jeudi 10 novembre 2016

Carte postale du 11.11.1916

Maroc pittoresque (Delcampe)




Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Novembre 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ton colis en bon état, contenant tout ce que Suzette m’avait annoncé dans sa lettre. 
Je t’en remercie vivement et t’écrirai demain une longue lettre.
En attendant reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.


Paul

lundi 7 novembre 2016

Lettre du 08.11.1916

Affiche pour l'emprunt de guerre, 1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 8 Novembre 1916

Ma Chérie,

Un de mes amis avec lequel j’étais très lié, le Caporal Frid, vient de nous quitter à destination de Bel Abbès où il va être libéré le 24 courant après 5 ans de loyaux services. Comme il a son frère à Libourne, il va se faire libérer à Bordeaux et il te rendra visite vers la fin du mois. Tu pourras t’entretenir avec lui du Maroc et de Taza, comme de tout ce qui touche la Légion. Frid est Russe, mais comme il a vécu longtemps à Paris avant de venir à la Légion il parle bien le français et - comme tout bon légionnaire - il aime bien le vin.
Quant à Savario (1), je n’ai plus eu de ses nouvelles, de sorte que j’ignore complètement si oui ou non il est allé à Caudéran. S. est du reste passablement fumiste et on ne pouvait pas trop se fier à lui, tandis que Frid est un bon camarade, loyal et sincère, comme il n’en existe malheureusement pas beaucoup ici ! 
Ta lettre du 25 Octobre vient de me parvenir à l’instant, alors que depuis 5 à 6 jours je n’ai plus reçu de journaux. Ci-joint en retour la lettre de Mr. Penhoat qui ne m’a plus écrit directement depuis une quinzaine de jours. Je crois comme lui qu’il est inutile que tu te rencontres de nouveau avec Leconte, mais qu’il ne ferait pas de mal si tu pouvais voir avec Penhoat Mes Bonamy et Palvadeau (2) à Nantes. Penhoat m’avait écrit simplement qu’il allait écrire à Me P. pour les comptes ! Un point, c’est tout, et dans sa lettre ci-incluse je ne trouve aucune autre allusion. Je lui ai écrit il y a quelques jours en lui conseillant de faire sommer Leconte par huissier de fournir les comptes. D’un autre côté, je serais aussi content que L. et P. (3) se rencontrent ne fût-ce que pour voir ce que Leconte a réellement dans le ventre. Comme déjà dit, je ferai dès mon retour à Taza l’impossible pour avoir une permission, mais il reste à savoir si je vais réussir. Les nouvelles instructions du Ministère de la Guerre disent bien qu’une permission doit être considérée comme une allocation régulière dont nul ne doit être privé, mais on est tellement habitué de voir la Légion placée hors du droit commun que nous nous attendons bien à être exclus de cette mesure (4).
Dieu sait du reste quand nous rentrerons à Taza - si toutefois nous y rentrons jamais. Ici, on est dévoré par les puces qui nous sucent le peu de sang qui nous reste et nous empêchent de dormir. Le temps s’est refroidi beaucoup et nous nous promenons toujours en kaki. Il est vrai qu’on nous a lu un rapport qu’on ferait venir de Taza nos effets de drap et les couvertures ; mais on attendra sans doute la fin de l’hiver pour mettre ce projet à exécution. Tu auras lu qu’après Douaumont on a repris Vaux (5), évacué “volontairement” par les Allemands. Mais vu d’ensemble la situation reste aussi obscure qu’il y a un an - ou presque ! Que tout le monde (ou à peu près) désire la paix, cela ne semble pas douteux, mais personne ne la veut. Peut-être que malgré tout la question financière va y mettre un frein, surtout si - comme on dit - le dernier emprunt allemand produit très peu de numéraire (6). Mais là encore on ne peut se fier trop aux journaux : regarde les derniers articles sur les impressions d’un neutre en Allemagne : l’histoire de moeurs, et dis moi si tu y crois un mot ! La bourgeoisie aisée qui voit partir les femmes pour le front y porter du soulagement aux poilus et qui se laisse faire !! Les femmes de la haute société qui disent aux femmes du peuple que la mobilisation de leurs maris ne doit pas les empêcher de mettre des gosses au monde (7)! 
Ah - c’est probablement ce maudit sirocco qui me rend pessimiste aujourd’hui !!!
Je t’embrasse du fond du coeur.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Savario" : Légionnaire français originaire de Caudéran, il a été déplacé à Sidi Bel Abbès pour y être démobilisé. Paul n'en n'a plus de nouvelles depuis septembre (voir sa lettre du 11 septembre).
2) - "Bonamy et Palvadeau" : avocats à Nantes.
3) - "L. et P." : Leconte et Penhoat.
4) - "cette mesure" : Paul fait de nouveau référence - voir sa lettre du 19 octobre 1916 - à la réforme d'octobre 1916 qui fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an.
5) - "Vaux" : alors que le fort de Douamont a été repris par les Français le 24 octobre 1916, celui de Vaux a été repris sans combat dans la nuit du 2 au 3 novembre 1916 (le gros des troupes allemandes de Verdun avait été déplacé en urgence sur la Somme).
6) - "peu de numéraire" : le dernier emprunt d'État allemand, lancé au printemps 1916, était déjà le quatrième depuis le début de la guerre : les trois précédents, souscrits massivement, avaient épongé l'épargne populaire, alors que l'inflation (autre moyen de financer la guerre) dissuadait fortement les rentiers de prêter de l'argent à l'État. Les souscriptions furent très décevantes : la banque centrale lança à partir de l'automne 1916, deux fois par an, simultanément des bons du trésor à très court terme et à fort taux, et d'autres à très long terme et à taux relativement réduit. L'inflation s'en trouva accentuée et l'Allemagne dut recourir en outre à des emprunts extérieurs. 
7) - "des gosses au monde" : les campagnes allemandes en faveur de la relance démographique et de la mobilisation des femmes dans les industries d'armement et dans les sections sanitaires de l'armée, n'étaient pas plus virulentes que celles des autres pays en guerre. Il semble que Paul manquait d'informations sur ce qu'il en était en métropole.


