mardi 4 août 2015

Carte postale du 05.08.1915

Convoi de ravitaillement (Delcampe)
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Août 1915

Chérie, 

Nous venons de rentrer à Taza où j’ai trouvé tes dernières lettres auxquelles je compte répondre demain. Je t’ai écrit 2 fois en route, as-tu reçu mes 2 cartes ?
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul

mercredi 29 juillet 2015

Carte postale du 30.07.1915

Convoi ravitailleur dans le Rif (Delcampe)
Carte postale  Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dans le bled (1) le 30 Juillet 1915

Chérie,

Voilà le 5° jour que nous sommes dehors : Après 2 jours d’orages il fait chaud de nouveau, mais comme nous marchons - jusqu’ici - seulement le matin, nous ne souffrons pas trop de la chaleur. Nous sommes ici campés dans les montagnes à peu de distance de la zone espagnole et monterons probablement demain à Ain Kletta ou Djebel Lifa (2).
Bons baisers pour toi et les enfants.


                                               Paul

Notes (François Beautier) 
1) - "dans le bled" : dans la campagne profonde (ce mot d'argot vient à la fois du vieux français "bleds" - les blés - et de l'arabe "balad" signifiant pays ou terrain). La "colonne" à laquelle participe Paul s'est éloignée vers le nord-ouest sur le revers du Rif, dans une zone montagneuse alors très peu peuplée et actuellement vide de tout habitat permanent.
2) - "Djebel Lifa" : point fort à proximité de Aïn Kletta.

mardi 28 juillet 2015

Carte postale du 29.07.1915

Document Delcampe

Carte postale Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 

le 29-7-15

Bon souvenir

                                               Paul

vendredi 24 juillet 2015

Lettre du 25.07.2015

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 25 Juillet 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 14 et te confirme ma carte par laquelle je t’accusais réception de ton dernier colis. Tout est arrivé en excellent état, grâce à l’emballage en toile. Le chocolat, le thon et le saucisson partiront demain matin dans mon sac, direction de Macknassa et Ain Kletta (1). Le tube d’alcool de menthe est trop cher pour 75 cs. Un flacon d’alcool de menthe Ricqlès qui contient au moins 12 à 15 fois la quantité du tube se paie ici 3 Frs. et doit coûter là-bas peut-être 30 sous ! Le savon Sunlight est comme toujours le bienvenu. Merci de tout cela ! Je viens de terminer la lecture de “J’accuse” qui m’a beaucoup intéressé jusqu’au dernier mot. L’auteur doit être un rédacteur ou journaliste (2), docteur juris, et peut-être un des membres du Reichstag. Le style m’a rappelé souvent certains articles parus autrefois dans la Gazette de Francfort (3). Je vais donner ce bouquin à quelques camarades, mais je le rapporterai bien entendu si je ne le renvoie pas après la colonne. Quant au “livre jaune” je le lirai en rentrant de la colonne.
J’avais cru en effet à une légère exagération de la part des journaux en lisant les descriptions de la foule faisant queue aux guichets de la Banque de France pour apporter leur or contre un reçu qu’ils ont donné de l’or pour du papier. (Cela a donc changé depuis 1813 (4) où le fer remplaçait le papier.) As-tu aussi reçu un certificat de ce genre ? 
J’ai oublié de te dire que les Marocains avaient richement décoré leurs boutiques à l’occasion du 14 Juillet. Si l’on voyait les drapeaux seulement sur les baraques et tentes officielles, les rues du village étaient pleines de mouchoirs et châles en soie de toutes les couleurs. Et j’ai vu pour la première fois une femme européenne promenant une jolie toilette à Taza ; c’était la femme d’un officier des Territoriaux qui avait osé faire le déplacement avec 2 grands enfants ! Il est vrai que les Officiers ont chacun une tente ou même souvent une baraque à eux, mais d’une façon générale il ne leur est pas permis de recevoir leur famille chez eux.
Ton changement en ce qui concerne tes vues politiques est en effet radical (5), je dirais presque plus complet que le mien, ou surtout que chez moi il est venu peu à peu, alors que chez toi il s’est fait tout d’un coup. Et te souviens-tu de toutes les dissensions que nous avons eues à ce sujet jusqu’en 1914 ?
J’aurais bien voulu que nous ayons un peu de pluie ici, mais en dehors du sirocco qui amène des nuages de poussière et des vagues de chaleur, nous n’avons ici que le soleil de Taza, autrement chaud que le soleil d’Austerlitz (6)! Nous allons partir demain matin à 3 hs et il paraît que nous resterons demain soir derrière Macknassa d’où nous repartirons mardi matin probablement. D’après les prévisions, nous ne resterons que 10 à 12 jours dehors, c.à.d. nous reviendrons ici vers le 5/6 Août. Pendant ce dernier temps, nous avons si souvent travaillé à la route - un travail fort pénible - que je suis même content de sortir un petit peu en villégiature.
J’ai préparé quelques cartes postales que je vais tâcher de t’expédier en route, mais je ne suis pas bien sûr si cela est possible. Ne te fais donc surtout pas du mauvais sang si tu restes quelque temps sans mes nouvelles.
D’après les journaux suisses qui circulent de temps à autre ici, il paraîtrait qu’il y a des pourparlers de paix, entamés entre l’Allemagne et la Russie (7). Je ne sais pas s’il y a du vrai dans ces bruits, mais on est généralement d’avis que les hostilités doivent bientôt toucher à leur fin. Si seulement le 16 Septembre (8) nous pouvions faire une promenade en Auvergne ou au bord de l’Océan pour réfléchir sur la route parcourue en 7 ans. Te rappelles-tu le dîner chez Guillaume (9) à Bayonne l’année dernière ? A propos des anniversaires, je te retourne ci-inclus plusieurs coupures du Journal.
Je vais faire mon sac pour pouvoir aller ce soir au concert et être prêt demain à la première heure.
A bientôt donc ! Meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                               Paul

