mercredi 2 décembre 2015

Carte postale du 3.12.1915

Marabouts (Delcampe)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Décembre 1915

Chérie,

Je viens de recevoir tes 3 dernières lettres (2 à Djebla et 1 à Taza) ainsi que les deux colis dont le contenu était en parfait état et a beaucoup plu. Merci beaucoup !
Je t’écrirai dimanche plus longuement, et entretemps t’envoie mes meilleurs baisers.


                                                Paul

samedi 28 novembre 2015

Lettre du 29.11.1915

Groupe de spahis (herodote.net)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Novembre 1915

Ma chère petite femme,

J’ai les lettres des 16 et 17 courant. Tu as vraiment fait des progrès depuis 1900-1901 où tu as commencé à m’écrire des cartes postales éditées chez R. Rose (1)! Je comprends du reste fort bien que n’ayant pour ainsi dire personne pour vider ou alléger ton coeur en discutant les effets et les causes, tu uses un peu plus de papier à lettre. Et si je n’ai pas suffisamment de temps pour t’écrire aussi souvent que je le voudrais, je suis tout de même bien content de recevoir souvent de tes nouvelles. A propos de la lettre de Suzanne, tu dois l’avoir corrigée bien souvent, car il n’est pas possible qu’un enfant de cet âge écrive aussi correctement.
Parlons d’abord un peu de la question financière. D’après ce que j’ai pu lire dans les journaux, les dispositions du moratorium concernant les loyers n’ont pas été changées. Malgré cela il me serait agréable, à moi aussi, que le séq. (2) paye à Mme Robin partie ou totalité des loyers échus. D’un autre côté je vais écrire à Mr. Penhoat pour lui demander de m’adresser jusqu’à la fin de la guerre les mensualités (3) que tu m’as envoyées jusqu’ici, ce qui augmenterait d’autant tes ressources à toi. Celles-ci sont du reste bien maigres, ou surtout que tu as à payer Hélène, les contributions etc. Je t’engage donc de nouveau à vendre par l’entremise de l’ami W. (4) une obligation 3% 1912 du Crédit Foncier qui valent en ce moment 200 à 205 Frs. de façon à avoir un peu d’avance à la maison. Laisse donc les paiements à Mme Robin complètement de côté jusqu’à nouvel ordre. Si le séq. y consentait, tu pourrais au moins toucher les intérêts échus au C.N.E.P. (5) tout en y laissant toujours en dépôt les titres qui s’y trouvent encore. 
La situation diplomatique dans les Balkans s’est tout de même un peu améliorée (6) et il est à espérer que la situation militaire en fera de même sous peu. Dans un des derniers n° du Journal que j’ai reçu aujourd’hui, il est question d’astreindre les sujets des pays alliés résidant en France de s’enrôler, soit dans leurs pays respectifs, soit dans l’armée française, ou bien d’être amenés dans un camp de concentration (7). On veut même prévoir des mesures spéciales pour les neutres domiciliés actuellement en France. C’est du moins ce qui ressort de débats à l’Hôtel de Ville de Paris et des paroles du Préfet de Police (8). Malgré toutes ces rigueurs, je suis d’avis qu’une fois la guerre terminée, il sera impossible de vouloir édifier un mur chinois (9) autour des différents pays européens. Il sera certes fait beaucoup d’attention aux naturalisations, et pour ceux qui ne l’obtiendront pas il y aura des mesures de surveillance spéciales pour éviter que l’affluence des étrangers redevienne aussi forte qu’auparavant. Mais les relations économiques ne se commandent pas, elles sont les suites des richesses naturelles et des productions des différents pays et aucune puissance ne pourra s’en affranchir. Que les droits d’entrée des marchandises allemandes seront sensiblement augmentés n’est que trop naturel. Si cela n’a pas été le cas jusqu’ici, c’est que le traité de Francfort avait établi au profit de l’Allemagne le régime de la nation la plus favorisée (10). 
C’est donc Georges qui a remarqué le sac à la ceinture d’un Marocain ? Ce sac, notamment dans un modèle plus grand, est constamment porté ici par les Officiers des troupes marocaines dont la tenue est du reste très pittoresque. Quel est donc le petit Pierre (11)? Sans doute un parent d’Hélène ? Ici nous ne cessons pas d’avoir un temps superbe, à peu près comme en Septembre à Bordeaux. Même les nuits ne sont pas bien froides en ce moment. Nous travaillons également aux Jardins en bas, espérons que nous ne goûterons plus longtemps les fruits de notre travail l’année prochaine.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "de chez R. Rose" : cet éditeur réputé de cartes postales présentant des photographies (très belles) de paysages était français, son siège étant au 145 rue du Temple à Paris. Paul, qui était alors en Allemagne, pouvait avoir gardé 15 ans après le souvenir de la marque de ces cartes françaises. Marthe prenait alors (avec Paul ?) des leçons de français; elle collectionnait les cartes postales dans un gros album conservé dans les archives familiales.
2) - "le séq." : le séquestre, censé verser à Marthe des mensualités qui lui permettent de vivre.
3) - "les mensualités" : les mandats d'argent de poche envoyés mensuellement à Paul par Marthe (environ 50 francs par mois).
4) - "l'ami W." : Wooloughan, ami américain et homme d'affaire de Paul.
5) - "C.N.E.P." : Comptoir national d'escompte de Paris.
6) - "un peu améliorée" : les secours terrestres dépêchés par la France à partir de Salonique soulagent la retraite des Serbes mais ne l'enrayent pas.
7) - "camp de concentration" : donc d'être traités comme des "ressortissants ennemis", regroupés dans des camps en différents points de France.
8) - "Préfet de Police" : lequel s'inquiète de la présence à Paris de nombreux espions ressortissants de pays neutres travaillant pour la Triple Alliance.
9) - "mur chinois" : muraille de Chine.

