mercredi 10 juin 2015

Carte postale du 11.06.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 11-6-1915

Chérie,

Je viens de rentrer du convoi et trouve le journal du 1 courant. Merci! Il fait encore une chaleur torride aujourd’hui et nous en avons pris quelque chose pour notre revue (1) en rentrant. 
Sur la carte ci-contre tu vois les 2 principales mosquées de Taza.
Mille baisers pour toi et les enfants.


Paul

Note (François Beautier)
1) - "pour notre revue" : Paul veut dire que les soldats, demeurés au garde-à-vous sous le soleil pendant la revue de retour au camp, ont souffert du soleil. 

lundi 8 juin 2015

Lettre du 09.06.1915

Portrait de la princesse de Prusse en 1908, par Philippe de Laszlo (Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juin 1915

Chérie,

  Je viens de recevoir ta lettre du 31 Mai, ainsi que les 2 journaux (Temps (1) et Journal) dont je te remercie. Que tu te fais du mauvais sang où il n’y a pas du tout lieu de s’alarmer ! Pourquoi veux-tu que je ne te dise pas s’il m’arrivait un accident ? A qui devrais-je le dire sinon à toi ? Sans doute mes lettres depuis le 21 Mai ont dû te rassurer, d’autant plus qu’elles se succédaient de très près et régulièrement. Quoi qu’il en soit, je me porte bien, je n’ai jamais été blessé et je suis revenu sain et sauf du convoi de ravitaillement (2) de Bou Lazeraf.
Je te retourne sous ce pli les coupures contenues dans ton avant-dernière lettre ainsi que celles sur la Kronprinzessin (3). A vrai dire j’ai peu de confiance en cette dernière information. Voilà une femme qui a mis une demi-douzaine de gosses (4) au monde et elle devait s’en aller par Wilhelmshafen (5)? Enfin, dieu sait quand on saura la vérité exacte sur tout ce qui se passe en ce moment en Allemagne ! Tu te feras encore sans doute du mauvais sang au sujet de la retraite des Russes de Przemysl (6). Les journaux en ont parlé trop long pour que j’y revienne encore, mais je crois toujours que la décision tombera assez promptement sur le front occidental, c.à.d. en France ou en Belgique. As-tu lu sur le Journal l’histoire de la maison E. Possehl (7) que j’ai visitée en son temps à Lübeck ? Le sénateur Possehl passait pour être un ami intime du Kaiser !
Tu as donc revu Mme L. (8)! Et elle n’a même pas insisté pour voir notre nouvel (du moins pour elle) appartement ? Renée (9) est sans doute devenue une vraie jeune fille depuis le temps que tu ne l’avais pas vue ? Et comment se fait-il que ses parents la font entrer maintenant aux contributions indirectes, alors que primitivement elle devait faire une institutrice ? Je ne vois pas pourquoi tu as besoin de renoncer à tes promenades au Parc avec les enfants. Si tu restes froide vis-à-vis de Mme L. elle n’insistera sans doute pas bien longtemps.
Aujourd’hui on nous a, pour la première fois, servi un apéritif : avant le repas de midi chacun reçoit 2 pastilles de quinine et 1/4 d’eau, mesure préventive contre la fièvre.
Lis-tu maintenant souvent le Temps ? L’article sur l’activité du nouveau cabinet britannique a dû t’édifier sur le but du changement survenu au Ministère en Angleterre (10).
La petite Alice doit bien commencer à parler aussi ? Et Georges tient sans doute de longs discours ? J’ai trouvé un joli sac à main pour Suzanne, sac marocain authentique et qui lui ferait certainement beaucoup de plaisir. Mais malgré toutes mes recherches je n’ai pas pu dénicher une petite boîte pour l’emballer. Je vais continuer mes recherches mais je crains que je ne sois pas plus heureux.
As-tu encore des nouvelles de Mme Penhoat ? Elle vit, paraît-il, chez ses parents dans la banlieue de Paris où elle vient tous les jours voir s’il y a du courrier.
Ah oui bon dieu si cette guerre était seulement terminée pour qu’on puisse voir un peu clair quant à l’avenir. Car voilà bientôt 10 1/2 mois que cela dure sans qu’on voie encore approcher le grand dénouement.
Tu ne m’as pas encore dit si Hélène est toujours restée la même, c.à.d. aussi dévouée qu’avant ?
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs caresses.
           