Notes (François Beautier)
1) - "Macknassa et Aïn Kletta" : officiellement Mecknassa, avec deux points fortifiés et Aïn Kletta avec un autre point fort. Ces postes ont été établis par la Légion près des villages du même nom, pour contrôler la tribu rebelle des Beni Krakra, sur la route reliant Fès à Taza par le nord de l’oued Innaouen, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Taza. 
2) - "journaliste" : l'auteur du "J'accuse", Richard Grelling, dont le nom et l'identité furent révélés après la dernière réédition en 1919, était effectivement un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915.
3) - "Gazette de Francfort" : revue bimensuelle francophone éditée à Francfort depuis la fin du XVIIe siècle. Pendant la Grande guerre, cette gazette servit avec d'autres à contredire les accusations anti-allemandes de la presse française et fut distribuée aux populations civiles des zones francophones occupées par le Reich en Belgique et en France. 
4) - "1813" : allusion au financement de la sixième coalition contre Napoléon 1er par l'émission de monnaies nationales à base de cuivre, échangées à cours forcé contre l'or des populations, auxquelles on faisait valoir que la France finançait sa "Campagne de Saxe" en vendant des pièces de fer de valeur réelle très inférieure.
5) - "radical" : il semble que Marthe, originellement anglophobe et simplement critique face à l'Allemagne, ait rejoint Paul (du moins le suggère-t-il ici) dans sa germanophobie et son anglophilie. 
6) - "soleil d'Austerlitz" : allusion optimiste à l'éclatante victoire de la France (Napoléon 1er) du 2 décembre 1805 face aux armées des empereurs d'Autriche et de Russie. 
7) - "Russie" : des rumeurs de pourparlers de paix, avivées par le recul des Russes face à l'Allemagne, circulent en effet au début de l'été 1915, notamment dans les milieux pacifistes et/ou féministes. Le 28 juillet , trois jours après l'envoi de cette lettre par Paul, le pape Benoît XV lança - vainement - une invitation générale à des négociations de paix.
8) - "16 septembre" : anniversaire du mariage de Marthe et Paul.
9) - "Guillaume à Bayonne" : s'il s'agit d'un restaurant, il n'a pas laissé de trace dans l'histoire, même sous l'autre nom que lui donnera Paul plus tard.