vendredi 4 novembre 2016

Lettre du 05.11.1916

                                                      Edward Grey, 1st Viscount Grey of Fallodon

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 5 Novembre 1916

Ma Chérie,

Voici un dimanche bien vilain : il pleut une pluie fine et pénétrante - un vent qui fait claquer les toiles de tente et grelotter les poilus ! Toutes les montagnes sont enveloppées de brouillard et on voit à peine à 100 m. Il paraît qu’un de nos courriers a été enlevé par les bicots il y a quelques jours : il se pourrait donc qu’une de mes lettres ait été perdue, ce doit être ou la lettre anglaise ou la lettre écrite en français (1) qui se sont suivies à un jour d’intervalle. 
Tes explications au sujet de la femme sont basées, je crois, sur une petite confusion. Une femme peut être belle sans être nécessairement chique bien que ce soient souvent les chiffons qui la rendent attrayante ou intéressante. Naturellement, si l’on croyait Mr. de Waleffe (2), il n’y aurait guère que la Française qui réunirait toutes les qualités et qui seule serait capable de rendre un homme parfaitement heureux. Et cependant, en homme qui connaît le monde, il devrait savoir que la réputation de la femme française à l’Étranger n’est point si brillante que cela au point de vue d’épouse ou de femme d’intérieur : c’est du moins l’expérience que j’ai faite dans plusieurs pays et en parlant à beaucoup d’étrangers. Je crois du reste que si les journaux français ont fait leur possible pour soutenir - pendant la guerre - le moral des populations, ils ont, d’un autre côté, souvent dépassé le but et créé un sentiment de supériorité qui n’est pas toujours justifié et peut-être même fait tort aux gens d’une intelligence médiocre, tout comme cela s’est passé avant la guerre dans certains milieux de l’Allemagne. De même la fameuse camelote allemande sera souvent encore la bienvenue surtout si, comme tout laisse le croire, les articles bon marché ne peuvent être fabriqués dans d’aussi bonnes conditions en France et en Angleterre. Il n’est pas facile de se rendre compte ici des véritables sentiments populaires en France, car les Français de la Légion constituent un élément qui est heureusement assez rare en France. Les paroles du vicomte Grey (3) - les journaux anglais ont toujours été minutieux dans l’énumération des titres - concordent à peu près avec les idées exprimées dans les S.W. Daily News (4) que je t’ai envoyés en coupure. Et je reste pour ma part persuadé que s’il y a un grand changement sur la carte d’Europe ce sera surtout au détriment de l’Autriche, alors que l’Allemagne ne perdra pas grand’chose géographiquement, sauf bien entendu l’Alsace-Lorraine (5). Le renversement des rôles devant Verdun n’est peut-être qu’un succès local, mais venant après ceux de la Somme il aura certainement autant d’importance que la prise de Constansa par les Allemands (6), aussi regrettable que soit ce fait pour la terminaison des opérations. 
Pour ce qui est de notre cas particulier, il est profondément regrettable de de perdre ainsi bêtement quelques-unes des meilleures années de notre vie commune. Mais songe qu’une permission de 10 jours, aussi réconfortante qu’elle soit pour notre moral, ne changera pas grand’chose au fait brutal que nous nous retrouverons vieillis de quelques bonnes années qui comptent double au point de vue des privations et de la grande fatigue qui, elle, constitue l’âge ou la vieillesse. Mais au point où en sont les choses, je crois que ce sont moins les joues roses et les figures fraîches qui sont les principaux facteurs de l’amour et de la tendresse réciproques. Certes, la différence, le chemin parcouru paraîtront au premier abord plus brutaux, plus visibles, mais je ne crois pas que cela changera beaucoup aux sentiments. On sera aussi devenu moins exigeant et plus modeste : la liste des souvenirs communs n’en sera que plus longue ! Et il y aura sans doute tant de nouveaux efforts à faire pour se conformer à la nouvelle situation créée par la guerre que nous n’aurons pas beaucoup de temps pour compter nos cheveux blancs - je parle naturellement des miens - ou pour réfléchir sur les autres traces laissées par le temps. Et pourtant, je ne peux pas encore m’imaginer que nous avons un enfant de plus de 7 ans (7).
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.


