vendredi 16 janvier 2015

Lettre du 15 janvier 1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 



Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Bel Abbès, le 15 Janvier 1915


Ma chère petite femme,
Ta lettre du 6 courant m’est parvenue aujourd’hui via Lyon, celle du 8 est arrivée déjà hier matin. J’espère comme toi que tu vivras en paix pour le reste de la guerre, car la mention du commissaire (1) indique clairement que le préfet s’est occupé de la question et celui-ci aura probablement consulté le ministre. Comme je te le disais sur ma carte, je vais maintenant tous les jours à l’exercice ; j’ajoute même que je commence à y prendre goût, à tel point que je ne veux faire aucune démarche pour me faire embusquer (2). On va tout au plus à 2 à 3 km de la ville, quelquefois seulement en dehors du mur ou sur la place de la mosquée pour l’exercice. Départ à 7 hs., juste à temps pour voir le lever du soleil dans un ciel de pourpre et d’azur. L’entraînement se fait méthodiquement : on commence sans arme ni bagage ; toutes les 30 minutes une pause de 10 mn. On est en costume de toile blanche avec la ceinture bleue et le fusil. Peu à peu on travaille plus longuement et on fait des marches militaires de 18/20 km, le maximum sur les mauvaises routes de l’intérieur. Mais comme je suis dans les bleus (3) de la 1° semaine, j’aurai au moins jusqu’à fin Mars, commencement Avril avant d’être bien exercé. Les gradés sont généralement très humains ; il n’y a que certain sergent d’origine allemande qui hurle de temps en temps “Bande de Schafskoppe” (4) tout en s’étouffant de rage, mais c’est plutôt une exception. Par contre, nous avons peu de temps à nous. On est continuellement à bricoler et surtout à faire de l’ordre et de la propreté. 
Réveil à 5.45 ou 6 hs., on prend le café sucré avec du pain, puis on fait le lit de telle façon que le matelas en laine, les draps et les couvertures sont bien exposés à l’air, on nettoie sous le lit, range ses affaires sur la planche en dessus du lit, on se débarbouille et on descend dans la cour pour partir à 6.45 ou 7 hs. Rentrée à 9.30. Rapport dans la cour, distribution des lettres, épluchage des pommes de terre pour tout le monde ; à 10.30 hs. la soupe. Après, on refait son lit règlementairement, on nettoie ses effets et ses armes et fait une courte sieste, on lit son journal, étendu sur le lit. Il y a aussi souvent à midi revue des effets, des chaussures ou des armes. Dans l’après-midi à 12 hs. rassemblement pour le départ. S’il n’y a pas d’exercice on va aux douches, qui sont vraiment jolies. Pour 2 hommes une cabine, carrelée et bien installée. Ou bien, il y a corvée de lavage des effets, linge, treillis (costume de toile) aux grands lavoirs de la caserne. Ou bien, lorsqu’il pleut, théorie dans les chambres. À 16.30 hs., rentrée de l’exercice, nouveau rassemblement, rapport et soupe. Après la soupe on est libre jusqu'à 21 hs. Chaque soldat a droit à 2 permissions de minuit la semaine. La caserne contient deux bibliothèques, une salle de jeux, une salle de bains, des boucheries etc. etc. Lorsqu’il y a marche dans l’après-midi, nous avons aussi le soir 1/4 de vin. Je te cite par exemple le menu de ce matin : Soupe à la semoule ; viande de boeuf rôti froid ; choucroute garnie de lard ; artichauts à l’huile ; compote de figues ; vin. La nourriture est suffisante et il arrive tout au plus que je mange le soir à la cantine un bout de camembert avec un verre de vin. Ce dernier coûte 25 cs. le litre, mais il est défendu d’en apporter dans les chambres. Il est du reste très facile ici d’attraper des punitions, soit qu’on est en retard, soit qu’on ne soigne pas ses affaires ou qu’on se saoule etc. Tu rirais aux larmes en me voyant faire ma vaisselle ou cirer mes chaussures. Hier j’ai même lavé mon treillis, mais généralement je donne mon linge à un légionnaire.
Mr. Penhoat a été à Paris la semaine dernière et m’écrit qu’il est à notre entière disposition si nous avons besoin d’argent. L. (5) devient de plus en plus étrange dans son attitude de sorte que j’envisage sérieusement avec Penhoat de le laisser en plan après la guerre. Je te parlerai demain ou dimanche plus longuement à ce sujet.
Je t’embrasse, toi et les enfants, bien longuement.


                                              Paul

Notes (François Beautier)
1) - "commissaire" : il s'agit vraisemblablement du commissaire de police de Caudéran chargé de délivrer le permis de séjour de Marthe.
2) - "se faire embusquer" : se faire nommer dans un poste tranquille, hors de danger.
3) - "les bleus " : les nouvelles recrues.
4) - "Schafskoppe" : ? (serait-ce de l'alsacien ?) = Crânes de moutons ?
5) - "L." : L. Leconte, dont Paul et Penhoat sont les associés. 

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