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vendredi 22 avril 2016

Lettre du 23.04.1916

Tirailleur sénégalais en uniforme kaki
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Avril 1916

Chérie,

Nous voilà arrivés à Pâques et comme par suite de notre récente sortie le tour de garde a changé, je me trouve aujourd’hui libre, ce qui n’est pas dommage. Il fait du reste bien beau aujourd’hui et si le temps ne se gâte pas je vais aller faire cet après-midi une promenade dans les Jardins et jusqu’à la Gare où l’on a ouvert maintenant un buffet qui sert, paraît-il, à boire et à manger. On commence maintenant ici aussi à changer la tenue de drap, l’ancien stock doit probablement être épuisé. C’est ainsi que notre escouade a touché hier des capotes neuves de différentes nuances, depuis le bleu horizon jusqu’au bleu gris. Si ces capotes ont l’avantage d’être pourvues de nombreuses poches, notamment 2 sur la poitrine, elles sont par contre très salissantes. Nous avons touché en même temps des pantalons-culottes, couleur presque noir, gris-bleu, à porter avec des bandes molletières de la même couleur. Il durera naturellement assez longtemps jusqu’à ce que tout le monde soit en possession des nouvelles frusques. Parmi les Officiers et même les Sous-Officiers, la tenue vert-kaki, genre anglais, devient de plus en plus fréquente mais chez eux on voit énormément de fantaisie. Les Officiers des Spahis et Tirailleurs notamment - et surtout les indigènes algériens qui peuvent monter jusqu’au grade de Capitaine et même de Commandant - ont toujours des uniformes splendides, bien que peu pratiques. 
J’espère qu’à défaut de la famille Penhoat tu auras aujourd’hui au moins la visite de Mme Plantain et de Georgette. N’as-tu plus revu Mr. et Mme Diet (1)? L’histoire de la voisine chez le dentiste est peu banale ; n’est-ce pas le même qui avait fait venir l’autre jour les gosses pour leur faire voir des chats ?
L’Echo d’Oran annonce aujourd’hui la prise de Trébizonde (2) par les Russes et l’arrivée de troupes russes en France (3), sans cependant signaler des évènements de quelque importance sur le front occidental. Ici il persiste néanmoins le sentiment que la guerre sera terminée en Automne. Cela n’empêchera naturellement pas que nous autres nous verrons encore du pays cet été et il n’est point impossible que nous allons partir en colonne encore au courant de cette semaine. Pour ce qui concerne la marche, je suis content que je supporte maintenant la fatigue beaucoup mieux. Il est vrai qu’en partant j’emporte toujours pas mal de victuailles, des oeufs durs, du chocolat, du fromage etc. et je ne bois presque plus d’eau en marchant.
Officieusement nous apprenons qu’il y aura dans une huitaine encore un changement d’Officiers chez nous. Il paraît que notre nouveau Capitaine va partir également pour la France et que des Officiers venant du front vont arriver ici. Mon ami Valentin (4) a profité de l’envoi d’un de ses amis à Taza pour m’envoyer un mot et m’annoncer qu’il partira prochainement pour Salonique (5). A Bel Abbès aussi il n’y a plus que des hommes déjà revenus de Grèce ou de Turquie et rétablis de leurs blessures. Même les musiciens partent peu à peu, comme c’est juste du reste.
A l’instant me parviennent tes lettres des 12 & 14, avec le petit mot de Suzanne. Tu peux avoir raison sur les motifs qui ont amenés la nouvelle enquête (6) qui est naturellement toujours embêtante pour toi,  mais une des suites désagréables de l’état de guerre. Tes progrès en anglais m’étonnent ou me surprennent réellement ; mais je suppose que les 2 pages t’ont coûté au moins 45 minutes ? Bien entendu il s’y trouve des fautes - cela est tout naturel - mais tout de même ! C’est plutôt la tournure des phrases qui trahit le débutant. You do not enter the English language, but you study or learn it not by Miss Holt but with her or in Miss Holt’s (school).* Après la bataille de Douvre (il y a à peu près 1500 ans) les Anglo-Saxons (une tribu germanique) ont pris possession de l’Angleterre et ont amené avec eux un bon nombre de mots allemands. L’élément français (normand) est venu avec Guillaume le Conquérant après la bataille de Hastings et a introduit beaucoup de mots français, formant la langue anglaise telle qu’elle existe aujourd’hui avec de petites modifications. C’est la raison pour laquelle on trouve beaucoup de mots purement allemands et français dans la langue anglaise* (7).
Un bonjour pour Hélène et mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

PS : Je t’envoie quelques vieilles correspondances de Lec. qu’il serait intéressant de conserver.