mardi 21 juillet 2015

Carte postale du 22.07.1915





Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22-7-15

Chérie,

Je viens de recevoir ton dernier colis, en excellent état cette fois-ci à cause de la toile protectrice. Je t’en remercie comme il convient et j’ai de suite commencé la lecture du bouquin “J’accuse” (1), très intéressant en effet ! Je comprends que c’est ce livre qui a changé tes idées à propos de l’Angleterre ?
Me référant à mes lettres d’hier et d’avant-hier, je t’envoie, ainsi qu’aux enfants, mes meilleurs baisers.

                                              Paul

Note (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "J'accuse" : Paul a parlé de ce livre dans sa lettre du 31 mai 1915. Ce livre, interdit en Allemagne, traduit dans de nombreuses langues, était lu dans le monde entier. Cet ouvrage, publié en Suisse anonymement par un pacifiste allemand (son identité n’est connue qu’après l’armistice) qui dénonce le militarisme prussien et sa culpabilité dans le conflit, est totalement ignoré du peuple allemand.

lundi 20 juillet 2015

Lettre du 21.07.1915

Criquet migrateur

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Juillet 1915

Chérie,

Nous voilà fixés sur le jour de départ de notre colonne : c’est Dimanche prochain, 25 courant, et si tout marche à peu près bien, nous ne resterons qu’une huitaine de jours dehors. Il est cependant à remarquer qu’habituellement on reste plus longtemps que le délai prévu. Je pense que je pourrai t’envoyer de temps en temps des cartes postales, c.à.d. lorsque nous resterons dans un poste ; mais de toutes façons ne te fais pas de mauvais sang si pendant la semaine prochaine ma correspondance est rare.
Nous avons été aujourd’hui à Bou Ladjéraf par une chaleur épouvantable. Tu ne peux pas te faire une idée de cette atmosphère : Le sol est grillé par le soleil ; des nuages de millions et de millions de sauterelles (1) s’abattent sur le peu de verdure qui reste, notamment les palmiers, le laurier-rose et les oliviers. Elles sont longues comme le doigt, et lorsqu’on voit un groupe, un bouquet de palmiers de loin, on croit qu’il y a des fleurs. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on voit les sauterelles qui restent toujours ensemble et s’avancent par nuages. Il faisait si chaud aujourd’hui qu’on pouvait à peine toucher les parties métalliques du fusil et on s’étonne, une fois rentré, comment on a pu grimper tous ces mamelons à une chaleur de 45 à 50° ! Enfin, j’espère que nous partirons en colonne avec un sac bien allégé de façon à ce que cela ne soit pas trop pénible.
Je suis content que le petit sac te plaise. Sais-tu que ce sont les hommes qui le portent ici ? Presque tous les Officiers & Sous-Officiers des troupes indigènes (Spahis et Goum) portent un sac de ce genre dans leur bournus (2). Ils ont aussi souvent des ceintures ou des selles en cuir coloré et portent avec cela un formidable chapeau d’une paille très fine et légère (genre Panama) haut de 30 à 40 cm et avec un bord d’une largeur invraisemblable. Les tenues de ces officiers notamment sont bien plus pittoresques et même élégantes que celles des Officiers européens.
Hier nous avons eu un formidable sirocco, chaud et plein de poussière de sorte qu’on était fort peu à l’aise dehors sur la route où nous avons travaillé. Aujourd’hui le temps est orageux, on entend gronder le tonnerre, mais aucune pluie ne veut tomber et il paraît que cela restera comme cela jusqu’au mois de Septembre !
Je trouve tout de même fort injuste l’histoire ou plutôt la campagne de Mr. Béranger (3) et je suis persuadé qu’il y a là des dessous que nous connaîtrons peut-être après la guerre, mais pas avant. Et bien des choses nous apparaîtront alors sous une autre lumière ... (4) Je me fais pour le moment peu de soucis pour l’avenir, voulant laisser passer d’abord l’orage du présent avant d’envisager quoi que ce soit. Tout cela s’arrangera certainement beaucoup plus facilement qu’on ne croit en ce moment.
Je note notre compte chez Mme Robin et que tu penses pouvoir t’arranger de payer les autres termes au fur et à mesure sans vendre de titres. Je t’ai déjà donné mon avis à ce sujet et te prie de nouveau de ne pas trop te priver. Si tu arrives à t’en tirer à peu près, ce sera bien joli et je serai le premier à t’en féliciter. Ceci d’autant plus que j’ai été peut-être quelquefois injuste vis à vis de toi sous ce rapport. On réfléchit tout de même sur ces choses-là quand on est, comme moi, dans un état quasi primitif.
Je te joins une lettre de l’Ameublement Général (5) à laquelle il n’y a bien entendu rien à répondre ni à payer avant la fin de la guerre. Tu te rappelles que cette maison m’avait déjà écrit une première fois lorsque j’étais à Bayonne et la présente lettre a fait du chemin avant de me parvenir.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges parle quelquefois de moi ?
Mes meilleures caresses pour eux et pour toi un bon baiser.