                                                 Paul

Le bonjour à Hélène.

Notes (François Beautier)
1) - "Le Temps" : quotidien parisien, publié de 1861 à 1944, réputé très sérieux, ouvert sur le monde et proche du patronat libéral. En 1914 il tirait à 30 000 exemplaires. Accusé de collaboration à la Libération (en 1944) il fut réquisitionné au profit du nouveau quotidien Le Monde qui conserva beaucoup de ses traits distinctifs.  
2) - "convoi de ravitaillement" : Paul substitue au mot "colonne" (qui angoisserait Marthe) celui de "convoi", qu'il pense moins anxiogène. Mais il s'agit toujours de pénétrer en zone "rebelle".
3) - "la Kronprinzessin" : il s'agit de Cécilie Augusta Marie de Mecklembourg-Schwerin, devenue princesse de Prusse par son mariage avec le prince héritier Guillaume de Hohenzollern, fils de l'Empereur Guillaume II.  
4) - "gosses" : en 1915 elle avait 5 enfants.
5) - "Wilhelmshafen" : grand port allemand où mouille alors habituellement le yacht personnel de l'Empereur Guillaume II. Parmi les rumeurs antigermaniques répandues au printemps 1915, l'une dit que la Princesse héritière aurait secrètement quitté l'Allemagne par ce port, parce que l'Empereur, craignant pour la vie de ses petits-enfants, les aurait fait évacuer avec leur mère en gardant près de lui son propre fils le Kronprinz pour lui faire diriger la défense du Reich. La rumeur évoquée ici semble se référer au fait que le Kronprinz trompait son épouse. 
6) - "Przemysl" : prise en mars 1915 par les Russes au prix de lourdes pertes, cette forteresse allemande fut soudainement reprise le 4 juin 1915 après un très court siège allemand commencé le 16 mai.
7) - "maison E. Possehl" : Emil Possehl (1850-1919), sénateur de la ville de Lübeck (Allemagne du Nord), propriétaire d'une grande entreprise commerciale, actionnaire majoritaire de la Compagnie suédoise des mines de fer de Grangesberg, fut arrêté en Allemagne, en mai 1915, au motif prétexte de haute haute trahison qui permit opportunément au gouvernement de saisir ses biens, de prendre le contrôle de ses mines et de s'assurer la livraison de leur produit. Après guerre, E. Possehl fut rétabli dans ses droits et largement honoré : une école, un navire, une fondation ... portent depuis lors son nom. 
8) - "Mme L." : Mme Ledouarec.
9) - "Renée" : vraisemblablement fille de Mme Ledouarec.
10) - "en Angleterre" : l'échec de la campagne de Gallipoli en Turquie provoqua la chute du gouvernement du Royaume-Uni le 25 mai 1915. Sous la pression du Parlement et le contrôle du Roi Georges V, le Premier ministre libéral Herbert Henry Asquith (en poste de 1908 à 1916), forma un cabinet d'Union nationale en faisant appel pour la première fois à des personnalités travaillistes, et en remplaçant notamment le libéral Ministre de la Marine - le "Lord High Admiral" - Winston Churchill, concepteur de l'expédition des Dardanelles, par le leader conservateur Arthur James Balfour. Le fait que ce gouvernement coalise tous les courants politiques du Royaume-Uni pouvait peut-être rassurer Marthe sur l'impossibilité d'en faire dorénavant l'instrument du prétendu complot contre l'Allemagne et la France précédemment dénoncé par la rumeur.



samedi 6 juin 2015

Carte postale du 07.06.1915

Aiguille à stopper

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7-6-15

Chérie,

J’ai trouvé hier une aiguille à stopper, donc inutile de l’envoyer si tu ne l’as pas encore fait.
J’espère que tu es en bonne santé ainsi que les enfants et te confirme ma lettre d’hier.