10) - "nation la plus favorisée" : Le traité de Francfort imposé à la France vaincue par l'Allemagne le 10 mai 1871 stipule dans son article 11 que la clause de la nation la plus favorisée règlera les échanges économiques entre les deux pays, c'est-à-dire précisément que la France ne taxera pas plus ses importations d'Allemagne que du moins taxé de ses fournisseurs. Paul expose ici que l'Allemagne en a profité aux dépens de la France et qu'il "sera naturel" après la guerre de taxer les produits allemands, ce qui n'est pas cohérent avec le principe du libre-échange qu'il prône habituellement. Ce paradoxe se double d'un autre si l'on relie cette proposition protectionniste avec ce qu'il disait précédemment de l'immigration, qu'il proposait de contrôler "pour éviter l'affluence des étrangers", ce qui relève d'une attitude xénophobe alors qu'il est lui-même un immigré. En fait, Paul se montre ici rationnellement (ou naturellement) xénophobe puis protectionniste peut-être pour se démontrer fondamentalement français, ou du moins français tel qu'il imagine ou perçoit les Français. Se sentirait-il alors observé par les agents des juges qui se prononceront sur son éventuelle naturalisation ? Peut-être aussi faut-il lire ses considérations comme un appel à la mesure : après la guerre, il faudra veiller à ne pas totalement fermer les frontières - ni pour les hommes, ni pour les marchandises - entre les pays des deux camps. Dans ce cas, Paul plaiderait la même cause que les partisans d'une Europe confédérale.
11) - "petit Pierre" : ?

jeudi 26 novembre 2015

Lettre du 27.11.1915

Cinémathèque Robert Lynen - Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 Novembre 1915