                                                Paul

Notes (François Beautier) 
1) - "sauterelles" : en fait criquets migrateurs.
2) - "bournus" : en réalité burnous, long manteau de laine avec capuche triangulaire. Paul a peut-être retranscrit phonétiquement le mot arabe localement prononcé "bournous". 
3) - "Béranger" : Henry Bérenger. Paul a déjà parlé en mars et avril 1915 de cette campagne du sénateur Bérenger exigeant de renvoyer de la Légion les "ressortissants ennemis", donc les Allemands, dont Paul lui-même, qui constate sereinement que la Légion en perdrait une part trop importante de ses effectifs. 
4) - "une autre lumière" : la rumeur disait à l'époque qu'il s'agissait de réduire le nombre des "embusqués" étrangers (dont des "ressortissants ennemis") affectés à des postes non-combattants dans les services d'arrière des armées, dont la Légion, notamment en métropole. 
5) - "l'Ameublement général": entreprise commerciale de vente de mobilier d’ameublement. Les Gusdorf avaient vraisemblablement versé un acompte pour une commande de meubles qui n’avait pas été livrée du fait de la guerre, ou avait été bloquée du fait du séquestre. Paul expliquera à Marthe en février 1916 que cet acompte rapportera un intérêt qu'il encaissera à la fin de la guerre.

dimanche 19 juillet 2015

Lettre du 20.07.1915

Soldats du 2ème régiment du Génie travaillant à la voie de chemin de fer. http://dafina.net/
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 20 Juillet 1915

