Affichage des articles dont le libellé est lettres du légionnaire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est lettres du légionnaire. Afficher tous les articles

mardi 2 décembre 2014

Carte du 02/12/1914

Carte Postale  Madame M. Gusdorf  25 rue Bourgneuf 
Bayonne (Basses Pyr.)

2/12/1914 

Voilà donc ma nouvelle adresse qui, j’espère, sera pour quelque temps définitive. Il fait un vent glacial ici. Un baiser pour tout le monde.

                                             Paul

Paul Gusdorf
Bureau de la 2° Cie 

1° Régiment Etranger à Lyon

vendredi 21 novembre 2014

Permission du commandant


Ce sera la dernière permission de Paul avant plusieurs années. Il ne reverra pas Marthe sa femme, ses enfants Suzanne, Alice et Georges, ni Caudéran, avant longtemps. Depuis la fin du mois d'août il a fait ses classes au dépôt de Bayonne, où des légionnaires (tous français ou naturalisés) sont venus de Sidi Bel Abbès pour encadrer les nouvelles recrues qui se sont engagées pour la durée de la guerre, attirés par la naturalisation qui leur a été promise. Des Tchèques en grand nombre, des Polonais, des Belges et des Luxembourgeois ont rejoint le 2ème régiment de marche du 1er Étranger.



François Beautier: 
"Paul et Marthe, “ressortissants ennemis” qui ont fait le choix de rester en France, ont pris le risque d’un internement en camp de concentration : l’engagement précoce de Paul dans la Légion étrangère de l’armée française le leur a évité. Cependant la convention de La Haye du 18 octobre 1907, reconnue par la France en 1910, oblige la France à ne pas utiliser ses engagés étrangers sur des fronts où ils affronteraient leurs compatriotes, ce qui justifie l’envoi de Paul “outre-mer”, au Maroc, très loin de sa famille et dans le contexte d'une guerre coloniale très différent de celui que connaissent les autres Poilus.  
Paul a fait ses classes au centre de recrutement et de formation militaire ouvert à Bayonne par la Légion étrangère et encadré par des Légionnaires venus spécialement de Sidi Bel Abbès, en Algérie, principal centre de la Légion en Afrique du nord. Pour se rapprocher de lui, Marthe et les enfants ont résidé dans la même ville, Bayonne, où l’entreprise L.Leconte, dont Paul est l’un des associés, possède un bureau.
- Ayant occupé la fonction de secrétaire de son colonel, Paul sait parfaitement que son comportement, militaire et civil, sera évalué - y compris à travers ses courriers privés - en vue du jugement de naturalisation qui sera prononcé à la fin de son engagement pour la durée de la guerre. Il se conduit et écrit en cherchant donc à se fondre dans ce qu'il pense être les standards du "bon Poilu" et du "bon Français", sans bien saisir les relations encore ambigües (depuis la Commune et l'Affaire Dreyfus) entre la République et l'Armée françaises, donc sans bien se rendre compte que plusieurs de ses traits d'identité (bourgeois, cultivé, humaniste, polyglotte, juif, allemand, républicain, libéral, social-démocrate...) font de lui un Poilu, un Légionnaire et un candidat à la nationalité française assez peu conforme, donc suspect, aux yeux des militaires de carrière qui l'observent." 

