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mardi 23 décembre 2014

Carte postale 24 décembre 1914


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

J’ai commencé aujourd’hui la consommation de toutes les bonnes choses que tu m’as envoyées - encore une fois merci. Bab. a enfin écrit ; tout paraît être en règle heureusement. Peut-être vais-je prendre une partie de ton chocolat en route pour l’Algérie, car je crois que j’y irai dans quelques jours.
1000 baisers pour toi et les enfants

                                                     Paul

lundi 1 décembre 2014

Lettre de Lyon 01/12/1914


Madame Marthe Gusdorf  22, Rue du Chalet  Caudéran  
près Bordeaux (Gironde)

Lyon, le 1° Décembre 1914
   
Chérie,

Voilà donc 24 heures depuis notre arrivée à Lyon (1). Quel voyage! Partis samedi à 14 hs 25 nous avons débarqué ici lundi vers 14 heures. Il faisait froid et les quelques sardines en cours de route ne nous réchauffaient guère ! Heureusement que j’avais mes provisions, mon rhum “du vieux colon” (2) et mes sous pour acheter par ci par là un bol de bouillon chaud et un café ! 
Les premières 24 hs ici ont été plutôt dures et un cri s’échappait de toutes les lèvres : ”Notre bon petit trou de Bayonne !” Nous sommes logés dans une école, une cinquantaine de poilus par salle sur des paillasses - heureusement qu’il y a des poilus (3) car il fait froid ! L’ami Mégeville (4) couche dans une chambre avec les adjudants de sa compagnie donc pas moyen pour moi de le rejoindre. Et je n’étais plus habitué aux repas à la gamelle - il faut s’y rhabituer pardi ! La distribution des repas se fait dans de mauvaises conditions, espérons que cela changera encore ! Dans tous les cas, l’impression des premières 24 heures est plutôt médiocre et si je ne peux pas me débrouiller demain de trouver un poste de secrétaire, je tâcherai de ficher le camp le plus tôt possible en Algérie (5). Il y aura demain 40 poilus d’ici qui doivent y partir, car on ne veut pas envoyer les boches (6) sur le front du Nord et de l’Est (7). Si je ne réussis pas à me caser, je vais commencer l’exercice avec toute mon énergie ! Ce qui me manque ici, c’est le “chez moi” au coin du feu où l’on n’est pas observé et à l’aise. Supporte cette séparation avec autant de courage que moi et sois persuadée qu’elle est aussi dure pour moi que pour toi, sinon davantage ! Rentre le plus tôt possible à Caudéran de façon à ce que tu restes le plus longtemps possible avec les Devilliers et n’oublie pas d’aller prendre immédiatement ton permis de séjour et de passer avec Baboureau (8) au Comptoir d’Escompte pour régulariser la procuration. Écris aussi à Emma Schulz (9) de ne plus envoyer que des cartes écrites en français et te donnant le contenu des lettres de chez toi.
Lyon est une très grande et belle ville. Pas mal d’institutions copiées sur les villes allemande que le maire de Lyon (10) doit avoir étudiées. Je me propose de faire dimanche une grande promenade. Pour découcher il n’y a rien à faire, même les sergents et les sergents-majors (les derniers non mariés) (11) doivent coucher à la caserne. Dans les cafés, défense de donner de l’alcool aux soldats ! Je ne crois pas du reste que nous resterons longtemps ici. Si cette malheureuse guerre voulait seulement se terminer bientôt ! Les russes semblent bien s’y mettre, qu’ils fassent comme les nègres (12)!
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges est rétabli ? Tu dois respirer à te retrouver bientôt dans notre home de Caudéran. Et je t’assure que nous y serons heureux une fois cette guerre terminée. On s’habitue tellement l’un à l’autre que le seul sentiment d’être si loin donne quelque chose comme le mal du pays, mal qui est en vérité attaché plutôt à la personne qu’au pays.
Ce qui était touchant pendant ce long voyage, c’était l’enthousiasme de la population tout le long du trajet. Des mouchoirs s’agitaient, les femmes envoyaient des baisers et les enfants des fleurs. Au moment du départ je sentais une mélancolie profonde - heureusement que le coup du clairon vint dissiper toute cette tristesse flottant dans l’air.
Ecris moi bientôt à la 2° compagnie du 1° Etranger (Rue de la Vierge) et embrasse bien les enfants.
Le bonjour aussi à Hélène et Famille Fort.
1000 baisers.
                                                         Paul

P.S. Le colonel arrivait
le dernier moment à la gare
et me disait quelques mots 
gentils. J’aimerait juste qu’il

soit venu avec nous.