                                        Bien à toi
                                        

    Paul

vendredi 5 juin 2015

Lettre du 06.06.1915

François Faber à l'issue du Paris-Roubaix 1913, qu'il remporta. (Image Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza le 6 Juin 1915

Ma chère petite femme,

                                                Dimanche !
Encore une journée d’au moins 45° de chaleur sinon davantage - si cela continue comme cela, on pourra bientôt faire bouillir des oeufs au soleil. A la seconde même le sergent du jour m’appelle pour me remettre ta lettre du 30 Mai avec le journal et une lettre de Mr Plantain. Que tu es tout de même extraordinaire ! Je t’écris aussi souvent que tu m’écris, c.à.d. je réponds à chacune de tes lettres, et tu me fais toujours des reproches ! Regarde donc les dates : 3 fois au moins par semaine avec une régularité mathématique ! Si je t’envoyais des cartes avec un bonjour dessus, tu ferais aussi la grimace, c’est certain ! Tu peux cependant croire que si l’on a travaillé toute la journée dehors dans la chaleur et la poussière, on est le soir horriblement fatigué en se battant avec les mouches. On lit les journaux pour se tenir tant soit peu au courant, on sort avec un camarade ou on fait une manille pour ne pas devenir tout à fait abruti. Ce qui doit te faire paraître le temps long, c’est l’irrégularité des courriers dans ce pays, car la poste est transportée un bon bout de chemin par des cavaliers. Et puis il n’y a pas tous les jours des départs d’Oran pour Marseille, de sorte que souvent plusieurs de mes lettres doivent arriver ensemble. Du reste, je ne risque rien ici, tu n’as réellement pas besoin de te faire du mauvais sang pour moi. Je bois peu d’eau pure à cause de la fièvre et j’ai toujours du café dans mon bidon que je coupe avec de l’eau ou du lait concentré. Mais encore une fois je veux bien, si cela te soulage à tel point, t’envoyer des cartes à outrance ; si tu en reçois 3 ou 4 ensemble à cause des départs espacés - tu ne me le reprocheras pas j’espère ! 
J’ai lu la mort de François Fabre (1) qui a couché à Bayonne à côté de moi dans la même tente. Mais je n’ai rien appris de Henri Mayer (2), fils d’un tailleur de Hanovre (Nordwannstrasse) (3) qui a gagné des dizaines de mille francs comme cycliste à Paris. Il y a vécu de longues années, parlait très correctement le français et plusieurs autres langues et son sobriquet était le “Ja, Ja international”.
Que veux-tu que le Commissaire m’écrive à moi ? Evidemment on se renseignera au corps si je suis réellement au Maroc, mais c’est tout. A propos, on a lu ces jours-ci au rapport ici que les Allemands et Autrichiens qui ont servi à la Légion et qui sont libérables pendant ou après la guerre ne sont plus retenus dans un dépôt jusqu’à la fin de la guerre comme jusqu’ici. Ils peuvent s’établir au Maroc, soit en exerçant un métier, soit en se fixant comme cultivateurs. Dans ce dernier cas et s’ils offrent des garanties de loyauté, le gouvernement leur donne des terres etc. qui ne coûtent rien tant qu’elles ne rapportent rien. Il y en a dès le mois prochain des hommes qui en profiteront.
J’aurais bien voulu voir notre jardin en pleine floraison. Ce qui est joli ici en ce moment, ce sont les grenades (Granatapfel) (4) qui sont tout fleuris. Ce sont de grandes fleurs d’un rouge éclatant et en forme de cloche. Rien de Mr. Leconte ; Plantain me dit qu’ils avancent toujours lentement, mais que la grande offensive se dessine de plus en plus. Il m’annonce aussi la mort de sa belle-mère.
Je suis toujours beaucoup plus optimiste que toi et j’espère que les évènements me donneront raison.
Je vais aller en ville ce soir pour tâcher de trouver quelque chose pour l’anniversaire de Suzanne.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "François Fabre" : il s'agit de François Faber, alors célèbre coureur cycliste de nationalité luxembourgeoise, vainqueur du Tour de France en 1909, surnommé "le beau Faber" (par Louis Ferdinand Céline) et "le Géant de Colombes" (parce qu'il y habitait). Engagé volontaire dans la Légion étrangère française le 22 août 1914,  immédiatement affecté au dépôt de Bayonne pour y faire ses classes (c'est là que Paul le côtoya), puis au camp de Mailly (Aube), il disparut effectivement au combat le 9 mai 1915 au cours de la bataille de l'Artois. Son corps n'ayant pas été retrouvé, il fut officiellement déclaré mort par le tribunal de la Seine, le 10 mai 1918. 
2) - "Henri Mayer" : ce cycliste professionnel allemand né à Hanovre en 1878 et résident à Paris fut médaille d’argent du championnat du monde de vitesse professionnelle sur piste organisé à Paris en 1907. Il était depuis 1904 l'entraîneur du grand champion français Emile Friol, médaille d'or au même championnat du monde, qui mourut au front en 1916. Décidément, Paul ressentait le besoin de se prévaloir de "bons Allemands" (et faisait preuve d'un intérêt soutenu pour les sports)...
3) - "Un tailleur de Hanovre": c'est à Hanovre que Paul avait commencé sa carrière, dans une maison de textiles.
4) - "Granatäpfel" : grenade, fruit du grenadier.