mardi 2 septembre 2014

En guise d’introduction: Marthe

Marthe, Suzanne et Georges en 1914.
On note que le futur philosophe avait alors des cheveux.
Si Paul a laissé derrière lui un jeu de piste de certificats et d’écrits, il n’en va pas de même pour ma grand’mère, Marthe. 
Point de bulletins scolaires, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a reçu aucune éducation formelle; pas de certificat d’employeurs - et pourtant, elle a travaillé. Les indications dont je dispose sont de l’ordre du - rare - témoignage oral de ses descendants, ou de la mention, en passant, dans une lettre.
Marthe Sturm est née le 30 janvier - une date que Paul ne laissera jamais passer sans lui présenter ses voeux d’anniversaire - 1880, à Schlaben Gruben, d’après les documents officiels, un lieu que Google Maps ignore - peut-être Schladen, à 25 km au sud de Brunswick et non loin de Wolfenbüttel où Paul étudia. Sa généalogie paternelle nous est connue, hélas, par les extraits certifiés conformes des certificats de baptême sur quatre générations que, moins confiante que Paul, elle s’était procurés dès 1940.  Son père, Johann Friedrich, est « Königlischen Steuer-Aufseher », quelque chose comme inspecteur du Trésor. Il est né en 1844 à Rippen, dans une famille protestante, « evangelische ». La mère de Marthe, Albertine Voigt, protestante également, est née le 26 mars 1849 à Küstrin sur Oder, aujourd’hui à la frontière polonaise, où on annonce ses fiançailles avec Johann Friedrich le 3 mars 1872. Le père de Marthe a servi pendant la guerre de 70 « für Kaiser, König und Vaterland » comme l’atteste un  diplôme qui m’est parvenu; un Prof. Dr. Friedr. Vogt a cosigné en 1923 avec un Prof. Dr. Max Koch une Histoire de la Littérature allemande, d’après un bon de commande précieusement conservé dans les archives de mes grands parents — est-ce membre de la famille? Ce sont les seuls papiers dont je dispose.
Marthe elle-même, dans un lettre à son fils, se vante de pouvoir remonter son arbre généalogique paternel sur six générations. Au commencement, il y avait Christian Sturm, « Senator und Fabriquen Inspector », né en 1695. Il a un fils pasteur, Christian Sturm, né en 1728, marié à une fille de pasteur. L’arrière-grand-père de Marthe, son fils, encore un Christian Sturm,  était Tuchmachermeister, tisserand, et maître d’école; son fils unique, Karl Friedrich Christian, né en 1795, est destiné à devenir pasteur, et envoyé à Göttingen faire sa théologie. Il se rebiffe: très bien, lui dit son père, tu travailleras avec moi, mais tu commences comme apprenti. Le jeune homme épouse une femme riche, Charlotte Kuhnow, cependant, continue l’affaire paternelle, et donne à ses enfants une éducation supérieure. Il a la mauvaise idée, malheureusement, de prêter de l’argent à un ami; l’ami fait faillite et entraîne Karl Friedrich dans sa ruine: il fera même de la prison, et sa famille connaît la misère, ce dont le père de Marthe, Johann Friedrich (un garçon porte ce prénom à chaque génération), le plus jeune des enfants, se souviendra toute sa vie. 
Ce Johann Friedrich, père de Marthe, né en 1844, a participé à la première bataille de la guerre de 70, la bataille de Wissemburg und Wörth, et y a été blessé: il a reçu des éclats d’obus dans le côté gauche, le coeur a été touché, et le médius de sa main gauche arraché. Quand il meurt, c’est, d’après sa famille, des suites de ces blessures. Marthe a deux soeurs, Helena et Charlotte, et un frère qui porte le prénom familial de Johann Friedrich.
Le père de Marthe avait servi dans les grenadiers.
Sur l’enfance et l’éducation de Marthe, rien ne nous est parvenu, sinon qu’elle a été formée comme couturière, ou modiste, et fera longtemps elle-même tous les vêtements de sa famille. L’année 1900 la trouve en ville, à Brunswick ou Hanovre, où elle est employée comme « ouvrière » dans une grosse boutique de tailleur. C’est là que Paul l’aperçut pour la première fois. Une légende familiale veut qu’il lui ait donné des leçons de français - une langue qu’ils viendront l’un et l’autre à parler et écrire admirablement. Les deux jeunes gens entament une correspondance nourrie: en restent deux coffrets de lettres, et un énorme album de cartes postales, encore en ma possession, mais en allemand, hélas, et dans une graphie à peine déchiffrable. On note cependant que Paul voyage beaucoup pendant ces années, et que les amoureux se retrouvent plusieurs fois au bord de la mer ou à la montagne pour des séjours de vacances sans doute chaperonnés. 
Je n’ai aucune idée de la manière dont les deux familles - protestante et juive - ont accepté les fiançailles et le mariage en 1906 des jeunes gens. On peut noter que Paul a attendu la mort de ses parents pour épouser Marthe, mais il peut y avoir à cela des raisons autres que familiales. Le mariage donne lieu à une fête, où l’on chante, et où les amis sont invités.  Paul restera en contact avec son frère Adolf ; des lettres indiquent qu’il lui a même prêté de l’argent. Venu en visite avec un camarade dans les années 30, sans doute peu avant son départ pour la Yougoslavie, puis la Palestine, le fils d’Adolf, Hans, se voit accueilli un peu fraîchement: mais c'est parce qu'il est accompagné d'un ami, « un sale Allemand ».
Dans tout cela, il est difficile de se faire une idée sur la personnalité de Marthe, et sur ce qui a pu pousser les deux jeunes gens l’un vers l’autre. Ce sont les lettres de la guerre de 14-18 qui vont dessiner une relation difficile et passionnée. 