Ma chérie,

Nous voilà de retour du convoi de l’Oued Amelil, c’était une rude marche de près de 40 km et pénible parce qu’il faisait très chaud, comme du reste tous les jours depuis notre arrivée à Taza. L’Oued Amelil est à peu près à mi-chemin de la route Taza-Fez et nous avons pu constater que les travaux du chemin de fer projeté sur cette route sont très activement poussés (1). Comme on travaille aussi du côté de Fez dans la direction de Taza je crois que d’ici 6 à 8 mois la ligne fonctionnera : nous avons pu voir plusieurs ponts tout récemment construits en béton armé (car si ces ponts ne sont pas solides les Marocains les brûlent ou les détruisent) et qui nous ont économisé en même temps 4 traversées de l’Oued, ce qui n’est pas désagréable. Ce sont les Bat d’Af et les Groupes Spéciaux qui travaillent là-bas à faire les routes, c.à.d. des gens qui ont subi des condamnations de prison dans le civil et qui de ce fait ne sont pas incorporés dans des corps réguliers. Toutefois les travaux d’art et la ligne proprement dite sont faits par des civils. 
Sais-tu qu’à force d’avoir couché pendant 3 mois par terre et sans me déshabiller j’avais les premiers jours des vertiges dans mon lit à Taza ? Enfin, c’est passé et comme nous avons maintenant une deuxième grande couverture en laine, un sac à couchage et un oreiller, nous sommes bien couchés. On nous a lu aussi aujourd’hui au rapport que nous aurons maintenant 5 sous par jour (2) comme les soldats sur le front en France !! Malheureusement le travail est toujours fantastique dans notre Compagnie - juste et exclusivement dans la nôtre, car les autres sont bien moins poussées que nous !
En même temps avec tes 2 dernières lettres m’est parvenue une de Georges qui se trouve toujours à l’Hôpital Américain n° 1 mais non sur le front ; il est installé à Vitry le François (3) et se fait toujours beaucoup de mauvais sang au sujet de sa fiancée décédée.
En ce qui concerne la guerre, il parait que la Grèce ou son roi a tout de même changé d’attitude (4). Mais les opérations traînent tellement en longueur que la guerre durera certainement jusqu’à l’été ou du moins jusqu’au printemps prochain. C’est triste, mais il faudra bien y croire. Sais-tu qu’il y a juste un an que nous nous sommes quittés ? Bon sang de bon sang s’il y avait seulement une petite révolution en Allemagne, car cela seul serait capable d’amener une prompte solution !
Ce soir est arrivé ici un bataillon de Tirailleurs venant de France, du front, pour se retremper un peu sous le soleil d’Afrique. Je serais curieux de leur parler ces jours-ci pour connaître leurs impressions. Un autre bataillon de tirailleurs va partir d’ici incessamment pour remplacer l’autre. Ces tirailleurs algériens sont de bons soldats, très courageux et dévoués. On en a envoyé certainement plusieurs centaines de mille sur le front !
Est-ce que l‘histoire avec la tapisserie de notre salle à manger (5) est réglée maintenant ? Ou il se pourrait très bien qu’après la salle à manger le salon soit attaqué à son tour, vu qu’il n’y a qu’une cloison entre ces deux pièces.
Comment vont les enfants ? Suzanne a-t-elle repris un peu sérieusement ses études ? La correspondance entre la France et les Colonies va mettre dorénavant un peu plus de temps car on a supprimé quelques départs Marseille-Oran et vice-versa, probablement à cause des sous-marins allemands.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "activement poussés" : le projet décidé en 1912 était de relier Fès à Kénitra (Maroc Occidental) et à Oran (Algérie) par chemin de fer d'abord à voie étroite à usage militaire puis civil, puis à remplacer la ligne par une voie métrique.
2) - "5 sous par jour" : soit 25 centimes de franc par jour (2,5 francs par décade). C'est effectivement la même solde journalière que celle d'un simple soldat en métropole depuis le vote de la loi du 14 octobre 1915. Cependant il est à l'époque question d'augmenter de 5 à 20 centimes toutes les soldes journalières en métropole. 
3) - Vitry le François :  ville et port fluvial de la Marne, en région champenoise, alors   site d'un hôpital de l'American Ambulance Field Service où est soigné le fils de Georges Laforcade (ami des Gusdorf et frère de Mme Plantain).
4) - "changé d'attitude" : le roi et la majorité du peuple grec s'affirment partisans de la neutralité et de la paix pour ne pas nuire à l'Allemagne en rejoignant les Alliés.
5) - "salle à manger" : un problème d'humidité...

lundi 23 novembre 2015

Carte postale du 24.11.1915


Document CPAPOST


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran 

Taza, le 24 Novembre 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir via Djebla tes lettres des 12 & 14 ainsi que les journaux jusqu’au 14 cour., merci.
Comme nous avons à escorter demain le convoi à l’Oued Amelil (1), je te répondrai plus longuement vendredi et entretemps, t’envoie mes meilleurs baisers.

                                                     Paul

Bien trouvé le papier à lettres.


Note (François Beautier)
1) - "l'oued Amelil" : petit poste établi par le Général Gouraud, à mi-chemin de Taza à Fez soit à 45 kilomètres à l'ouest de Taza, à la confluence des oueds Innaouen et Amelil qui constituent chacun un couloir stratégique. 

vendredi 20 novembre 2015

Lettre du 21.11.1915

Remparts de Taza
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Novembre 1915