Paul



Notes (François Beautier) 
1) - Il s'agit sans doute des lettres des 29 et 30 septembre, mentionnées dans la lettre du 1er novembre, qui n'ont effectivement pas été retrouvées.
2) - "Mr. de Waleffe" : mentionné une précédente fois sous le nom de "M. de Walfelen" (dans la lettre du 23 octobre), cet auteur mondain - Maurice de Waleffe - est un spécialiste du "chic féminin". Il semble que Marthe s'intéressait à ses jugements concernant la femme moderne tout en se désolant de n'être pas "La Française" dont il faisait systématiquement l'apologie.
3) - "vicomte Grey" : Edward Grey, baronnet puis vicomte Grey de Fallodon (1862-1933), fut Ministre des affaires étrangères britanniques de 1905 au 10 décembre 1916. Sa modération s'illustra particulièrement dans le rapprochement anglo-russe de 1907 puis dans l'arbitrage de la crise d'Agadir (au Maroc, entre la France et l'Allemagne) en 1911. 
4) - "S.W. Daily News" : journal des Galles du Sud publié à Cardiff.
5) - "Lorraine" : Cette prévision de Paul se réalisa effectivement avec les traités de 1919 et 1920.
6) - "par les Allemands" : la bataille de Verdun s'achève officiellement le 19 décembre 1916 après la reprise du fort de Douaumont le 24 octobre ; celle de la Somme est déclarée officiellement terminée le 18 novembre 1916 après une nouvelle offensive britannico-française lancée le 25 septembre 1916 (cependant, Paul va un peu vite : le jour même de sa lettre, le 5 novembre, les Français reculent devant le bois de Saint-Pierre Vaast) ; la prise de Constanza (port roumain bombardé par la flotte allemande puis assiégé et pris en octobre 1916 par les troupes bulgares soutenues par les Allemands et les Turcs) est officiellement datée du 28 octobre 1916. Cependant les combats y durent encore en décembre.
7) - "de plus de 7 ans" : Suzanne est née le 1er juillet 1909. 


mardi 1 novembre 2016

Carte postale du 02.11.1916

                             
Affiche pour l'emprunt de la Défense Nationale (HPI)

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 

Touahar, le 2 Novbre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 25 écoulé. Nous sommes toujours à Touahar et à en juger par l’apparence, on n’est pas prêts à décamper ! Peut-être même que de cette façon on fêtera la Noël dans le bled (1).
Meilleurs baisers.


  Paul


Note (François Beautier)
1) - "le bled" : sur le terrain, hors du camp.

lundi 31 octobre 2016

Lettre du 01.11.1916

https://echandelysetlagrandeguerre.wordpress.com/category/non-classe/page/10/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Touahar, le 1° Novembre 1916