Anne-Lise Volmer-Gusdorf 


Merci à Patrick Pouyanne pour ses précieuses indications généalogiques.

dimanche 24 août 2014

En guise d'introduction: Paul

En guise d'introduction: Paul

Paul vers 1900
Paul Gusdorf naquit le 3 avril 1882 à Bisperode, gros bourg situé au coeur de l’Allemagne, à peu près à égale distance d’Amsterdam et de Berlin. Hanovre est la ville la plus proche, mais le bourg était administrativement rattaché au Duché de Braunschweig. Il comptait alors un millier d’habitants. D’après le témoignage, datant des années 1980, du seul survivant du côté allemand de la famille, les parents de Paul, implantés depuis longtemps dans la région, possédaient des terres, et son père Theodor Gusdorf était marchand de grain itinérant. La même source décrit un intérêt familial pour les arts, la musique et le chant en particulier, et signale l’existence d’ancêtres rabbins. Paul a deux frères, Adolf et Siegmund (!!!) et une soeur, Ida.
Il fait ses études à la célèbre Samson Schule de Wolfenbüttel, fondée en 1786, qui fonctionna jusqu‘en 1928. École juive à l’origine, elle pratiquait un enseignement moderne pour préparer ses élèves aux professions du commerce et de l’artisanat, et accueillait également des non-juifs. Quand Paul en sort en 1898, c’est pour entrer comme « correspondent » chez « S.D. Blank, Manufaktur-Waren en gros », société de négoce en tissus basée à Braunschweig, où il passe trois ans. 
C’est à cette époque qu’il rencontre chez un de ses clients, dans des circonstances pleines de poésie qu’il racontera dans une lettre, une certaine Marthe Sturm.
De 1902 à 1905, il est « Buchhalter und Correspondant » à Hanovre chez M. Molling & Co. Celui-ci lui délivre un certificat où il le décrit comme « un homme de confiance, intelligent, et toujours sur la brèche». Il travaille ensuite de 1905 à 1907 à Mulhouse, alors allemande, pour la société Benjamin Hauser. 
Outre ses activités professionnelles, il s’adonne à la littérature: le Sonntagsblatt de Braunschweig publie en 1901 un poème signé Paul Gusdorf, « Friedshofruhe », ou « Le calme du cimetière », et le numéro de mai 1904 de la  Westfällische Revue contient un texte de lui, « Vom grauen Alltag », quelque chose comme « Le gris quotidien ».

Entretemps, ses parents sont morts, Theodor à une date inconnue, Minna, née Rosenstein, en mai 1904. Dans les papiers familiaux, une quittance montre que Paul a touché après ce décès la somme de 10700 marks - une fortune. Pour ce jeune homme ambitieux et entreprenant, c’est la liberté. Ce qu’il appelle “le système allemand” lui pèse ; il est attiré par la France, dont il aime la culture et parle couramment la langue; en 1907 il quitte l’Allemagne et s’installe à Nantes, où il travaille  pour la maison L. Leconte et Compagnie, “expéditions, échantillonnage, analyse de marchandises et toutes opérations relatives au chargement, déchargement de navires et transport par mer”. En 1908, Paul rejoint le bureau de Bordeaux; en 1909, il s’associe avec Lucien Leconte et Jean Penhoat pour former une société au capital de 100000 francs, 40000 versés par Leconte et 30000 par chacun des deux autres associés. En 1908 aussi, après huit ans d’une relation en bonne partie épistolaire, il épouse enfin Marthe, qui le rejoint à Bordeaux.
En 1914, le voici père de trois enfants: Suzanne, née en 1909, Georges, le futur philosophe, né en 1912, et la petite Alice. La famille est bourgeoisement installé à Caudéran, rue des Chalets; Paul est à la tête d’un confortable et éclectique portefeuille d’actions et d’obligations, et il a fait son trou, non sans peut-être piétiner quelques orteils, dans le petit monde du commerce bordelais. Il achète du charbon et le revend, notamment à EDF pour ses centrales; il voyage beaucoup, en Angleterre, en Écosse, au pays de Galles… 

Il est toujours, hélas, encombré de sa “maudite nationalité allemande”. Et c’est au mois d’août de cette année-là que les ennuis vont commencer...