Ma chérie, 

Je te confirme ma carte postale du 19. Nous sommes rentrés hier soir à Taza, musique en tête, et nous avons occupé un emplacement situé à l’autre côté de la ville qui est certainement mieux que l’ancien que nous avons quitté il y a 3 mois. Ma section habite un grand baraquement où chacun a un assez bon lit (ce qu’on appelle ainsi au Maroc) avec paillasse, 1 couverture et 1 couvre-pied. Nous avons à côté du lit la place pour installer une caisse avec notre paquetage et au-dessus des crochets pour le fusil, l’équipement etc. 
Aujourd’hui, dimanche, nous étions complètement libres et j’en ai profité pour me promener, avec quelques amis, partout en ville. On a beaucoup travaillé à Taza pendant notre absence et avec le beau soleil que nous avions, la ville nous paraissait même très agréable, surtout dans les quartiers excentriques où la troupe est campée. Les routes sont en bon état - tant qu’il fait sec au moins - les oliviers dans leur verdure argentée et les autres arbres teints du jaune clair jusqu’au brun foncé presque noir. Toutes les Compagnies ont des baraques avec, souvent, des jardins devant. Les vieux murs qui entourent partout la ville jettent une note sombre dans toutes ces couleurs orientales et des soldats de toutes les armes flânaient sous le ciel radieux. Nous autres qui pendant trois mois avions vécu dans le bled étions comme des gosses. Heureusement qu’on ne peut pas se saoûler ici,car on ne vend toujours pas d’alcool sous une forme quelconque ! Enfin hier soir et aujourd’hui nous - moi avec 5 camarades - avons dédaigneusement laissé de côté la croûte de la Compagnie (sauf le quart de vin). Notre menu comportait du maquereau mariné, de l’omelette, du corned-beef, du saucisson, du museau de boeuf, fromage de Roquefort, Hollande et Brie. Ce soir on avait réussi à se procurer 3 vieux bidons de vin , mais là on était 9 poilus pour les 6 litres de sorte que l’équilibre restait parfait. Tu  vois donc qu’en dépit de la situation diplomatique (1) on passe encore de bons moments. A la vérité on fait même ce petit genre de bêtise pour oublier précisément le présent ...

le 22 Novembre 1915

Avant notre départ de Djebla je t’ai déjà accusé réception de tes lignes des 8 et 9 ainsi que de ton envoi recommandé dont je te remercie. Les gants aussi bien que les chaussettes ont beaucoup plu et sont bien meilleur marché qu’ici. Inclus un timbre en retour que tu pourras utiliser encore un fois à l’occasion. A propos du chocolat, le Menier ne coûte ici que 2,50 frs la livre. Les oeufs 1,20 la douzaine. Je suis étonné quelque peu que les enfants se rappellent encore le truc du chocolat au plafond ! Je te retourne également les 2 coupures et une 3° du Journal au sujet de GH et Cie (2). Je sais du reste que cette maison a été touchée durement par suite de la guerre et que plusieurs des associés d’origine allemande ou autrichienne ont mis les cannes !
La lettre de Mme Penhoat ne concorde pas très bien avec celle de son mari que je t’ai communiquée ! Au sujet du chandail (un seul) je t’ai déjà dit que tu peux mettre de 10,50 à 12,50 frs environ avec la petite cravate et même jusqu’à 13,50 s’il le faut. Merci du catalogue de Tunmer (3); as-tu déjà acheté dans cette maison qui m’a toujours paru un peu chère ? 
Malgré la tournure que semble prendre l’intervention grecque (4), ou plutôt celle de son roi, on continue à parler beaucoup de la paix ; comme il n’y a pas de fumée sans feu, j’en conclus tout de même qu’il doit y avoir quelque chose de fondé là-dedans. Après tout, il faudra bien commencer de parler un jour ou l’autre  des conditions et à l’heure qu’il est une fatigue générale doit tout de même commencer à se faire sentir un peu partout.
Pour quand le revoir ?
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants.

