimanche à Taza et j’en profite pour te raconter un peu de ce que j’ai vu depuis mon départ de Bel-Abbès. Je suis assis sur le mur extérieur de mon marabout (1), car les tentes sont entourées ici d’un mur haut de 75 cm pour mieux abriter les poilus. Le soleil tape assez dur et la fumée qui s’échappe de la cheminée de la cuisine monte tout droit au ciel. - Le départ de Bel Abbès était assez solennel (2). On nous a donné un paquet de tabac, des allumettes et du papier à cigarettes. Le colonel trouva un mot pour chacun, et tout le régiment, précédé de la music, nous a accompagné à la gare. Le voyage jusqu’à Oujda était très agréable dans des voitures de 3° plus confortables que celles en usage en France. On a déjeuné à Tlemcen, et en parcourant l’Algérie ensoleillée j’ai causé avec le sergent qui nous conduisait du Maroc et de la vie dans le bled, la vraie vie du soldat et du légionnaire en particulier. À la frontière du Maroc nous avons changé de train (3). Une tour en pierres marque la frontière, Algérie - Maroc à gauche et à droite sculpté dans la pierre. Le camp d’Oujda est à cinq km de la gare; le soleil était chaud et le sac lourd. Nous avons dîné et couché à Oujda; la ville arabe, assez grande, est entourée d’un mur crénelé haut de 3 à 4 m et percé de portes assez gracieuses. Beaucoup de monde dans les rues: des magasins européens à côté des boutiques arabes et des cafés maures voisinant avec des restaurants assez confortables et soignés. C’est un commencement de civilisation et dans 4 à 5 ans Oujda sera une ville importante et commerçante. 
Nous sommes repartis le lendemain matin à 5 h sur le petit chemin de fer stratégique à voie étroite qui sur une distance de 170 km va jusqu’à M’Coun (4). Adieu les wagons à voyageurs! Nous montons sur des voitures à marchandises, sur des ballots et fûts entassés et pendant trois jours y goûtons tour à tour la pluie, le froid, le vent et le soleil. On est quelquefois transi de froid et d’humidité; on grelotte, mais on se console mutuellement. Cela vaut encore mieux que marcher le sac au dos, avec fusil, 120 cartouches, équipement etc. Des casbahs (5) arabes par ci par là, des gares qui sont de petits forts, des montagnes filant à droite et à gauche. Le train semble dérailler à chaque courbe, on est secoué effroyablement, et nous sommes presque tous des gens mariés d’un certain âge. 
Nous restons deux nuits à Taourit (6) et une nuit à M’Coun, y laissant quelques hommes. La pluie tombe et les montagnes au fond, les monts Atlas (moyen) sont couvertes de neige. On se décourage lorsqu’il pleut, mais on reprend courage dès que le soleil reparaît. Et le soir la lune argentée verse sa blanche lumière sur ce paysage sauvage. Nous sommes assis ou couchés sur les wagons, nos couvertures sur les épaules, et nous songeons à l’avenir et au passé! Tout à coup un vieux légionnaire commence à chanter d’une voix dure et rauque «Guter Monn du gehst so stille» (7) - deux, trois autres le secondent et la vieille chanson nous tient émus comme autrefois dans la mansarde d’une ville allemande très lointaine on voyait monter la vieille lune et plonger dans sa lumière un «Markplatz» (8) quelconque où les tilleuls murmurent alors que la vieille fontaine chante mélancoliquement. «Morgenrot» (9), «Am Brunnen vor dem Tor» (10) etc suivent, car les allemands et autrichiens parmi nous ont beau être à l’étranger depuis des dizaines d’années ces vieilles chansons leur sont resté dans la tête et aucune «Tonkinoise» (11) n’a pu les faire oublier. 
À M’Coun nous quittons le train. 35 km jusqu’à Taza dans la boue profonde qui colle aux brodequins par paquets de 3 à 4 kg et qui fatigue horriblement. Il n’y a pas de routes ici, ce sont des pistes faites par les convois, et nous traversons des champs fraîchement labourés, passant par des collines, des vallées, des ruisseaux et des ravins. Nous escortons un grand convoi de vivres, et je suis dans l’avant garde du convoi qui se compose de plusieurs centaines de mules, mulets, chevaux et charrettes. En tête, quelques dizaines de spahis et goumiers (12) à cheval dans leurs costumes éclatant de rouge et blanc. À droite et à gauche, quelques sections comme flanc-gardes, et sur toutes les montagnes, sur tous les mamelons des cavaliers. Le coup d’oeil est magnifique dans le soleil superbe; les montagnes des deux côtés deviennent plus hautes et plus blanches; des convois de chameaux passent, et au milieu de notre convoi nous amenons un troupeau de boeufs et de moutons pour les différents postes et camps. Mais que de boue! Une véritable mer de boue qui triple la longueur de la route; et il fait chaud! Avec un certain nombre de poilus, peu entraînés comme moi, je reste à Oued Aghbal, à mi-chemin. C’est un grand camp militaire où les légionnaires et les territoriaux (13) (de Marseille, Nice, Cannes etc) nous font le meilleur accueil. Nous y restons deux jours, bien nourris, cherchant nous-même l’alpha (14) pour nos paillassons.
Le surlendemain, nous sommes repartis avec un autre convoi pour Taza; les «routes» avaient bien séché sous le soleil ardent, et pourtant, à certains endroits, il y avait encore une couche de boue épaisse de 50 cm.Environ 3 km avant Taza, j’ai pu attraper un mulet sur lequel j’ai fait une entrée solennelle dans la ville. Au milieu de prairies vertes que traverse un ruisseau, Taza s’élève sur une colline assez élevée entourée d’oliviers. 4 ou 5 minarets au-dessus des maisons plates qui semblent toutes être des ruines - un vieux mur crénelé qui suit tous les monticules et s’ouvre par ci par là sur des portes à moitié écroulées, quelques coupoles blanches de tombeaux arabes, telle apparaît Taza, avec, comme fond, les montagnes du haut Atlas. C’est comme cela que je me suis toujours représenté Jérusalem (15) (mais en plus grand). Des caravanes de chameaux et mulets s’approchent par la vallée; des troupeaux immenses peuplent les prés, gardés par des arabes à cheval; des cavaliers en burnous blancs ou rouges galopent, et des groupes de mendiants, sales et répudiants sont accroupis au mur. Les routes ne sont point pavées ou chaussées, mais les légionnaires du 1er Étranger sont là par centaines et y travaillent...
Je te parlerai dans ma prochaine lettre de la ville même, intéressante certes, mais répudiante par la saleté des masures arabes et juives.
Je ne sais point ce que sont devenus le tableau et la garniture d’Irlande qui te manquent. Peut-être en cherchant bien tu les retrouveras. Julia m’avait parlé d’un livre réclamé par Madame de Métivier, mais j’ignore lequel et ce n’est pas moi qui l’ai emporté! Mme de M. possède encore mes trois livres que je t’ai signalés et que tu peux réclamer. As-tu eu des nouvelles de notre avoué, maître Bonamy, Nantes? J’espère fermement avoir de tes nouvelles demain ou mardi, car les lettres n’arrivent que tous les deux jours avec les convois de M’Coun. Il y a cependant le télégraphe ici et en outre un poste de télégraphie sans fil. Tu me feras plaisir en m’envoyant le Journal tous les jours et, de temps à autre, une tablette de chocolat. 
Que font les enfants? Et comment vas-tu? Voilà dix jours que je n’ai rien eu de toi.
À bientôt! Mille caresses et baisers pour tous.