Ma chère petite femme,

C’est la Toussaint aujourd’hui et il y a juste 2 ans que nous fîmes cette promenade sur la route de Pau, au-delà du Cimetière des Anglais (1) à Bayonne, promenade dont j’ai conservé, je ne sais pourquoi, un souvenir tout particulier. Et malgré tout le manque de poésie, dans le petit cimetière de Touahar - où il y aura cet après-midi une petite fête - les vers de Gilm (2)  que tous les journaux allemands font reproduire aujourd’hui dans leur supplément me reviennent toujours à l’esprit : Stell auf den Tisch die duftenden Reseden, die letzten roten Astern still dabei ...
Ici, où l’on est pourtant assez près de la mort, rien ne laisse subsister la mélancolie propre à ce jour de mort : les conversations et discussions continuelles ne laissent même pas le loisir de bien recueillir ses idées si toutefois on en a encore. 
        J’ai sous les yeux ta lettre mélancolique du 22 Octobre et te confirme mes lignes des 29 et 30 écoulés (3). Je t’ai déjà parlé de mon intention de faire dès mon retour à Taza quelques démarches. Mais le hasard veut que juste Georges Bienaimé et G. Hervé sont impliqués dans cette histoire de Rochette (4)! Enfin, nous verrons ce qu’il est possible de faire. Inutile de te dire, n’est-ce pas, que l’obtention d’une permission me ferait au moins autant de plaisir qu’à toi. Les Italiens (5), eux, étant alliés, peuvent obtenir des permissions pour aller en France ; ce ne sont que les nationalités ennemies qui en sont exclues. Et l’intervention de personnalités très en vue, provoquée par un de mes camarades dans le même cas que moi, n’a point changé l’idée de notre Chef de Régiment. Peut-être qu’en continuant, on arrivera quand même à un résultat ! 
Charles Humbert, le super patriote, est en ce moment l’objet d’une vive campagne de ses anciens collaborateurs Jacques Dhur et G. Tery dans l’Éveil et l’Oeuvre ; même l’Humanité que j’ai lu assez souvent ce dernier temps émet le doute qu’il soit l’auteur des articles qu’il signe. Et Théry demande si le vaillant capitaine, après avoir réclamé tant de canons et de munitions pour ses camarades, va leur montrer maintenant la manière de s’en servir, vu qu’il est précisément capitaine d’artillerie (6).
Penhoat (7) ne m’a plus écrit depuis le 5 Octobre où il m’annonçait qu’il allait me tenir au courant de sa correspondance avec Nantes. Mais si Leconte lui a répondu par des injures, il me semble que Penhoat devrait faire intervenir quand même maintenant le tribunal pour obtenir les comptes, car il faudrait à la fin savoir à quoi s’en tenir ! P. pourrait donc agir pour son propre compte, tout au moins au début, et nous ou le séq. devrions nous associer par la suite à ses démarches. S’il pouvait aller à Nantes, tu pourrais certes l’y rencontrer ! Sous un autre rapport je préfèrerais cependant que vis à vis du Procureur de Nantes il ne paraisse pas dès le début si clair que P. et moi agissons en plein accord et qu’au contraire ledit Procureur se rende compte par lui-même que Leconte inspire de la méfiance aussi bien à l’autre associé qu’à moi. 
J’ai lu les articles du Journal “L’Allemagne telle qu’elle est” et j’ai aussi l’impression que le neutre, malgré tous ses cachets authentiques sur le passeport, exagère beaucoup la crise alimentaire (8). Espérons que nous nous trompons malgré les blouses élégantes et les cannes confortables de tes s. (9)
Que Suzanne commence à apprendre l’anglais et même un peu l’allemand m’a surpris. Il est toutefois préférable d’attaquer la langue déjà à cet âge-là, bien qu’en ce moment le temps ne soit pas bien propice pour l’étude de l’allemand. Dans ses lettres françaises je constate une amélioration du style mais non de l’orthographe.
Je te remercie du prompt envoi des gants, du caleçon etc. et je serais content que l’envoi me parvienne seulement une fois rentré à Taza pour ne pas avoir trop à trimballer sur la route. Pour ce que le caoutchouc léger pourrait me servir (garde de nuit) il sera certainement trop cher, car il coûtera certainement 10 à 12 Frs. sinon davantage.
Le meurtre de Mr. Sturgh (10) est à mon avis plutôt une affaire intérieure que d’une portée internationale. S’il s’était agi du Comte Tiszir (11)  j’y aurais vu un signe de révolte ou de protestation, mais le rôle de Sturgh était plutôt modeste. Le S.W. Daily News (12) accepte les discours des Scheidemann et Haase (13) comme inspirés par le Chancelier. Il dit que c’est le commencement de la sagesse, mais seulement un commencement. Quand on a pillé une maison, on doit non seulement l’évacuer, mais encore la remettre en bon état et indemniser le propriétaire. “This is what the Central Powers must do for France, Belgium, Poland and Serbia. Evacuation will not suffice, there must also be reparation and full restoration. Without the latter, there can be no punishment, and justice demands that there shall be punishment.” (14)
Tu vois qu’il y a encore un grand pas à faire jusqu’aux préliminaires de paix, mais ce pas n’est peut-être pas aussi loin qu’on veut bien le faire croire pour le succès de l’emprunt (15) etc.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Cimetière des Anglais" : Paul a évoqué cette promenade dans sa lettre du 11 novembre 1915. En réalité il existe à Bayonne deux cimetières anglais : l'un des Coldstream Guards, l'autre des Third Foot Guards.