                                                      Paul


Un bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - "situation diplomatique" : allusions possibles à l'invasion de la Serbie et du Montenegro par la Triple Alliance, à l'échec de l'Italie dans sa tentative de percée sur l'Isonzo contre l'Autriche, à la retraite catastrophique de l'armée serbe, à la fixité du  front en métropole, à la préparation d'un retrait des forces alliées des Dardanelles, à la reprise prévisible des attaques des "rebelles" marocains contre les troupes françaises de colonisation du Maroc... 
2) - "GH et Cie" : d'après ce qu'en dit ensuite Paul, il pourrait s'agir de la "G.H. Mumm & Cie ", société viticole productrice et négociante de vin de Champagne, fondée en France en 1827 à partir  d'une société de négoce en vin fondée en 1761 à Cologne (Allemagne). 
3) - "Tunmer" : la A.A. Tunmer & Co (1-3 Place Saint Augustin à Paris) est alors une maison spécialisée dans les vêtements de sport (chasse, équitation, tennis, golf, ski...) de style britannique élégant et élitiste, qui vend en province par correspondance.
4) - "intervention grecque" : le début du retrait des Alliés des Dardanelles renforce l'attitude pacifiste, neutre et cependant pro-allemande de la couronne grecque et rétablit sa légitimité auprès du peuple. Le roi annonce en novembre des élections législatives que l'opposition, conduite par le pro-Alliés Elefthérios Venizelos, refuse.  En effet, elle les perdrait, malgré l'appui du général Maurice Sarrail, commandant en chef de l'Armée d'Orient, qui met à sa disposition de puissants moyens de propagande. Paul prétend voir dans cette politique du roi de scinder le peuple grec entre partisans pro-allemands de la paix et adeptes de la guerre aux côtés des Alliés, la manifestation fumeuse d'un souhait de la Triple Alliance de négocier une paix : il s'agit pour lui, avant tout, de rassurer Marthe, et peut-être de se rassurer lui-même !
5) - "Pour quand le revoir ?" : quand nous reverrons-nous ? (décidément, Paul n'a pas le moral...).

mercredi 18 novembre 2015

Carte postale du 19.11.1915

Document Delcampe


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 19 9bre 1915

Je viens de recevoir les lettres des 8 & 9 ainsi que ton envoi recommandé contenant 4 p. de chaussettes, 1 p. de gants et 1 tablette de chocolat. Merci.
Nous partirons demain pour Taza. En toute hâte meilleurs baisers.


                                               Paul

lundi 16 novembre 2015

Lettre du 17.11.1915

Défenseurs serbes le dos au fleuve


Madame Paul Gusdorf 22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 17 Novembre 1915

Ma chérie,

En mains tes lignes du 7 courant ; ma lettre du 26 Octobre t’est-elle enfin parvenue ? Comme je te le faisais déjà remarquer dans ma lettre du 14, nous partirons définitivement le 20 pour Taza de sorte que tu pourras dorénavant adresser toute correspondance - ainsi que le colis - à la 24° Compagnie à Taza.
En ce qui concerne les finances, je te prie de me dire si les 3% Obligations du Crédit Foncier 1912 n’ont pas encore payé leur dernier coupon. Si je me rappelle bien, le dernier versement était dû en Mai de sorte que les intérêts pour 6 mois seraient payables en Novembre. Prière de te renseigner en même temps si les Mexicains ne paient toujours pas - ils ont été en retard depuis près de 1 1/2 an de sorte qu’environ 60 Frs. de coupons seraient payables si le calme a été réellement rétabli (1) comme le disent les journaux. La Banque de Paris et des Pays Bas et le Comptoir d’Escompte n’ont-ils rien payé du tout cette année ? L’ami W. (2) a certainement toute facilité pour se renseigner auprès de ses amis. Comme la question m’intéresse assez vivement, tu serais bien aimable de me renseigner à la première occasion.
Non, Leconte ne m’écrit plus du tout et ses rares lettres à Penhoat ne contiennent que des récriminations. J’ai regretté que Penhoat n’ait pas poussé une pointe jusqu’à Nantes, ne fût-ce que pour voir où nous en sommes réellement avec nos pertes. 
“La voisine à gauche” dont tu parles est sans doute celle à gauche en sortant de notre maison dans la rue, mais à droite si l’on se trouve à la porte de notre véranda, face au jardin. C.à.d. celle dont la maison doit communiquer l’humidité à notre salle à manger ? Il serait à souhaiter que tu trouves l’occasion de causer de temps à autre dans ton voisinage immédiat, ne fût-ce que pour te distraire !
Je me demande aussi comment on va faire pour payer toute la casse après cette guerre. Que les impôts augmenteront partout d’une façon formidable, c’est à peu près certain. Mais il faut espérer que les budgets de l’armée et de la marine diminueront dans tous les Etats dans de fortes proportions, permettant ainsi de payer au moins les intérêts des dépenses fantastiques engagées dans cette guerre. Seulement les Etats qui seront condamnés à la fin de payer 30 ou 40 milliards en OR (3) comme indemnité de guerre se trouveront rudement à la bourre. Je suis du reste persuadé que cet hiver sera bien moins calme que celui de l’année dernière. Une fois parce que les Allemands se sont bien avancés en Russie et deuxièmement parce qu’un nouveau front a pour ainsi dire été créé dans les Balkans, front qui de part et d’autre est certainement le plus vulnérable de tous (4). De sorte que le cours des évènements sera probablement bien moins arrêté ou ralenti qu’en 1914/15. Et si l’on peut - malgré toutes les apparences - encore garder un espoir, c’est que les opérations militaires se termineront au printemps.
Quant à mes effets d’hiver, je ne manquerai certainement pas de te prévenir lorsqu’il me manquera quelque chose. Mais pour le moment je n’ai encore besoin de rien. Nous prendrons à Taza l’emplacement de la 22° Compagnie qui doit venir ici et nous y coucherons en partie dans des baraquements, en partie dans de bons marabouts. Et comme au point de vue de l’approvisionnement nous y serons également bien mieux qu’ici, tout le monde souhaite le retour à Taza aussi vivement que le départ il y a 3 mois. Il est juste d’ajouter que les engagés pour la durée de la guerre gardent le secret espoir de ne plus participer aux colonnes de 1916 ...
Que Suzette entende avec plaisir les contes de fées n’est pas autrement étonnant ; par contre Georges m’étonne un peu sous ce rapport. Ce jeune Stopfkuchen (5) doit donc avoir bien changé, car autrefois il s’intéressait seulement aux choses bien visibles et palpables.
Je me rappelle avec émotion la promenade que nous fîmes un dimanche à Bayonne à la rive gauche de l’Adour et où rien ne lui aurait fait oublier les gâteaux et la limonade dont on avait parlé vaguement.
Embrasse bien les enfants de ma part et reçois toi-même mes meilleurs baisers.