Chérie,

Je réponds aujourd’hui seulement à tes lettres des 9 et 11 courant, car comme je te le disais sur ma carte d’hier j’étais excessivement occupé ces derniers temps. Samedi : convoi sur M’Conn (1), dans la nuit garde, et lundi notre section a formé l’escorte du Général Henry (2) que nous avons accompagné sur la route de Fez. Ce n’était donc point le Général Lyautey qui est venu, mais le Gal Henry, un homme relativement jeune et qui n’est resté que 24 hs ici.
Comme je te le disais déjà, notre Compagnie était de jour le 14 Juillet et j’étais de garde de mardi soir à mercredi soir 6 heures. Comme en France, il n’y a eu aucune fête le 14 (3): on a un peu mieux mangé et reçu des cigares ou des cigarettes - c’était tout. On a cependant eu la bonne idée de nous donner le repos le lendemain jeudi dernier, après le bain.
Un évènement historique s’est produit le 14 au matin. Lorsque nous étions sur la terrasse du Poste de Police, on entendait un faible coup de sifflet, venant de loin. Et un peu plus tard nous vîmes une petite locomotive avec deux petits wagons (4) arriver en bas au camp mobile où l’on construit la nouvelle gare. Samedi au convoi, en longeant la voie ferrée, nous avons pu nous rendre compte pourquoi ce petit convoi avait l’allure d’un convoi funèbre : le Génie qui construit le chemin de fer avait promis que le premier train arriverait à Taza le 14 Juillet. Comme la ligne n’était point terminée, le Génie avait posé les rails provisoirement, fixant légèrement les traverses de sorte que les petits wagonnets pouvaient avancer seulement avec beaucoup de précautions. Comme cependant c’est une ligne stratégique, les voyageurs pourront y voyager seulement avec l’autorisation de l’autorité militaire, et, jusqu’à nouvel ordre, sur des trains à marchandise, ce qui n’est guère plus commode qu’à dos de chameau. 
J’ai lu l’histoire de la Hapag (5) et me rappelle fort bien sa maison de Hambourg ainsi que les velléités que j’avais, il y a quelques années, d’acheter des actions de cette société !
La médaille au ruban vert-blanc que tu as vue sur la poitrine de certains Marocains laisserait supposer que leurs porteurs étaient de simples soldats car la médaille commémorative du Maroc (dite médaille à Sisi) (6) est la moins appréciée, ayant été conférée à toutes les troupes présentes au Maroc pendant la campagne 1913-1914.
Penhoat m’a écrit aujourd’hui, il est toujours en bonne santé et t’envoie le bonjour. Pourquoi veux-tu que les troupes ne boivent pas de champagne ? D’une part, l’exportation n’est pas facile en ce moment car tous les pays souffrent de la guerre. Et d’autre part on a réellement besoin de temps à autre de se relever le moral en buvant un verre de vin ou même plusieurs, et le vin nous manque rudement ici, à nous autres à Taza !
La date de départ de notre colonne (Colonel Simon) (7) n’est toujours pas fixée et il est à espérer que les opérations seront remises jusqu’après les fortes chaleurs. Dans tous les cas, nous ne partirons pas demain puisque nous devons aller à Bou Ladjeraf en convoi !
J’ai bien trouvé dans la boîte à cigarettes les aiguilles, le fil et les cigares et t’en remercie. J’espère que l’autre paquet avec les 2 bouquins arrivera également en bon état. Quant à la guerre, ce sera certainement une question d’argent et j’ai perdu l’espoir de fêter avec toi le 16 Septembre (Guerre de 7 ans) (8). Je compte fermement être de retour le mois de Novembre/Décembre au plus tard, c.à.d. pour la Noël.
Il paraît donc que la Banque de France encaisse maintenant de l’or en abondance (9)!
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