* *Passage traduit de l’anglais (A. L. Volmer).
Uniforme bleu horizon (Musée de l'Armée)



Notes (François Beautier)
1) - "Mr. et Mme Diet" : ce que Paul en a dit dans sa lettre du 23 janvier 1916 ne permet pas de savoir qui ils sont. 
2) - "prise de Trébizonde par les Russes" : le port turc de Trébizonde (actuel Trabzon) sur la Mer Noire, bombardé par avions et par canons de marine, tombe aux mains des Russes le 18 avril 1916. La plupart des journaux français voient dans cette victoire le prélude à une prochaine avancée russe en Anatolie donc la possibilité d'une "résurrection de l'Arménie" (titre de première colonne du Figaro du 23 avril 1916). 
3) - "arrivée de troupes russes en France" : deux régiments russes partirent par mer de Dairen (Mandchourie) le 28 février 1916 sur des navires français conduits par le "Latouche-Treville". Ces soldats débarquèrent à Marseille les 20 et 21 avril 1916. ils y furent acclamés chaleureusement. Cinq jours plus tard, équipés par la France, ils étaient à l'instruction en Champagne où ils prirent part aux combats un mois plus tard. 
4) - "Valentin" : musicien à Marseille, de nationalité suisse, engagé dans la Légion pour la durée de la guerre, avec lequel Paul a sympathisé, à Lyon, en décembre 1914. Ce Valentin est resté affecté au dépôt principal de la Légion à Sidi Bel Abbès.
5) - "Salonique" : port grec devenu depuis la fin octobre et le début novembre 1915 le principal point de débarquement des troupes franco-britanniques dépêchées au secours des Serbes contre les Bulgares. Le roi Constantin, hostile à la présence d'Alliés sur son territoire, fit assiéger par ses troupes les Franco-britanniques dans la ville en décembre 1915, mais ne put pas enrayer le débarquement continu et massif de nouvelles troupes alliées, dont certaines venues de Russie, d'Algérie ou du Maroc.
6) - "nouvelle enquête" : enquête policière sur Paul et sa famille. Il est probable que la pression exercée à cette époque sur le Ministre de l'Intérieur Louis Malvy par l'extrême droite sur le thème du manque de répression des potentiels espions allemands installés en France, a pu être la cause de cette nouvelle enquête visant les Gusdorf.
7) - "dans la langue anglaise" : Paul inflige à son épouse un véritable cours en anglais d'histoire culturelle de la Grande Bretagne. Ses références à La bataille de Douvres (Ve siècle), à Guillaume le Conquérant (dit Guillaume II de Normandie et Guillaume 1er d'Angleterre, 1027-1087), et à la bataille d'Hastings (14 octobre 1066) prouvent l'excellence de sa mémoire, l'immensité de son savoir et son don pour la pédagogie. Il est cependant vraisemblable que son éventuel censeur militaire en tirerait argument pour conclure à l'étrangeté suspecte de ce candidat à la nationalité française qui sait tout sur tout, surtout si c'est étranger...


vendredi 4 décembre 2015

Lettre du 5.12.1915

Photo parue dans l'Illustration, accréditant l'histoire des mitrailleurs enchaînés
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Décembre 1915