Paul     


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "le calme a été réellement rétabli" : le Mexique, entré en révolution en 1910, demeure jusqu'en 1920 en situation de troubles sociaux, de coups d'État et de guerre civile. En 1915, une faction de l'armée rétablit temporairement l'ordre en battant Pancho Villa et en contraignant Emiliano Zapata à battre en retraite.
2) - "l'ami W." : Wooloughan, ami américain et homme de confiance de Paul.
3) - "30 ou 40 milliards" : Paul parle de paiement en or sans préciser de quelle monnaie il s'agit. En 1919, le montant des réparations à demander par les Alliés à l'Allemagne fut d'abord de 20 milliards de marks-or payables avant le 1er mai 1921, puis de 40. Ces chiffres correspondent à ceux de Paul, qui les a sans doute trouvés dans la presse avant novembre 1915, alors que la guerre était loin d'être finie. En 1920 les Français estimèrent à 226 milliards de marks-or le préjudice total des Alliés. En mai 1921, le préjudice fut évalué à 150 milliards de marks-or et le montant des réparations dues par l'Allemagne fut fixé à 132 milliards de marks-or, payables en dollars, en 40 ans. En 1929, ce montant fut réduit à 38 milliards de reichmarks payables en 59 années.  En 1932 il fut réduit à 3 milliards de marks qui ne furent jamais payés. Au total, l'Allemagne aura versé aux Alliés, à titre de réparations, 22,8 milliards de marks, ce qui correspond à peu près à l'estimation avancée par Paul en 1915. 
4) - "le plus vulnérable de tous" : effectivement la Serbie est envahie, ses armées battent en retraite en Albanie dans des conditions très difficiles face aux Autrichiens, Allemands et Bulgares. Entre décembre 1915 et mai 1916, plusieurs opérations maritimes  d'évacuation des survivants de l'armée serbe sont menées, l'une par la flotte anglo-française pour conduire les plus vaillants à Salonique, l'autre par l'Italie (en guerre aux côtés des alliés depuis mai 1915) qui en transporte jusqu'à Corfou (sur avis britannique et sans demander l'accord de la Grèce), la troisième par la France qui en déplace à Bizerte (Tunisie) et en Corse. Ces rescapés permettent de reconstituer progressivement une armée serbe, de mai à août 1916, dont les bataillons sont débarqués au fur et à mesure à Salonique. La défaite de la Serbie en 1915 n'a donc pas permis aux forces de la Triplice (dont la Bulgarie et la Turquie) de prendre l'avantage dans les Balkans, où le front se fige au contraire jusqu'en 1918.
-5)  "Stopfkuchen" : gâteau fourré, allusion au roman de Wilhelm Raabe (1831-1910), portant ce titre, publié en 1891, dont le héros désigné par ce surnom est un "Gros gourmand" (titre français du roman). De nouveau, Paul cite un auteur à la fois humaniste et lié à Wolfenbüttel et au duché de Brunswick puisque Wilhelm Raabe y naquit et y passa l'essentiel de sa vie jusqu'à sa mort.