mercredi 3 juin 2015

Lettre du 04.06.1915

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Juin 1915
Le SMS Panther (Wikipedia)

Ma chérie,

J’ai les lignes des 24 et 27 courant ainsi que l’envoi de cartes postales dont je te remercie. Tu me ferais plaisir en vérifiant une bonne fois les dates de mes différentes lettres : je suis persuadé que depuis pas mal de temps je t’ai écrit au moins tous les 3 jours, c.à.d. aussi souvent que toi ! Donc tes reproches - très discrets, je le reconnais - sont immérités. Je suis content que L. t’aie envoyé l’argent, car c’est toujours quelque chose de fixe qui te permettra de vendre moins de titres ; inutile d’ajouter que ces obligations etc. monteront beaucoup après la guerre de sorte que nous ne pouvons que gagner en les conservant le plus longtemps possible, sans cependant pour cela que tu manques de quelque chose.
Inclus le travail de Suzette en retour ; nous voilà donc déjà parents d’une fillette qui sait compter jusqu’à 100 ! et qui va bientôt avoir 6 ans. Je te retourne également les coupures de journaux qui sont très intéressantes. Je suppose que “Dans le Civil” est découpé de “La France” (1)? C’est dans tous les cas bien spirituel et bien écrit ! Le journal du 26 Mai m’est également bien parvenu, merci !
Je pense que ton jugement sur la situation militaire est tout au moins naïf. Peux-tu vraiment croire que l’Italie qui a eu dès le début des missions militaires aussi bien aux armées des Alliés qu’aux armées allemandes se fie aux journaux plutôt qu’à ses propres officiers détachés aux champs de bataille ? Rappelle-toi quels efforts ont été faits par l’Allemagne et l’Autriche pour empêcher l’intervention italienne ; ces efforts ayant échoué (2), il faut croire que l’Allemagne sent elle-même sa situation fort compromise, car sans cela elle aurait déjà déclaré la guerre à l’Italie, ce qui n’est pas jusqu’ici. J’espère toujours que la fin de la guerre viendra plus promptement qu’on ne pense en ce moment et que d’ici 3 mois tout sera fini. Dans tous les cas, il n’y aura plus de campagne d’hiver, cela est plus que certain. Je ne suis pas non plus enchanté de la perspective de passer les mois chauds ici au Maroc où déjà le temps est presque insupportable. Notre colonne est rentrée hier soir ; toute la tribu des Brannès (3) qui va presque jusqu’au Riff (espagnol) (4) s’est soumise, faisant amende honorable. Ils ont payé 200 000 Frs d’indemnité, en argent marocain de sorte que tout le prêt de la troupe a été payé cette fois-ci en monnaie marocaine, alors qu’ordinairement c’est en monnaie française que nous sommes payés. Nous avons aussi maintenant un bon orchestre des Territoriaux ici qui donne tous les soirs des concerts au jardin  du Cercle des Officiers.
As-tu payé un acompte à Mme Robin ? Sa fille a donc travaillé pour la classe 1935 (5)? Je m’étonne même qu’elle ait obtenu la permission d’aller embrasser son mari ! Comment se comporte donc Mme Robin vis-à-vis de toi ? Ne fait-elle jamais d’allusion à la question de la nationalité ? Sa fille, si je me rappelle bien, était fort laide et je ne serais pas étonné d’apprendre qu’au lieu d’un officier elle ait épousé un sergent (6)! Est-ce que tu lis dans le Journal les articles “Lorsque j’étais espion” de Graves (7)? J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt le chapitre sur les évènements de 1911, le coup de l’envoi de la Panthère à Agadir (8). Te rappelles-tu l’émotion qu’il y avait alors à Bordeaux ? Et les exclamations devant les dépêches du Crédit Lyonnais (9)
J’aurais bien voulu envoyer à Suzette un petit souvenir d’ici pour le 1° Juillet (10). Mais tu ne te figures pas les difficultés que nous avons ici pour expédier un colis : impossible de se procurer une petite boîte en carton ou bois ! Enfin j’espère bien que le jour arrivera où je rentrerai moi-même. En attendant il faut comme tu le dis de la patience et même beaucoup de patience.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                Paul