2) - "Gilm" : Hermann von Gilm ou Hermann Gilm von Rosenegg, poète autrichien, né le jour de la Toussaint 1812, dont beaucoup de poèmes furent mis en musique par Richard Strauss. Les vers cités ici, largement connus par le lied "Allerseelen" (fête des défunts) que Strauss leur consacra, mettent en scène l'odorant réséda et l'aster flamboyant, fleurs de l'automne et de la nostalgie.
3) - Cette lettre est perdue.
4) - "Rochette" : Paul envisageait d'écrire aux journaux d'oppositions (dont l'Œuvre et La Victoire - journal de Gustave Hervé) pour dénoncer l'absence de permissions dont souffrent les soldats de la Légion au Maroc (voir sa lettre du 5 octobre 1916). Or, Gustave Hervé est momentanément englué dans une affaire qui le rend infréquentable : il a fourni à un repris de justice, Rochette, un livret militaire (celui de Georges Bienaimé) qui déguise son identité. L'affaire est assez grave pour que la Chambre des députés s'en émeuve. Gustave Hervé, devenu nationaliste en créant son journal "La Victoire" en janvier 1916, perdit ainsi beaucoup de la crédibilité qu'il avait acquise avant guerre avec son journal "La guerre sociale".
5) - "les Italiens" : les Légionnaires italiens ne sont pas "ressortissants ennemis".
6) - "capitaine d'artillerie" : Paul se réfère aux rumeurs qui, depuis décembre 1915, accusent Charles Humbert, sénateur nationaliste, capitaine de réserve, va-t-en guerre de tendance antibritannique, d'être un agent d'influence de l'Allemagne et de la Turquie. Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno), ancien rédacteur au Journal, avait fondé en janvier 1916 sa propre publication, "L'Éveil", qui s'attachait à dénoncer des scandales (concernant par exemple l'approvisionnement des armées, le report des loyers, les bagnes...). Gustave Téry, fondateur de l'Œuvre en 1904 (devenu quotidien en 1915) se montra jusqu'à sa mort en 1928 en pointe du pacifisme (il publia, malgré la censure, "Le Feu" de Henri Barbusse ; il plaida dès 1916 pour la création d'une Société des Nations), ce qui lui valut la haine des bellicistes qui le traitèrent de défaitiste pro-allemand. 
7) - "Penhoat" : associé de Paul dans la société Leconte.
8) - "crise alimentaire" : cette série d'articles du Journal reprenait le titre d'un livre de Jacques Saint-Cère publié à Paris en 1886 ("L’Allemagne telle qu’elle est"), sous la signature d'un journaliste suisse qui décrivait un état de famine pour un tiers de la population allemande. 
9) - "tes s." : tes sœurs. Paul (et Marthe) semblent tirer des rumeurs d'influence pro-allemande concernant Le Journal et des nouvelles (et peut-être photographies) envoyées par les sœurs de Marthe, l'idée que la pénurie alimentaire (et vestimentaire ?) est moins grave que le dit Le Journal et qu'ils l'espèrent eux-mêmes pour abréger la guerre.
10) - "Mr. Sturgh" : le comte Karl von Stürgh (1859-1916), premier ministre autrichien, assassiné à Vienne par le socialiste Friedrich Adler - fils de Victor Adler, chef du parti social-démocrate autrichien - le 21 octobre 1916.
11) - "Comte Tiszir" : en fait Comte Istvan Tisza (1861-1918), premier ministre hongrois de 1903 à 1905 puis de 1913 à 1917, il tenta de modérer la politique impériale allemande mais ne parvint pas à convaincre Guillaume II que la guerre sous-marine à outrance entraînerait l'entrée en guerre des USA. Il fut assassiné le 31 octobre 1918 à Budapest par un trio de bourreaux dépêché par un comité révolutionnaire de soldats qui l'avait condamné à mort pour avoir déclenché la guerre entre l'Autriche et la Serbie (question toujours en débat). En tout cas Paul avait eu dès novembre 1916 l'intuition que ce personnage pouvait mourir assassiné.
12) - "S.W. Daily News" : quotidien de Galles du Sud (South Wales) édité à Cardiff, envoyé à Paul par un ami (voir la lettre du 6 octobre 1916).
13) - "Scheidemann et Haase" : les chefs des deux courants "patriotiques" (non immédiatement pacifistes) du parti social-démocrate allemand. Leur refus d'un armistice vise à permettre un retrait de l'Allemagne sans pénalité de guerre. De ce fait, leur position semble aux Britanniques dictée par Theobald von Bethmann Hollweg, vice-président de Prusse jusqu'en 1909 puis chancelier d'Allemagne jusqu'en juillet 1917. 
14) - "punishment" : la phrase paraît recopiée par Paul du S.W. Daily News. Elle signifie : "C'est ce que les Puissances centrales doivent faire en France, Belgique, Pologne, Serbie. Mais évacuer ne suffira pas, il faudra aussi réparer et restaurer. Sans cela il n'y aurait pas de punition, alors que la Justice exige qu'il y en ait une". 
15) - "emprunt" : allusion au second emprunt annuel de la Défense nationale lancé en octobre 1916. Le précédent datait de novembre 1915. Pour susciter la souscription des bons d'emprunt par le plus grand nombre possible de prêteurs, la propagande s'ingéniait évidemment à faire croire très lointaine la perspective d'une paix. 