Notes: (François Beautier)
1. "Lyon" : le plus important des centres de regroupements installés en métropole par la Légion basée à Sidi Bel Abbès (Algérie). Paul y est affecté au détachement qui a été formé à Bayonne, lequel se fond ensuite dans la Seconde compagnie du Premier régiment étranger.
2. "rhum du vieux colon" : marque d'un rhum de qualité supérieure importé et préparé par la maison  Hannapier, Peyrelongue et Compagnie sise à Bordeaux.  
3. "il y a des poilus" = des poêles ? (plutôt que des Poilus). À moins que Paul ne fasse allusion à la chaleur animale...
4.  "Mégeville" : camarade de régiment rencontré (ou retrouvé ?) à Bayonne, sous-officier. Son nom est orthographié "Miégeville" dans la lettre du 3/12/14.  
5. “Algérie” : le siège de la Légion en Afrique du nord est à Sidi Bel Abbès, en Algérie. 
6. "les boches" : vocabulaire inhabituel chez Paul qui choisit de s'exprimer comme le Poilu ou le Français "de base" qu'il souhaite incarner.
7. "le front du Nord et de l'Est" :  référence à la Convention de La Haye du 18 octobre 1907, reconnue par la France en 1910, qui interdit d'utiliser des engagés étrangers sur des fronts où ils affronteraient leurs compatriotes.
8. “Baboureau” : collaborateur de Paul à Bordeaux. 
9. “Emma Schulz” : amie suédoise de Marthe, qui lui sert d’intermédiaire (en pays neutre) pour communiquer avec sa famille restée en Allemagne. Paul craint que ses longues lettres en allemand, venues de Suède, n’éveillent des soupçons sur lui-même et son épouse. 
10. “maire de Lyon” : il s’agit d’Edouard Herriot, sénateur-maire radical, qui avait préparé sa ville à accueillir entre mai et septembre 1914 l'Exposition internationale consacrée à l’urbanisme et à l’hygiènisme (l’entrée en guerre l’avait conduit a fermer les pavillons de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie).
11. "(les derniers non-mariés)" : ces derniers ? 
12. “les nègres” : ce mot peu cohérent avec les idées de Paul est choisi pour renvoyer à l'expression bien française "travailler comme des nègres", donc à l'idée que la Russie serait l'esclave de la France et de l'Angleterre, ses alliées, et qu'elle devra faire la guerre comme la font les "nègres" des troupes coloniales françaises depuis l'automne 1914. Il s'agit aussi peut-être d'une allusion au roman “Le Nègre de Pierre le Grand” - dans lequel Alexandre Pouchkine évoque en 1827 son bisaïeul africain qui, d’esclave, sut devenir l'alter ego du tsar - destinée à rassurer Marthe en lui faisant valoir que les Russes se hisseront vite au niveau de leurs alliés et contribueront à abréger la durée de la guerre. 

samedi 29 novembre 2014

Carte 29/11/1914

Marthe, le 09/04/1905, carte offerte à "meinen Paul" pour son anniversaire

Paul à vingt ans en 1902


Carte postale  Madame Gusdorf  25 rue Bourgneuf  
Bayonne  Basses Pyr.

Tulle  Dimanche 29/11 14

C’est long tout de même ce voyage : voilà 24 hs que nous roulons et nous ne sommes pas encore à Clermont-Ferrand ! Le temps heureusement est beau et le pays que nous traversons superbe.
Bons baisers
                                                  