Notes (François Beautier)
1) - "La France" :  il s'agit probablement de "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest" journal quotidien qui parut à Bordeaux de 1906 à 1942. 
2) - "ayant échoué" : l'Italie a rejoint les Alliés en déclarant la guerre à l'Autriche-Hongrie le 23 mai 1915.
3) - "Brannès" : les Branes (ou Branès).
4) - "Riff" : Rif.
5) - "travaillé pour la classe 35" : façon de dire cyniquement qu'elle a accouché (en 1915) d'un garçon qui sera mobilisable par l'Armée en 1935.
6) - "sergent" : donc un sous-officier.
7) - "Graves" : ? (cet auteur et ces articles ou ce feuilleton "Lorsque j'étais espion" n'ont laissé aucune trace historique accessible). 
8) - "Agadir" : le 1er juillet 1911, la canonnière allemande SMS Panther pénétra la baie d'Agadir (au Maroc) pour manifester la volonté de l'Allemagne (déjà manifestée de la même manière à Tanger en 1905) d'obtenir des terres au Maroc, où la France intervenait militairement depuis le printemps 1911 à la demande du Sultan Moulay Abd al-Hafid menacé par des rebellions intérieures. Ce "coup d'Agadir" aurait pu immédiatement déclencher une guerre de la France et de son alliée l'Angleterre (depuis l'Entente Cordiale) contre l'Allemagne. Cependant le Président du Conseil Joseph Caillaux réussit à calmer l'opinion publique et à ouvrir des négociations qui conduisirent le 4 novembre 1911 à échanger le renoncement de l'Allemagne à ses prétentions au Maroc contre la cession au Cameroun allemand de territoires congolais colonisés par la France. Considérée comme une reculade française, cette issue valut à Joseph Caillaux de perdre son poste au profit de Raymond Poincaré en janvier 1912.
9) - "Crédit Lyonnais" : pour afficher leur modernité les agences du Crédit Lyonnais affichaient les dépêches télégraphiques recueillies et transmises par le siège central installé à Paris depuis 1882. Lors de la Crise d'Agadir la direction de la banque appuya le parti-pris pacifiste de Joseph Caillaux en présentant à ses actionnaires et clients, de façon dramatique et très étendue (de la France à la Russie, de l'Espagne au Royaume-Uni et du Maroc aux USA) les effets diplomatiques et économiques immédiatement constatés de la tension belliciste entre la France et l'Allemagne.   
10) - "1er juillet" : date anniversaire de Suzanne, dite Suzette, née en 1909.

lundi 1 juin 2015

Carte postale du 02.06.1915

Carte postale du 02.06.1915





Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 2-6-15

Chérie,

Je suis sans tes nouvelles depuis ma lettre du 31 Mai, mais j’espère que tout le monde est en bonne santé. Je compte aussi avoir une lettre avec le courrier de demain.
Mille tendresses pour toi et les enfants.