Ma Chérie,

Par ma carte du 3 courant je t’ai accusé réception de tes lettres des 19, 21 et 23 Novembre arrivées ici en même temps avec les journaux jusqu’au 20. Les deux colis sont comme déjà dit arrivés en parfait état et les chandails aussi bien que les chaussettes et serviettes ont bien plu. Comme le tout m’a été de suite payé j’ai suffisamment d’argent jusqu’à fin Janvier prochain et j’attends dans une dizaine de jours la réponse de Mr. Penhoat qui, je l’espère, pourra me rendre le service que je lui ai demandé de façon à ce que tu n’aies plus besoin de m’envoyer des mandats. Au sujet des chaussettes de 0 fr 95 je trouve cet article très bon pour le prix et j’ai gardé moi-même une paire car il ne me restait qu’une seule paire de mes anciennes. Je comprends que les Galeries (1) ont envoyé les deux colis directement ici ? Dans tous les cas, mon ami était agréablement surpris de la rapidité avec laquelle la commande a été exécutée !
Le fait que les lettres L/M se trouvent sur la feuille de Nantes ne dit pas grand-chose. L veut dire que Leconte l’a dictée ou en a fait le brouillon tandis que “M” l’a écrite ou copiée à la machine. Mais “M” ne peut signifier ni Lucien, ni Jean ou Germaine de sorte que c’est bien un employé quelconque !
Je te fais parvenir ces jours-ci déjà un colis de 5 kgs contenant des dattes et des mandarines, et parce que cet envoi arrivera ainsi vers la Noël à Bordeaux. Si donc l’avis de la Douane arrive, ne le fais pas voir aux enfants !
Oui, cette fin de guerre est encore bien dans le lointain. Penhoat m’écrit de nouveau hier qu’au front on n’en prévoit encore rien du tout et d’après les Tirailleurs revenus ici du front les fortifications de part et d’autre sont si formidables qu’on se demande combien d’hommes il faudra sacrifier pour prendre les tranchées même avec une préparation méthodique avec large usage des canons et munitions. Ceux-ci semblent tout de même arriver de plus en plus au front. Les tirailleurs racontaient pas mal de trucs employés par les Allemands pour faire croire à ces bons Musulmans (2) que les Allemands sont leurs amis et coreligionnaires. Ainsi les soldats allemands campés en face de la “division marocaine” dont les tirailleurs faisaient partie, avaient cousu un croissant sur leurs bonnets, croissant qui se trouve aussi sur les bonnets et cols de beaucoup de régiments indigènes. Il serait exact que les Allemands attachent leurs mitrailleurs aux pièces moyennant des chaînes pour éviter qu’ils s’enfuient. A la dernière bataille en Champagne les tirailleurs ont surpris dans les abris de repos tout un état-major allemand qui, dans sa cabine souterraine (3), venait juste de finir un repas. Se voyant pris, les officiers criaient aux tirailleurs “Kouja, Kouja” (arabe = frère) (4) mais il n’en restait pas un seul (5). Ces bons Africains refusent de comprendre qu’on peut ou doit avoir pitié pour des hommes qui, jusqu’au dernier moment, ont tiré sur eux et qui, la toute dernière seconde, se voyant pris par l’assaillant, lèvent les mains en criant “Camarade” !
La porte mauresque qui se trouvait sur la carte doit se trouver entre Taourirt et Guercif. A propos, les tirailleurs auraient préféré rester en France car si le danger qu’on y court est bien plus grand qu’ici, le service est tout de même moins fatigant !
Dis donc, pourquoi te sers-tu de la lampe à pétrole à présent où le pétrole est si cher ? Cela revient-il encore meilleur marché que le gaz ou l’électricité ? Le riz au chocolat (préparé naturellement avec le lait) est bon, tandis que celui au fromage ne me plaît pas du tout !
En ce qui concerne notre appartement, crois-moi qu’il vaut mieux avoir fait comme cela : une fois à cause de nos meubles ; 2° à cause des voisins actuels et éventuels, et 3° à cause des autorités  (6)! Malgré toutes les apparences fâcheuses, je ne puis toujours pas croire que cette guerre dure encore un an ; nous le verrons bien et nous aurons alors le temps de décider. 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "les Galeries" : il s'agit des Nouvelles Galeries, le groupe fondé à Paris en 1867 ayant ouvert un établissement à Bordeaux en 1894 (il intégra plus tard, en 1983, le groupe Galeries Lafayette). 
2) - "ces bons Musulmans" : Paul, pour une fois, donne une majuscule, mais à tort.
3) - "sa cabine souterraine" : sans doute sa "cagnat" (abri souterrain de tranchée) ou sa "cantine".
4) - "Kouja" : il semble que ce mot arabe retranscrit phonétiquement signifie plutôt "vainqueur" (au sens de "je te reconnais pour vainqueur") que "frère" ou "camarade".
5) - "pas un seul" : les tirailleurs auraient tué tous les Allemands.