Paul

dimanche 24 août 2014

En guise d'introduction: Paul

En guise d'introduction: Paul

Paul vers 1900
Paul Gusdorf naquit le 3 avril 1882 à Bisperode, gros bourg situé au coeur de l’Allemagne, à peu près à égale distance d’Amsterdam et de Berlin. Hanovre est la ville la plus proche, mais le bourg était administrativement rattaché au Duché de Braunschweig. Il comptait alors un millier d’habitants. D’après le témoignage, datant des années 1980, du seul survivant du côté allemand de la famille, les parents de Paul, implantés depuis longtemps dans la région, possédaient des terres, et son père Theodor Gusdorf était marchand de grain itinérant. La même source décrit un intérêt familial pour les arts, la musique et le chant en particulier, et signale l’existence d’ancêtres rabbins. Paul a deux frères, Adolf et Siegmund (!!!) et une soeur, Ida.
Il fait ses études à la célèbre Samson Schule de Wolfenbüttel, fondée en 1786, qui fonctionna jusqu‘en 1928. École juive à l’origine, elle pratiquait un enseignement moderne pour préparer ses élèves aux professions du commerce et de l’artisanat, et accueillait également des non-juifs. Quand Paul en sort en 1898, c’est pour entrer comme « correspondent » chez « S.D. Blank, Manufaktur-Waren en gros », société de négoce en tissus basée à Braunschweig, où il passe trois ans. 
C’est à cette époque qu’il rencontre chez un de ses clients, dans des circonstances pleines de poésie qu’il racontera dans une lettre, une certaine Marthe Sturm.
De 1902 à 1905, il est « Buchhalter und Correspondant » à Hanovre chez M. Molling & Co. Celui-ci lui délivre un certificat où il le décrit comme « un homme de confiance, intelligent, et toujours sur la brèche». Il travaille ensuite de 1905 à 1907 à Mulhouse, alors allemande, pour la société Benjamin Hauser. 
Outre ses activités professionnelles, il s’adonne à la littérature: le Sonntagsblatt de Braunschweig publie en 1901 un poème signé Paul Gusdorf, « Friedshofruhe », ou « Le calme du cimetière », et le numéro de mai 1904 de la  Westfällische Revue contient un texte de lui, « Vom grauen Alltag », quelque chose comme « Le gris quotidien ».

Entretemps, ses parents sont morts, Theodor à une date inconnue, Minna, née Rosenstein, en mai 1904. Dans les papiers familiaux, une quittance montre que Paul a touché après ce décès la somme de 10700 marks - une fortune. Pour ce jeune homme ambitieux et entreprenant, c’est la liberté. Ce qu’il appelle “le système allemand” lui pèse ; il est attiré par la France, dont il aime la culture et parle couramment la langue; en 1907 il quitte l’Allemagne et s’installe à Nantes, où il travaille  pour la maison L. Leconte et Compagnie, “expéditions, échantillonnage, analyse de marchandises et toutes opérations relatives au chargement, déchargement de navires et transport par mer”. En 1908, Paul rejoint le bureau de Bordeaux; en 1909, il s’associe avec Lucien Leconte et Jean Penhoat pour former une société au capital de 100000 francs, 40000 versés par Leconte et 30000 par chacun des deux autres associés. En 1908 aussi, après huit ans d’une relation en bonne partie épistolaire, il épouse enfin Marthe, qui le rejoint à Bordeaux.
En 1914, le voici père de trois enfants: Suzanne, née en 1909, Georges, le futur philosophe, né en 1912, et la petite Alice. La famille est bourgeoisement installé à Caudéran, rue des Chalets; Paul est à la tête d’un confortable et éclectique portefeuille d’actions et d’obligations, et il a fait son trou, non sans peut-être piétiner quelques orteils, dans le petit monde du commerce bordelais. Il achète du charbon et le revend, notamment à EDF pour ses centrales; il voyage beaucoup, en Angleterre, en Écosse, au pays de Galles… 

Il est toujours, hélas, encombré de sa “maudite nationalité allemande”. Et c’est au mois d’août de cette année-là que les ennuis vont commencer...