                                                  Paul

samedi 30 mai 2015

Lettre du 31.05.1915

Document Gallica BNF



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 31 Mai 1915

Chérie, 

J’ai les lettres des 18 et 21 et, une fois de plus, ne comprends pas que mes correspondances subissent des retards tels que les lettres des 4 et 6 ne sont arrivées que le 18 ! Les tiennes arrivent bien plus rapidement, car celle du 21 était en ma possession le 30 au soir. Comme déjà dit, les journaux viennent aussi de nouveau régulièrement ce qui m’est d’autant plus agréable que durant la colonne, tous les Echos sont de suite réexpédiés. Il faut faire irruption au Cercle des Officiers pour connaître les nouvelles.
Ta lettre du 18 est un peu vive - enfin, tu as un peu raison et c’est une malchance extraordinaire que juste cette lettre de Février ait été égarée. Enfin, que l’incident soit clos, mais si à l’avenir tu as une communication importante à me faire, tu feras bien d’en parler dans 2 lettres successives. J’espère fermement qu’on te laissera tranquille jusqu’à la fin de la guerre ; as-tu fait voir au Commissaire mon certificat de présence ? L’histoire de l’argent de Nantes n’est probablement pas un oubli mais une chicane voulue. Enfin, tu me communiqueras promptement la réponse du G (1) et, si elle est négative, tu iras trouver le représentant du séquestre car je suppose que l’avoué de la rue Margaux (2) représente aussi le nouveau séquestre (3). Au besoin, tu écriras directement au séquestre à Nantes pour réclamer les 300 Frs. Inutile de te rappeler que le cas échéant tu vendras des titres à commencer par une Communale 1912 et ensuite une action du Métropolitain.
Le Manuel anglais est au moins aussi pratique que le Polyglott, merci pour l’envoi. Je voudrais bien lire le bouquin “J’accuse” (4) dont j’ai du reste lu assez souvent dans les journaux. Mais je serais désolé s’il se perdait en route ; si ce n’est qu’une brochure, je te prie de l’envoyer comme lettre, si cependant c’est un volume d’une certaine taille, garde-le plutôt. Oui, ici aussi on attache beaucoup d’importance à l’entrée en lice de l’Italie qui doit entraîner la Roumanie qui, elle, sera certainement suivie par d’autres Etats balcaniques, notamment la Bulgarie (5).
Penhoat vient de m’écrire la lettre ci-jointe accompagnée de la coupure du Matin que j’ajoute également ; et l’article est bien écrit, mais j’ai peur que quant à la lettre, tu ne puisses pas la déchiffrer. Merci aussi pour les 3 n° de “J’ai vu” (6). L’article de l’Abbé Wetterlé (7) m’intéresse beaucoup, et j’ai ressenti quelque chose comme un plaisir en lisant l’allusion à la restitution éventuelle du Royaume de Hanovre comprenant peut-être Brunswick - restitution désirée par les Anglais (8). Tu ne m’as jamais répondu au sujet de la question religieuse pour les enfants ? Tu n’es donc pas de mon avis ? (9)
Malgré le dimanche, nous avons fait convoi hier, comme du reste vendredi dernier. La colonne va peut-être rentrer après-demain ; il y a encore eu des combats assez sérieux et notre compagnie a eu quelques blessés, mais pas de morts, mais il paraît que nos 3 officiers ont attrapé la fièvre.
Hier soir, nous nous sommes payé le luxe, quelques camarades et moi, de faire des crêpes de pommes de terre (Puffer) (10) et nous les avons mangées avec une boîte de cerises. Aujourd’hui, nous avons de la salade superbe et nous avons pu nous procurer à bon compte de la confiture de fraise. Quant à mon argent, tu n’as pas besoin d’en envoyer avant la fin du mois de Juin.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne travaille sérieusement ? Et Alice parle-t-elle à peu près ?