6) - "à cause des autorités" : tout ce passage sur l'appartement est obscur. Paul approuverait-il finalement Marthe d'avoir payé les loyers aux propriétaires (les Robin) pour éviter - malgré le moratoire officiel - une saisie des meubles, des ragots des voisins et un contrôle de la police ? 

mardi 23 juin 2015

Lettre du 23.06.1915

Modèles de chéchia
Fez

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 23 Juin 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 13 courant et 2 journaux ; inclus les 2 coupures en retour : on dirait que tu fais une collection complète des numéros parus pendant la guerre ? La petite fiche de Suzette m’a fait bien plaisir : elle a déjà fait de jolis progrès dans si peu de temps, vu qu’elle écrit déjà bien !
D’autre part je t’affirme de nouveau que je suis absolument bien portant ; cependant j’ai pu me faire dispenser de faire cette colonne - qui est maintenant partie dans la région de Fez - et je l’ai fait ; un point c’est tout. En attendant, on vit ici assez agréablement : nous sommes une vingtaine restés ici de notre Compagnie, les derniers arrivés il y a seulement quelques jours. En attendant le retour de la colonne - qui ne se fera certainement pas avant le 14 Juillet au plus tôt - je travaille depuis 2 jours au Bureau avec le Sergent Major : travail pas bien abondant et qui ne me crèvera pas ! 
Comme je te disais sur ma carte d’hier, Penhoat m’a bien écrit une lettre dans laquelle il émet aussi des idées assez pessimistes sur la durée de la guerre, tout en admettant qu’un coup de théâtre pourrait bien amener une fin plus rapide qu’on ne le pense généralement. Moi, j’y compte également toujours, sur ce coup ; comme tu le dis, l’essentiel est que nous restions tous en bonne santé, et si nous nous revoyons un mois ou deux plus tard, eh bien tant pis!  
Je me suis payé ce matin le régal d’une boîte de belles asperges, contenant environ 16/18 branches, que j’ai marchandée à 40 sous. Avec 2 camarades, nous nous sommes préparé une sauce d’huile et de vinaigre : c’était délicieux ! A propos, les Territoriaux, où nous sommes de nouveau en subsistance pendant la colonne, mangent comme des paysans, bien moins bien que notre Compagnie. Notre Chef, qui est excellent pour les hommes, a réclamé de nouveau hier et je pense que d’ici peu nous allons faire notre propre cuisine avec les hommes restés de la 1° Compagnie de la Légion.
A propos de l’achat de l’asperge, il faut marchander terriblement avec les bicots ; cette boîte devait coûter 3 Frs et je l’ai eue à 2 Frs. Les Marocains appellent tout le monde “Kouja”(1), ce qui veut dire “Frère”, tout en le traitant comme un ennemi à exploiter. Deux bicots qui se rencontrent se secouent les mains, et  chacun pose ensuite ses lèvres délicatement sur sa propre main. Le mot “Sidi” = Monsieur n’est employé qu’en combinaison avec le nom du Prophète : Sidi Mohammet (2). Ceux des Marocains qui commencent un peu à parler le français se font un devoir de nous appeler “camarade” ; tous enfin ont pris l’habitude de saluer militairement les officiers. Je parle bien entendu des soumis, car les sauvages dehors ne pensent naturellement pas à des politesses. Hier soir encore quelques-uns, bien cachés sous les oliviers en face dans la montagne, s’amusaient à tirer des coups de fusil juste dans notre camp. D’une façon générale, les consignes pour nos sentinelles sont très sévères : au lieu de demander d’abord “qui vive” lorsque quelqu’un s’approche la nuit, venant de dehors des murs, nous tirons d’abord et demandons ensuite “qui vive ?”, car nos rondes et patrouilles se font naturellement connaître si elles viennent la nuit à l’improviste et puis elles viennent de l’intérieur de la ville. L’autorité militaire fait respecter scrupuleusement tous les lieux saints ou sacrés des indigènes : A tous les moskées (3) et tous les marabouts (tombeaux des notables) il y a une affiche en français et en arabe défendant absolument l’accès à tous les Européens. Je voudrais bien voir l’intérieur d’une moskée, mais ici au Maroc il n’y a aucun moyen. Enfin, les restes des repas des troupes sont donnés aux pauvres Tazis (4) (qui ne manquent pas)!
 Dans leurs petites boutiques, tu vois les Arabes étendus de toute leur longueur, un éventail ou un plumeau à la main pour chasser les mouches, pieds nus. Ils sont tellement flémards qu’ils ne se lèvent même pas à l’approche d’un acheteur. Leur chevelure est rasée, sauf à un point à peu près au milieu de la tête, où ils ont une petite natte, ou du moins un petit paquet de cheveux, qui disparaît cependant sous leur fez (5) et qu’on ne voit qu’aux enfants. Nos troupes indigènes (Tirailleurs, Spahis, Goum) sont également coiffés de la même façon. La plupart d’entre eux portent des amulettes et se croient ainsi garantis contre des blessures et la mort.