lundi 24 octobre 2016

Carte postale du 25.10.1916

http://books.openedition.org/cjb/644

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 25/10 16

Ma Chérie,

Voilà 2 mois que nous sommes ici et, d’après le dernier cri de guerre (1), nous ne
rentrerons que vers le 10 Novembre à Taza. Pourvu seulement que le temps reste beau ! As-tu l’Humanité du 15 courant, l’article de fond ainsi que le compte-rendu du congrès socialiste allemand (2)? 
Meilleurs baisers pour toi et les gosses.


Paul


Notes (François Beautier)
- "cri de guerre" : rumeur courant dans une armée.
- "congrès socialiste allemand" : effectivement, l'Humanité du 15 octobre 1916 donne en page trois un compte-rendu des débats de la dernière journée de la Conférence social-démocrate allemande réunie en Suisse. Loin de constituer une synthèse de fond cet article final met à vif les oppositions entre les trois courants du parti : celui de Kaete Duncker, révolutionnaire appelant à lutter contre la direction hypocritement pacifiste ; celui de Haase, centriste, qui appelle les parlementaires à refuser les crédits de guerre ; celui de Scheidemann, nationaliste, qui voit la guerre comme une lutte de l'Allemagne pour son existence.

samedi 22 octobre 2016

Lettre du 23.10.1916

Caïds arabes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 23 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Je t’écris aujourd’hui dans une tranchée authentique du petit poste n° 2 du Col de Touahar, dont les Tirailleurs prétendent qu’elle est “kif kif en France“ (1) et dont le parapet (2)  couvert de pierres plates me sert de table - assez haute pour me permettre d’écrire debout. Nous y sommes à environ 2 km du camp (3) pour surveiller quelques ravins et la vallée où le chemin de fer Taza-Fez va passer d’ici un an ou deux. En face, de l’autre côté du fleuve, il y a sur un vaste plateau plusieurs villages et maisons isolées comme encadrés par des oliviers, les ruines de Beni M’Gara (4) (détruit en 1914 par le Général Gouraud et de nouveau en Juillet 1916 par nous) et sur la droite, mais loin, les postes de Koudiat et Biat (5) et, à peine visible, Mat Matta (6). Au fond des chaînes de montagnes dont quelques-unes de 3000 m (7) de hauteur. De temps à autre, lorsqu’on voit des bicots dans les jardins et villages en face, les 75 du poste envoient quelques obus qui sifflent au-dessus de nos têtes et les spahis sur notre droite tirent des coups de fusil à des distances telles qu’ils sont sûrs de rater chaque fois leur but (8). 
Ta lettre du 13 m’a été portée tout à l’heure par l’homme qui venait avec le précieux pinard et le café : nous sommes toujours à Touahar, contrairement au prévisions, mais le temps a été jusqu’ici très beau. Ce n’est qu’hier que nous avons eu - aussitôt après la revue passée en l’honneur de la remise du drapeau au poste - une pluie violente qui a duré jusque dans la nuit. Ton pronostic pour Suzanne m’a fait bien rire : comment peux-tu, à une fillette de cet âge, émettre une pareille supposition ? Ou bien est-ce que tu te bases sur une certaine M. St. (9) dont Suzanne a les yeux ? Le truc du Cinéma est certainement de la fantaisie. Car si l’on peut prendre des films d’une revue, ou d’une ville quelconque, il est très difficile d’en prendre d’un engagement en pleine brousse et où l’on ne voit que très difficilement l’ennemi (10). Si le cinéma avait représenté la revue de la garnison de Taza passée par le Général Lyautey (11), vous auriez pu me voir, car j’étais au premier rang et le Général, accompagné du Colonel Charlet (12) s’est arrêté à deux pas de moi pour parler à un officier. Comme “populo” il y avait trois ou quatre bicots qui vendaient du thé et de la kesra (13) ... Les Kaïds (14) naturellement viennent à ces occasions en grande tenue mais c’était à peu près tout - du moins à Taza.