Il est vraiment dommage que Mme Plantain soit tellement prise de son côté, car je pense souvent à ton isolement. Ici encore on peut se rencontrer avec les camarades tandis que toi tu n’as pour ainsi dire personne là-bas.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                  Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer))
1) - "du G." : Lucien Leconte. 
2) - "rue Margaux" : à Bordeaux.
3) - "le nouveau séquestre" : il s'agit vraisemblablement d'une délocalisation de Nantes à Bordeaux de l'administration du séquestre des biens appartenant à Paul dans la société Leconte. Cette mesure correspondrait à l'une des dernières ordonnances alors prise par l'État (publiées au Journal officiel du 29 mai 1915) pour modifier les conditions d'application du décret du 27 septembre 1914 qui avait établi le séquestre des établissements commerciaux, industriels et agricoles appartenant à des Allemands, Autrichiens ou Hongrois.
4) - "J'accuse" : il s'agit d'un livre d'auteur anonyme alors récemment publié chez Payot titré "J'accuse, par un Allemand", accusant l'Allemagne d'avoir voulu et déclenché la guerre. L'auteur, Richard Grelling, révélé après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915. 
5) - "la Bulgarie" : en négociation avec la Triplice dès le début de la Grande Guerre pour se faire attribuer la Macédoine (alors serbe), le royaume bulgare refuse le 5 octobre 1914 l'ultimatum des Alliés l'enjoignant de rompre avec l'Allemagne et envoie dès le lendemain des troupes participer à la campagne des puissances centrales contre la Serbie. Le 29 mai 1915 la Triple Alliance, à la demande de la Russie, lui promet une partie de la Macédoine (aux dépens de la Serbie). Paul fait allusion à cette initiative des Alliés et manifeste ses - et leurs - espérances. Mais la Bulgarie demeurera dans le camp de l'Allemagne  jusqu'au 26 septembre 1918, date de sa demande d'armistice auprès de l'Armée française d'Orient.
6) - "J'ai vu" : hebdomadaire d'actualités et de témoignages portant sur la guerre, illustré de dessins et de photographies, édité à Paris de l'automne 1914 à l'été 1920.
7) - "Abbé Wetterlé" : il s'agit d'Émile Wetterlé (1861-1931), alors prêtre catholique et journaliste alsacien francophile et germanophobe, exilé en France depuis le début de la Grande Guerre, ancien député autonomiste au Reichstag de 1898 à 1914, futur député à l'Assemblée nationale française de 1919 à 1924. A cette époque, l'abbé vient de publier en feuilleton (auquel Paul fait allusion) puis en livre, chez "L'édition française illustrée" (qui publie l'hebdomadaire "J'ai vu") une série de textes consacrés essentiellement à sa vision germanophobe de la guerre et des Allemands. Paul se sentait évidemment des affinités avec ce "ressortissant ennemi" (officiellement allemand) francophile et germanophobe... 
8) - "les Anglais" : Paul, qui est né au sud de la ville de Hanovre regrette que le Royaume de Hanovre, dont la couronne appartenait à la même dynastie que celle de l'Angleterre depuis 1714, ait refusé en 1837 l'accession d'une femme à son trône (il s'agissait de la Reine Victoria tout juste couronnée par les Anglais) et ait ainsi placé le Hanovre dans le champ de l'Autriche, puis sous la coupe de la Prusse avant d'être  finalement annexé par le Reich allemand en 1871. La ville de Brunswick, siège du duché de Brunswick séparé du Royaume de Hanovre depuis le Congrès de Vienne en 1815, aurait pu elle-aussi être ou ne pas être revendiquée par les Anglais, mais il s'agit là d'élucubrations anglophiles nostalgiques.
9) - "la question religieuse": bien que ni lui ni Marthe ne soient croyants, Paul est d'avis que ses enfants devraient fréquenter une école religieuse, considérant qu'il s'agit d'un atout pour leur intégration. 
10) - "Puffer" : en allemand "Kartoffelpuffer", crêpe de pomme de terre, réduit par Paul à "Puffer".