A propos, je ne sais pas si tu as lu que la Banque de Paris et des Pays-Bas ne distribue pas de dividendes cette année, consacrant tous ses bénéfices à des amortisations (6) en prévision de ses pertes dans les régions envahies. L’année dernière, c’était Frs. 70 ou 75,- par action payés en 2 coupons !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                 Paul

Notes (François Beautier):
1) - "Kouja" : officiellement "Khouya" en arabe dialectal marocain (dialecte dit "dajira") servant aux arabophones et aux berbérophones.
2) - "Mahomet" : ou Muḥammad ou Mohammed, prophète de l'Islam.
3) - "moskée" : Paul emploie une graphie phonétique à la fois de l'allemand "moschee" et du français "mosquée".
4) - "tazis" : habitants de Taza.
5) - "fez" : chapeau rigide en feutre (rouge le plus souvent), en forme de tronc de cône, orné d'un gland noir, nommé "fās" au Maroc. D'origine vraisemblablement grecque, il fut adopté pour remplacer le turban et diffusé par l'Empire ottoman qui en  définit strictement l'aspect au XIXème siècle. Son nom n'a aucun rapport avec celui de la ville de Fès, au Maroc (lequel viendrait de l'arabe "Fä's" signifiant "pioche"). La version souple du fez, dite chéchia, était la coiffure d'uniforme des soldats de l'Armée française d'Afrique (zouaves, spahis, tirailleurs, goumiers... ).
6) - "des amortisations" : Paul utilise ce mot anglais (amortisation ou amortization) au lieu du français "amortissement" au sens de "technique permettant d'amortir un choc". 

mardi 10 février 2015

Lettre du 11.02.1915

Paul Gusdorf, qui s'est engagé dans le 1er Étranger pour la durée de la guerre dès août 1914, après être passé par Bayonne, Lyon, et Sidi Bel Abbès, a maintenant rejoint son affectation à Taza (Maroc Oriental).
Tirailleurs du Sénégal


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, le 11 Février 1915 (Maroc)