Je te disais déjà dans ma dernière lettre que moi aussi j’ai cessé de prendre les journaux au sérieux. Je te citais entre autres l’article de Henriot (15) du Journal, ”Comment le Maroc fut pacifié”, comme spécimen et je m’étonne réellement que nos officiers ou ceux des Tirailleurs ou Bat D’Af (16), ne protestent pas contre de telles fantaisies. Car il n’y a aucun homme parmi les troupes actives au Maroc qui ne s’indigne pas sur le rôle que jouent ici ces “braves vieux territoriaux” (17) - rôle qui se borne à monter la garde dans des postes construits par nous autres, à fournir des employés à droite et à gauche et à faire de la musique. Ils ne participent point aux colonnes, et si, par hasard, ils envoient une section pour protéger un convoi, ils rouspètent comme seuls les hommes du Midi savent rouspéter. Parmi les 1000 ou 1100 morts de l’affaire de Kénitra (18), il n’y avait point de Territoriaux à ce que je sache. Et que dire de ces articles sur le sort futur de la femme de M. de Walfelen (19) dans le Journal ? C’est tout simplement ridicule de vouloir tout revendiquer pour elle, tous les charmes et tous les honneurs, et de se moquer en même temps sur les femmes d’autres nationalités qui, somme toute, doivent faire actuellement aussi leur devoir !
Enfin, pourvu qu’on voie un jour la fin de tout ce charivari et qu’on puisse en parler au coin du feu ou les pieds sous la table, ce qui ne m’est plus arrivé depuis 21 mois. 
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - "kif kif en France" : identique en France. Or ni Paul ni Marthe ne peuvent en juger, ce qui rend étonnant qu'ils s'en remettent à la parole de Tirailleurs sénégalais ayant combattu en métropole.
2) - "le parapet" : le rebord, constitué par le déblai de la tranchée. En métropole, il était improbable (hors mise en scène de "bourrage de crâne" dans une tranchée d'arrière) que le parapet soit recouvert d'un dallage. 
3) - "du camp" : du fortin originel (ou "poste 1") de protection du col de Touahar.
4) - "Beni M'Gara" : cette même casbah (chef-lieu de la tribu rebelle des Beni M'Gara) qui se trouve sur un replat du versant du Djebel Tazzeka, au sud de l'oued Innaouen, a été réattaquée en septembre 1916 par le groupe mobile de Taza (Paul a rapporté dans sa lettre du 22 septembre 1916 avoir entendu les tirs des canons des postes de Bab Merzoka et de Koudiat sur ce lieu habité).
5) - "Koudiat et Biat" : Koudiat El Biad est un poste français établi en mai 1914 sur un méandre de l'oued Innaouen en face de la confluence de l’oued Amelil. Il est protégé par le poste de Bab Merzoka, construit au-dessus en juin 1914.
6) - "Mat Matta" : en fait "Matmata", poste français situé à l'ouest de celui de Koudiat El Biad, en aval sur l'oued Innaouen, en direction de Fès. Dans toute cette description, Paul se situe sur la rive droite de l'oued Innaouen et regarde vers le sud en direction du Jbel (Djebel) Tazzeka (1 980 m.). 
7) - "3 000 m." : Paul voit loin au sud-sud-est du Djebel Tazzeka, "au fond", le point culminant du Moyen Atlas, le Jbel Bou Naceur, qui atteint 3 340 m.
8) - "leur but" : les tirs de canon de 75 mm proviennent du poste n°1 qui surplombe au nord le poste n°2 où se trouve Paul. Ils visent la casbah des Beni M'Gara qui se situe au sud. Les tirailleurs savent leurs balles perdues mais dissuasives d'une descente des rebelles en direction de l'oued Innaouen et du col de Touahar, c'est-à-dire vers les postes 1 et 2.
9) - "M. St." : Paul désigne ainsi - comme une étrangère - sa propre épouse, Marthe Sturm (mère de Suzanne).
10) - "l'ennemi" : il n'existe pratiquement aucun film de combat réel de la Grande guerre. Il n'est pas rare pourtant que l'on fasse passer pour tels des films de reconstitution voire de pure fiction.
11) - "Général Lyautey" : le général Hubert Lyautey a effectivement effectué en octobre-novembre 1916 un grand déplacement en compagnie de représentants des autorités civiles et militaires françaises et marocaines (avec représentation du gouvernement du sultan - le Makhzen - et invitation des chefs tribaux), pour démontrer la pérennité de la jonction établie par lui en mai 1914 entre les Maroc oriental et occidental, en faisant des étapes très médiatisées à Oujda, Taza, Fès, Kénitra, Rabat et Casablanca. La presse métropolitaine rendit notamment compte de la cérémonie organisée dans ce cadre en présence du sultan à Fès le 9 octobre 1916.