Anne-Lise Volmer-Gusdorf, août 2014

jeudi 21 août 2014

En guise d'introduction: les lettres

En guise d'introduction: les lettres




 Pendant que Paul met en ordre ses affaires à Bordeaux, et que Marthe à San Sebastian attend avec angoisse - sa spécialité - les évènements, penchons-nous un moment sur ces liasses de lettres miraculeusement préservées. 
Au sein d’une famille dont la communication n’était pas exactement le point fort - attitude après tout pas si éloignée de la norme en ces lointaines décennies 50 et 60 - le silence entourant la personne et l’existence de mon grand’père paternel était proprement assourdissant. Hormis son nom, Paul Gusdorf, gravé sur une plaque en cuivre fixée sur la porte de notre villa du Pyla, et sa silhouette sur une photo prise dans le jardin de la même maison - un homme âgé, en buste, un peu tassé, le visage disparaissant à moitié sous un béret basque et barré d’une moustache, un bébé dans les bras -  mon cousin le plus âgé - et un indiscutable sourire au lèvres, nous ne savions rien de lui. De ma grand’mère, rien à tirer : tout le temps que je l’ai connue - elle est morte quand j’avais dix ans - elle était un mannequin vêtu en vieille dame que l’on nous emmenait voir le jeudi dans sa maison de retraite à Brumath et que nous embrassions distraitement avant d’aller jouer dans le parc. Murée dans le silence après une attaque - l’époque ne pratiquait pas l’euphémisme médical - elle ne communiquait plus, rarement, qu’en allemand. “Pourquoi elle ne parle pas français, Bonne-Maman ?”  “C’est”, nous expliquait les lèvres pincées la moins inaccessible de nos tantes - nous étions affligés d’une quantité vraiment excessive de tantes - “qu’après ce qui lui est arrivé il est fréquent qu’on ne connaisse plus que ce qui a été appris dans l’enfance.”  Rien d’autre que cette réponse cryptique, aux impersonnels en cascade, clairement destinée à mettre un point final à nos investigations, ne nous vint jamais par le truchement familial. 
Il fallut donc le désoeuvrement des longues vacances d’été, particulièrement pluvieuses cette année-là, pour mettre en présence la curiosité de mes quatorze ans et la vieille armoire de cuisine exilée au fond du garage de la maison familiale, entre deux squelettes de vélos dont les roues vomissaient leurs chambres à air, le cadavre d’un kayak et trois fauteuils d’osier crevés. Au milieu des piles de vaisselle basque à carreaux rouges et bleus reléguée là par ma mère, des vases chinois ébréchés, des soupières fêlées et des vieux pots à confiture, il y avait deux coffrets en bois, anodins dans leur familiarité poussiéreuse - je les avais toujours vus là - dont les couvercle soulevés dans un moment d’inspiration livrèrent à ma vue des liasses de vieux papiers. 
Ce jour-là, le prompt retour du soleil fit envoler ma résolution et j’effleurai à peine le contenu des coffrets, retournant les documents de la couche supérieure comme on retourne le sable pour y trouver des coquillages, frustrée par l’alphabet barbare et la langue hermétique, encore de l’allemand, avant de courir à la plage. J’avais cependant fait une découverte de taille, ou plutôt confirmé ce que bien sûr je ne pouvais manquer de savoir déjà : ces Gusdorf inconnus, cette Marthe Sturm, ma grand’mère dont je ne savais alors même pas le nom, avaient leurs racines en Allemagne dont ils avaient émigré au début de ce siècle là pour des raisons inexpliquées. 
Il y eut d’autres jours de pluie et de nouvelles incursions dans les deux coffrets et leurs documents pliés, jaunis, collés en liasses inséparables par l’humidité, grignotés par les souris, malgré tout sauvés de la destruction et préservés là par une providence qui n’entendait pas que du passé l’on fît table rase. Mais la tâche de plonger enfin jusqu’au fond de ces boîtes et de tirer du sens de ces papiers - cette tâche devait attendre plus de quarante ans, la mort de mon père et le sauvetage de tous ces documents - jetez donc tout ça, nous disaient de bonnes âmes - quand il fallut mettre en ordre la villa.
Les lettres de la guerre étaient là, parmi beaucoup d’autres, avec les faire-part de mariage et de décès, les bulletins d’hospitalisation, les articles découpés dans des journaux et les photos pâlies de mystérieux inconnus. Certaines d’entre elles avaient été rassemblées, classées et attachées avec des ficelles, d’autres s’éparpillaient parmi les bulletins scolaires et les relevés de banque, et j’en ai retrouvé encore dans les papiers de mon père, probablement celles que ma grand’mère avait gardées avec elle en quittant Bordeaux. Ecrites en français - on comprendra pourquoi - elles éclairent les secrets familiaux. Presque tout ce que je sais de Paul et de Marthe me vient de là.


Anne-Lise Volmer-Gusdorf - Août 2014