Chérie, 

Je t’écris la présente lettre à 20 h au lit sous mon marabout, éclairé par une bougie. C’était jour de prêt (1) aujourd’hui, et comme nous sommes considérés au Maroc comme étant en pays ennemi, nous touchons 2 Frs par 10 jours, soit 20 cs par jour au lieu de 5 cs comme en France et en Algérie (2).
Donc, je te parlais de Taza dans ma dernière lettre et je te disais que je me suis toujours représenté Jérusalem à peu près comme ce trou (3). Les rues ont en moyenne 2 à 3 m de large et elles sont bordées de murs moitié en ruine et percés par ci par là par des trous semblables aux meurtrières par lesquelles on tire: ce sont les maisons arabes. Le bourrier (4), toute la saleté est simplement jeté dans les ruelles, dont le milieu est occupé par une rigole assez profonde et qui contient presque toujours de la boue ou de l’eau. Il n’existe pas d’éclairage. Les marocains (5) qui sortent le soir portent une lanterne contenant une bougie; sans cela, on risque de tomber à chaque pas dans la rigole; il y a aussi des soldats qui portent des lanternes en se promenant. Deux de ces misérables rues sont commerçantes, elles ont des boutiques. Ce sont tout simplement des ouvertures pratiquées dans le mur: 1 à 1 1/2 m de large sur 2 m de profondeur; un ou deux marocains sont accroupis là-dedans avec un tas de marchandises: tabac, allumettes, sucre, riz, mercerie, etc etc, le tout à des prix exorbitants. 2 feuilles de papier et 2 enveloppes coûtent 10 cs; 1 petit flacon d’encre 20 cs; 1 tablette de chocolat 1,20 Frs; 1 petit pain 20 cs, etc. Seul le tabac est bon marché (6)! Il y a quelques cafés maures où l’on a le café arabe à 10 cs la tasse; les murs sont en pierre brute et il n’y a que quelques tables et bancs comme tout mobilier. 
La troupe est très nombreuses ici: 2 bataillons (6 compagnies) du 1er Étranger; 1 compagnie du 2°; des tirailleurs d’Algérie, de Tunisie et du Sénégal; des territoriaux, chasseurs d’Afrique, spahis, goumiers, de l’artillerie et des mitrailleuses, en tout plusieurs milliers d’hommes. Notre tâche principale est d’accompagner les convois de et à M’Coun (7), Oued Aghbal, Boula Geraf (8) etc, d’empêcher les tribus non soumises de descendre leurs troupeaux dans la plaine (9) et de piller sur la sécurité du pays. Tous les soldats sont campés sous des marabouts, y compris les officiers. Mais nous avons commencé à construire non seulement des routes, mais aussi des maisons pour les casernements, hôpitaux, cuisines, logement des officiers, etc etc. La nourriture est assez bonne et suffisante. Comme l’eau n’est pas fameuse, on nous donne à chaque repas 1/4 de café et en outre à midi 1/4 de thé. Le vin n’est que pour le dimanche; impossible de trouver une goutte d’alcool en ville (10)
En ce moment il pleut assez fréquemment, mais ce qui est surtout désagréable c’est le sirocco, un vent glacial en hiver parce qu’il vient des montagnes couvertes de neige, tandis qu’en été il amène des tourbillons de poussière. Je vais journellement à l’exercice ou au tir, et je fais pas mal de progrès; j’aurai toutefois encore pour ça deux mois avant d’être un guerrier accompli. Ne te fais surtout pas de mauvais sang pour moi: je ne risque rien ici et j’espère seulement que la guerre ne durera plus trop longtemps. L’Écho d’Oran (11), qui donne les communiqués de la veille, paraît ici avec trois ou quatre jours de retard, car il ne peut arriver qu’avec les convois. J’attends donc volontiers le Journal que tu m’enverras. À part cela je ne manque de rien.
Leconte ne m’a plus écrit depuis mon départ de Bel Abbès; je connais les résultats jusqu’à fin Novembre et je crois que jusqu’aujourd’hui nous avons perdu environ 7000,- Frs depuis le début de la guerre de sorte qu’il nous reste encore 23000 Frs de bénéfice sur le dernier exercice. As-tu eu des nouvelles de notre avoué Mr. Bonamy? J’espère que l’affaire sera réglée au courant de ce mois de sorte qu’en Mars tu pourras recevoir de l’argent de Nantes (12). Comme tu as les titres en main tu es toujours à l’abri des besoins. Est-ce que Mr. W. t’a donné maintenant le bordereau des valeurs?
Et à propos, qu’est-ce que j’ai pensé le 30 à 9 h et à 21 h (13)? Georges ouvrirait bien grand les yeux s’il voyait ma «chambre» actuelle. Il s’y trouve deux caméléons que les camarades ont porté parce qu’ils attrapent les mouches en été. Ce sont des petites bêtes qui changent de couleur suivant leur entourage: vert, gris, brun etc. Dans le camp des tirailleurs à côté il y a un joli petit chacal, bêtes qui ne sont pas rares dans le pays. Il est solidement attaché et ressemble à un croisement de chien de berger avec un renard.