Le bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - "M'Conn" : officiellement Msoun.
2) - "Général Henry" : il s'agit du Général Henrys, ancien colonel du 2e Régiment de chasseurs d'Afrique, nommé général en 1913 et affecté par Lyautey au contrôle des tribus marocaines du Moyen-Atlas. Ce général s'illustra notamment à la mi-novembre 1914 en empêchant de justesse une victoire des rebelles Zayanes dans la région de Khénifra, à 100 kilomètres au sud de Meknès.
3) - "aucune fête le 14" : il était officiellement prévu que le 14 juillet 1915 ne serait pas fêté. Cependant ce jour fut choisi pour le transfert des cendres de Rouget de Lisle (auteur de La Marseillaise) aux Invalides, cérémonie qui suscita un énorme rassemblement populaire à Paris, de la Place de l'Étoile aux Invalides, et inspira un discours très émouvant du Président Raymond Poincaré présentant la France comme une victime innocente de la guerre.
4) - "petits wagons" : il s'agit d'un train de chemin de fer à voie étroite (60 centimètres).
5) - "la Hapag": Hamburg-Amerikanische Packetfarhrt Aktien-Gesellschaft (HAPAG), compagnie maritime allemande basée à Hambourg et exploitant plusieurs lignes transatlantiques à destination de l'Amérique. Cette société dirigée depuis 1886 par le pacifiste anglophile Albert Ballin fut dès août 1914 soudainement privée de clientèle. Puis elle fut pillée par le Reich qui réquisitionna pratiquement tous ses paquebots pour s'en servir de cargos, dont beaucoup furent coulés ou saisis par les Alliés. De ce fait, les actions de cette compagnie chutèrent rapidement très bas et l'entreprise, pourtant recapitalisée après le 9 novembre 1918 (chute du Reich et suicide de Ballin), disparut en 1921. Paul fait peut-être ici allusion à la saisie par l'Italie, en mai 1915, du paquebot Moltke qui était retenu depuis août 1914 dans un port italien.
6) - "médaille à Sisi" : médaille récompensant les soldats et civils ayant pris une quelconque part aux opérations militaires françaises sur tout le territoire marocain en 1913 et 1914. Les opérations de 1915 furent récompensées par la médaille coloniale avec agrafe "Maroc 1915". Trop largement distribuées, ces médailles avaient une faible valeur symbolique, ce qui leur devait le surnom de "médaille à six sous" (la valeur d'une médaille en chocolat), une expression que Paul entend de la bouche d'un autochtone ou d'un soldat imitant l'accent des Marocains et qu'il transcrit phonétiquement sous la forme de "médaille à Sisi", qu'il ne cherche ni à comprendre ni à expliquer, peut-être pour ne pas paraître "peu intégré" à un éventuel lecteur militaire.
7) - "Colonel Simon" : Henri Simon (1866-1956), d'origine alsacienne, s'était illustré à la tête de ses goumiers en 1912 en délivrant Marrakech dont les populations européennes avaient été prises en otages par les rebelles du sultan auto-proclamé Ahmed al-Hiba. Depuis 1913 il était affecté aux côtés de Mangin au service de renseignement du quartier général de Lyautey, notamment pour le contrôle des tribus "indigènes" du Maroc oriental. C'est à ce titre qu'il conduit la colonne mobile (dite "colonne Simon") dont Paul rapporte le départ annoncé en juillet 1915. Plus tard dans l'année, promu général, le colonel Simon devînt membre du Comité des Affaires berbères tout juste institué à Rabat. A partir d'avril 1917 il fut affecté au front en métropole. Il s'illustra encore une fois en juillet 1923 comme chef de la tête de pont des troupes d'occupation française de Düsseldorf (Rhénanie allemande).
8) - "Guerre de 7 ans" : allusion au septième anniversaire du mariage de Marthe et Paul, le 16 septembre 1908, et à la Guerre de Sept ans (1756-1763), un conflit qui sera dès 1916 souvent comparé à la guerre mondiale en cours parce qu’il s'est déroulé sur une longue durée et sur de nombreux théâtres d’opérations (Europe, Amérique du Nord, Inde…) et s'est traduit par un rééquilibrage majeur des puissances européennes. Paul reviendra sur sa perception de sa propre vie maritale et de la Guerre de 7 ans en septembre 1915.

9) - "de l'or en abondance" : effectivement, la campagne nationale d'achat (contre des billets et un certificat) par la Banque de France des métaux précieux détenus par les particuliers, lancée par voie de presse et d'affiches le 2 juillet 1915 obtînt immédiatement un énorme succès, d'autant plus surprenant que le cours forcé officiel de l'or était très inférieur à celui du marché. Cette expérience conduisit le gouvernement à lancer en novembre 1915 le premier emprunt de la Défense nationale sous le slogan célèbre et les affiches "Pour la France, versez votre or !". Trois autres emprunts suivront jusqu'en 1918. Cet or était destiné à garantir la valeur du franc, donc à permettre des emprunts à l'étranger et à rassurer les fournisseurs français et étrangers sur la capacité de paiement de l'État.