12) - Colonel Charlet : en fait Lieutenant-colonel, Joseph Charlet avait pris en février 1916 le commandement du territoire et du groupe mobile de Taza. Il est d'usage, à l'armée, que les subalternes désignent les lieutenant-colonels du grade dont ils tiennent les fonctions sans en avoir le titre (un "lieutenant-colonel" est de ce fait salué par ses hommes d'un "mon colonel").
13) - "kesra" : traditionnelle galette de pain.
14) - "les Kaïds" : les caïds sont des notables locaux - le plus souvent chefs de tribus - traditionnellement chargés d'administration, de police et de justice par les sultans. 
15) - "Henriot" : Paul a nommé dans sa lettre précédente (datée du 19 octobre) l'homme politique lyonnais Herriot. Le "Henriot" dont il mentionne maintenant un article du Journal est peut-être la même personne. S'il s'agit vraiment d'un journaliste dénommé Henriot, alors ce n'était pas à Édouard Herriot que Paul se référait, mais à Henri Henriot (dit Henriot, de son vrai nom Henri Maigrot), célèbre caricaturiste employé au "Journal amusant", au "Charivari" (qu'il avait dirigé avant guerre), à "L'Illustration", ou encore à "La Baïonnette" (qu'il avait fondé en 1915). Cependant on ne retrouve aujourd'hui aucune trace dans les archives de ces journaux d'un article de lui à cette époque traitant de la pacification du Maroc. Il demeure donc plus probable qu'il s'agisse d'un texte d'Édouard Herriot qui s'intéressait à ce moment au soutien de la présence française au Maroc et plus généralement dans le monde arabe, et qui parlait d'Hubert Lyautey en des termes très élogieux. 
16) - "Bat' d'Af'" : Bataillon d'Afrique.
17) - "vieux territoriaux" : soldats trop âgés (plus de 34 ans,) pour être employés en première ligne. Paul - qui est un "jeune" territorial depuis avril - en a parlé dans sa lettre du 5 octobre précédent. L'article du Journal qui déclenche sa colère (et qui n'est malheureusement plus identifiable) attribuait vraisemblablement les succès de l'armée française contre les rebelles au Maroc à ces vieux soldats, ce qui revenait à minimiser l'intensité et la brutalité des affrontements sur ce front. 
18) - "affaire de Kénitra" : Paul évoque en fait la ville de Khénifra près de laquelle se déroula le 12 novembre 1914 la terrible défaite française d'El Herri face aux rebelles regroupés par les Zayanes dirigés par Moha Ou Hammou. Ce combat imprudemment déclenché par le Colonel Laverdure provoqua en une dizaine d'heures la mort de 623 militaires français (dont 33 officiers), et en blessa 176 (dont 5 officiers). Cette débâcle sans précédent en Afrique du Nord marqua surtout les esprits par le fait que seulement 5 des 43 officiers en réchappèrent. On peut se demander pourquoi Paul se réfère à ce désastre au risque d'inquiéter son épouse : en fait, il ne trouve pas de meilleure référence pour contredire l'article du Journal qui a provoqué sa colère et pour la (et se) convaincre qu'il mène lui aussi la vraie Grande Guerre (à la même époque s'achève la bataille de Verdun : le fort de Douaumont est repris le lendemain - le 24 octobre 1916 - par les Français et la bataille sera déclarée officiellement achevée à la mi-décembre 1916, mais la Bataille de la Somme beaucoup plus meurtrière s'éternise jusqu'en novembre).

19) - "M. de Walfelen" : possible allusion obscure à une lignée aristocratique du duché de Brunswick (où Paul naquit). La lettre du 5 novembre 1916 mentionne un "Mr de Waleffe" qui semble bien mieux correspondre à ce qu'en dit Paul puisqu'il s'agit d'un auteur et journaliste français spécialisé dans l'apologie volontiers xénophobe des femmes françaises : Maurice de Waleffe (1874-1946), auteur notamment d'un "Héloïse amante et dupe d'Abélard (la fin d'une légende)" publié dans la Collection des Femmes illustres (éditions d'art et de littérature), à Paris, en 1910.