Paul

Tu pourras m’envoyer aussi quelques enveloppes et du papier à lettre qui sont hors de prix ici! 


Notes (François Beautier)
1) - "marabout" : nom de la grande tente militaire circulaire blanche en forme de chapiteau (forme, couleur et taille expliquant le surnom de “marabout”, tombe de notable sacralisé en pays musulman), assez haute pour qu'on s’y tienne debout et conçue pour le couchage durable de 16 soldats au sol (pourvu qu’ils aient tous les pieds orientés vers le centre), voire plus sur des lits superposés. 
2) - "solennel" : pour tous ces soldats, ce voyage marque la fin des classes (préparation militaire) et l'arrivée en zone de combat. Le risque de "mourir pour la France" devient réel, ce qui justifie le rituel un peu solennel que rapporte Paul.
3) - "changé de train" : depuis la frontière algéro-marocaine, c'est une ligne provisoire à voie étroite, de 0,60 mètre d'écartement, construite par le Génie militaire, qui dessert le Maroc oriental.   
4) - "M'Coun" : il s'agit de Msoun.
5) - "casbah" : citadelle traditionnelle, cité fortifiée.
6) - "Taourit" : aujourd'hui officiellement Taourirt, petite ville à 110 km. à l'est de Taza, sur la route et la ligne ferroviaire menant au siège de la Légion à Sidi Bel Abbès (Algérie), à mi-chemin entre Taza  et Oudja.
7) - "Guter Mond, du gehst so stille" : célèbre chanson populaire romantique allemande, écrite en 1848-1851 par Karl W. Ferdinand Enslin, où la Lune silencieuse est prise à témoin d'un amour impossible. 
8) - "Markplatz" : place du marché, halle.
9) - "Morgenrot" : aube.
10) - "Am Brunnen vor dem Tor" : "La fontaine devant la porte", chanson populaire allemande aussi titrée "Le Tilleul", dont Franz Schubert donna une version musicale très prisée. 
11) - "Tonkinoise" : titre incomplet d'une chanson française ("La petite Tonkinoise") devenue très populaire en 1906 grâce au comique troupier Paulin. La musique en était de Vincent Scotto ; les paroles de Henri Christiné évoquaient la colonisation de l'Indochine par la France.
12) - "goumiers" : membres d'un "goum", c'est-à-dire d'une unité d'infanterie légère de l'Armée d'Afrique, essentiellement composée d'autochtones. Les spahis marocains appartiennent à des unités de cavalerie légère.
13) - "territoriaux" : soldats de 34 à 49 ans considérés comme trop âgés pour être affectés en première ligne
14) - "alpha" : en réalité "alfa", de l'arabe "halfa", herbacée vivace typique des régions arides, notamment en Afrique du Nord. Les soldats l'utilisent comme de la paille.

15) - "Jérusalem" : Taza, avec ses minarets de mosquées et ses marabouts (tombeaux de personnalités religieusement vénérées), est ici comparée à l'image que se fait Paul de  Jérusalem. Il prend ainsi le contrepied de la revendication de cette ville par les mouvements nationalistes (sionistes) juifs - de plus en plus explicite à cette époque.