Il existe ici un poste de télégraphie sans fil, qui, par le grand poste de Tavrid (14), communique avec Paris. Les communiqués officiels sont transmis tous les jours, mais on ne nous les fait malheureusement pas connaître (15).
J’espère que tu as reçu entretemps mon colis et que j’aurai bientôt de tes nouvelles.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier):
1) - "jour de prêt" : la solde et les éventuelles indemnités, diminuées du montant de certains achats (notamment les timbres postaux) sont payées aux hommes de troupe (hors sous-officiers et officiers à solde mensuelle) au terme échu de chaque décade, en conformité d'un relevé individuel établi sous la responsabilité du Capitaine de Compagnie. Cette période, cette somme et ce relevé étaient dits "de prêt" puisqu'il s'agit pour l'Armée de rétribuer le soldat pour un service effectivement déjà rendu. 
2) - "comme en France et en Algérie" : hors des zones de combat en métropole et dans toute l'Algérie.
3) - "Jérusalem à peu près comme ce trou" : Paul, en parlant "comme d'un trou" de la ville sainte des trois religions monothéistes issues de la Bible (judaïsme, christianisme, islam), professe un athéisme et un antisionisme évidents.
4) - "bourrier" : ce vieux mot désignant les déchets n'est plus guère employé à cette époque que par les Alsaciens et par les ruraux des campagnes les plus traditionnelles, qui maintiennent encore en usage un français antérieur à 1870. 
5) - "marocains" : comme à son habitude Paul omet les majuscules aux noms des peuples non constitués en États-nations.
6) - "est bon marché" : il est étonnant que Paul n'explique pas le haut niveau des prix des produits d'importation par leur origine étrangère. Veut-il par là faire sentir l'absence pratiquement totale du Maroc sur le marché international malgré son rattachement à celui de la France du fait du protectorat ?  
7) - "M'Coun" : Msoun.
8) - "Boula Geraf" : officiellement Bou Ladjeraf, petite oasis sans village permanent, proche et à l'est de Taza. La Légion y avait établi un campement provisoire pour protéger le chantier du tronçon en construction de la ligne ferroviaire Oujda-Taza. Ce poste sera fortifié après l'attaque des rebelles de la mi-août 1915. 
9) - "descendre leurs troupeaux" : Paul ne qualifie pas la guerre coloniale à laquelle il participe par exemple en affamant les populations civiles nationalistes que l'Armée prive de pâturages de plaine en hiver, ce qui les pousse évidemment à tenter de piller les réserves alimentaires des tribus ayant fait allégeance à la France et au sultan du Maroc placé sous son protectorat. Cependant, en présentant cette méthode comme la seconde "tâche principale", Paul attire sur elle le regard de Marthe (et non de ses censeurs militaires) et oblige sa lectrice à juger d'elle-même. 
10) - "alcool en ville" : Taza compte des colons et soldats européens non musulmans, des juifs autochtones, des Berbères musulmans peu pratiquants qui, les uns et les autres, ne respectent pas l'interdit religieux musulman de l'alcool. C'est donc que les autorités françaises de la ville ont imposé cet interdit à titre militaire et civil notamment pour éviter d'une part que des agents de la rebellion et de ses appuis (turcs, espagnols, allemands) se servent du commerce de l'alcool pour affaiblir la vigilance des Français et discréditer les tribus musulmanes soumises, et d'autre part que se développe localement une production et un commerce d'alcool échappant au contrôle et au monopole de la métropole. 
11) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien algérien favorable au colonialisme français, publié à Oran depuis le 12 octobre 1844. 
12) - "Nantes" : le siège de la Compagnie Leconte dont Paul est l'un des associés.
13) - "le 30 à 9 h et à 21 h ?" : Marthe est née le 30 janvier 1880. L'acte officiel de sa naissance précise peut-être "à 9 heures" sans que l'on sache s'il s'agit du matin ou du soir...  
14) - "Tavrid" : La T.S.F. (télégraphie sans fil) a commencé à être utilisée au Maroc en 1908 par le Capitaine Gustave-Auguste Ferrié (créateur de l'émetteur-récepteur radio de la Tour Eiffel). Le "grand poste" évoqué ici n'est plus connu sous ce nom de Tavrid ou de Taurid. Il s'agit vraisemblablement de celui d'Oran (Algérie), situé sur le site littoral élevé de "Aïn El Turk", utilisé comme poste d'information météorologique maritime jusqu'en 1913 puis comme station de radiotélégraphie en relation avec la Tour Eiffel à partir de 1914.
15) - "pas connaître" : il semble néanmoins que Paul ait pu y avoir facilement accès, ce qui suppose une certaine proximité avec le secrétariat de sa Compagnie.