Anne-Lise Volmer-Gusdorf, août 2014

jeudi 21 août 2014

En guise d'introduction: les lettres

En guise d'introduction: les lettres




 Pendant que Paul met en ordre ses affaires à Bordeaux, et que Marthe à San Sebastian attend avec angoisse - sa spécialité - les évènements, penchons-nous un moment sur ces liasses de lettres miraculeusement préservées. 
Au sein d’une famille dont la communication n’était pas exactement le point fort - attitude après tout pas si éloignée de la norme en ces lointaines décennies 50 et 60 - le silence entourant la personne et l’existence de mon grand’père paternel était proprement assourdissant. Hormis son nom, Paul Gusdorf, gravé sur une plaque en cuivre fixée sur la porte de notre villa du Pyla, et sa silhouette sur une photo prise dans le jardin de la même maison - un homme âgé, en buste, un peu tassé, le visage disparaissant à moitié sous un béret basque et barré d’une moustache, un bébé dans les bras -  mon cousin le plus âgé - et un indiscutable sourire au lèvres, nous ne savions rien de lui. De ma grand’mère, rien à tirer : tout le temps que je l’ai connue - elle est morte quand j’avais dix ans - elle était un mannequin vêtu en vieille dame que l’on nous emmenait voir le jeudi dans sa maison de retraite à Brumath et que nous embrassions distraitement avant d’aller jouer dans le parc. Murée dans le silence après une attaque - l’époque ne pratiquait pas l’euphémisme médical - elle ne communiquait plus, rarement, qu’en allemand. “Pourquoi elle ne parle pas français, Bonne-Maman ?”  “C’est”, nous expliquait les lèvres pincées la moins inaccessible de nos tantes - nous étions affligés d’une quantité vraiment excessive de tantes - “qu’après ce qui lui est arrivé il est fréquent qu’on ne connaisse plus que ce qui a été appris dans l’enfance.”  Rien d’autre que cette réponse cryptique, aux impersonnels en cascade, clairement destinée à mettre un point final à nos investigations, ne nous vint jamais par le truchement familial. 
Il fallut donc le désoeuvrement des longues vacances d’été, particulièrement pluvieuses cette année-là, pour mettre en présence la curiosité de mes quatorze ans et la vieille armoire de cuisine exilée au fond du garage de la maison familiale, entre deux squelettes de vélos dont les roues vomissaient leurs chambres à air, le cadavre d’un kayak et trois fauteuils d’osier crevés. Au milieu des piles de vaisselle basque à carreaux rouges et bleus reléguée là par ma mère, des vases chinois ébréchés, des soupières fêlées et des vieux pots à confiture, il y avait deux coffrets en bois, anodins dans leur familiarité poussiéreuse - je les avais toujours vus là - dont les couvercle soulevés dans un moment d’inspiration livrèrent à ma vue des liasses de vieux papiers. 
Ce jour-là, le prompt retour du soleil fit envoler ma résolution et j’effleurai à peine le contenu des coffrets, retournant les documents de la couche supérieure comme on retourne le sable pour y trouver des coquillages, frustrée par l’alphabet barbare et la langue hermétique, encore de l’allemand, avant de courir à la plage. J’avais cependant fait une découverte de taille, ou plutôt confirmé ce que bien sûr je ne pouvais manquer de savoir déjà : ces Gusdorf inconnus, cette Marthe Sturm, ma grand’mère dont je ne savais alors même pas le nom, avaient leurs racines en Allemagne dont ils avaient émigré au début de ce siècle là pour des raisons inexpliquées. 
Il y eut d’autres jours de pluie et de nouvelles incursions dans les deux coffrets et leurs documents pliés, jaunis, collés en liasses inséparables par l’humidité, grignotés par les souris, malgré tout sauvés de la destruction et préservés là par une providence qui n’entendait pas que du passé l’on fît table rase. Mais la tâche de plonger enfin jusqu’au fond de ces boîtes et de tirer du sens de ces papiers - cette tâche devait attendre plus de quarante ans, la mort de mon père et le sauvetage de tous ces documents - jetez donc tout ça, nous disaient de bonnes âmes - quand il fallut mettre en ordre la villa.
Les lettres de la guerre étaient là, parmi beaucoup d’autres, avec les faire-part de mariage et de décès, les bulletins d’hospitalisation, les articles découpés dans des journaux et les photos pâlies de mystérieux inconnus. Certaines d’entre elles avaient été rassemblées, classées et attachées avec des ficelles, d’autres s’éparpillaient parmi les bulletins scolaires et les relevés de banque, et j’en ai retrouvé encore dans les papiers de mon père, probablement celles que ma grand’mère avait gardées avec elle en quittant Bordeaux. Ecrites en français - on comprendra pourquoi - elles éclairent les secrets familiaux. Presque tout ce que je sais de Paul et de Marthe me vient de là.


Anne-Lise Volmer-Gusdorf - Août 2014