samedi 16 mai 2015

Carte postale du 17.05.1915

De façon tout à fait atypique, Paul a mis son message après la formule de tendresse et la signature

Nouveau modèle de carte avec les drapeaux alliés


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 17-5-1915

                      Bonnes tendresses

                                        Paul


Suis toujours en bonne santé et j’espère qu’il en est de même avec toi et les enfants. (1)

Note (Anne-Lise Volmer)
1) - Paul est cette fois-ci parti, avec la colonne du 14 dont il avait parlé dans sa lettre précédente. La rédaction atypique de la carte pourrait être un code convenu avec Marthe. 

mercredi 13 mai 2015

Lettre du 14.05.1915

La salle des Allemands, dans l'asile d'aliénés de Bitray, près de Châteauroux, qui servit de camp de concentration pendant la guerre (http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/memoire_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=SERIE&VALUE_98=Camp%20de%20prisonniers%20civils&DOM=Tous&REL_SPECIFIC=1

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 14 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai ta lettre du 2 Mai et je reçois de nouveau régulièrement les journaux, les derniers arrivés ce soir datant du 4 et du 5 courant.
Je suis peiné de voir que tu te laisses tellement aller au désespoir : certes, ton sort est peu enviable en ce moment, mais songe que le mien ne l’est pas davantage et qu’il en est ainsi de presque tout le monde. N’oublie pas non plus que certainement la guerre se terminera à la fin de l’été ou en automne au plus tard, car il est sûr que d’un côté comme de l’autre, les hommes ne feront plus une deuxième campagne d’hiver dans les tranchées. Certes, l’offensive générale dont on a tant parlé se fait attendre ; mais elle peut se déclencher d’un moment à l’autre et il va sans dire que le communiqué n’en mentionne rien tant que l’opération ne bat pas son plein. On attend sans doute un moment donné, une occasion quelconque et dont nous ignorons nécessairement tout. Une fois les Allemands hors de France et de Belgique, l’affaire sera vite bouclée et la paix sera signée d’une façon aussi inattendue que la guerre a été déclarée. D’ici là il faut tenir bon et tu dois garder tout ton courage ; j’espère sincèrement que la menace du Camp de Concentration (1) ne se réalisera pas, surtout si tu produis le certificat de présence au Maroc que je t’ai envoyé. Il ne faut pas prendre non plus au tragique notre avenir : Penhoat étant fourrier (2) ne courra pas trop de risques en Belgique (3) et moi, je ne risque pas davantage ici. Evidemment, on entend quelquefois siffler les balles, mais il serait triste s’il en fût autrement avec un engagé pour la durée de la guerre. Les pertes de la maison L. L. et Cie (4) représentent tout au plus les prélèvements des 3 associés ; certes L (5) pourrait se débrouiller autrement, mais il ne peut pas ou plutôt n’ose pas quitter le terrain de la pure surveillance. De là jusqu’à la dissolution de la maison il y a loin et même Penhoat qui était le premier à crier n’y pense pas sérieusement ; mais même s’il y pensait, la chose ne serait pas bien facile, car un contrat en bonne et due forme nous lie. En ce qui concerne notre loyer, ne t’en inquiète pas : c’est une question secondaire que nous résoudrons lorsque le moment sera venu. Si nous voulons résilier, nous pourrons toujours, mais je ne pense pas que cela sera nécessaire. Il faut surtout éviter de se laisser abattre : crois- moi qu’il ne sera point facile de trouver maintenant du travail, même en Suisse (6), où nécessairement l’affluence est considérable pendant la guerre. Et puis, tu oublies les enfants ! Crois-moi, tout cela passera et ne restera qu’un mauvais rêve ; nous remonterons le courant, à la seule condition que nous conserverons notre santé et notre courage.
Donc, Mme Laforcade est enfin morte ! Mme Plantain (7) sera certes soulagée de la fin de ce cauchemar ; peut-être auras-tu l’occasion de la voir plus souvent maintenant ce qui ne pourrait te faire que du bien. Je vais écrire un mot à Georges et à Mr. Plantain.
Il fait une chaleur accablante ici, depuis quelque temps nous commençons à avoir un peu plus de temps pour la sieste à midi. Le “rompez” du matin est sonné à 10 hs. et le travail reprend à 13 hs. seulement ; bientôt ce sera même à 14 hs. ou même 15 hs. On est étendu sur son lit sans avoir le courage de se lever et se défend mollement contre les innombrables mouches. Les soirées cependant sont agréables et les nuits même fraîches. J’ai beaucoup observé les cigognes qui ont leur nid en face de la tour où j’étais encore hier de garde et qui ont des petits depuis 48 hs. C’est vraiment curieux de regarder le père babiller chaque fois qu’il porte des grenouilles au nid, comme s’il racontait à la femelle les évènements.
Oui, les Lettres de mon Moulin sont ravissantes ; as-tu lu le “Quo Vadis” et “Jérusalem” ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants; un bonjour pour Hélène.

                                             Paul


Les enveloppes que tu m’as envoyées étaient presque toutes collées, c’est pour cela qu’il pourrait te sembler que mes lettres ont été ouvertes, ce qui n’est pas (8). 

Notes (François Beautier)
1) - "Camp de concentration" : autre nom - employé à l'époque sans réticence - des camps d'internement (ou de regroupement) dits aussi dépôts de triage (ou d’internés). 
2) - "fourrier" : soldat du service d'intendance, particulièrement chargé de regrouper, compter et distribuer les uniformes et les équipements (par exemple des tentes, des couvertures... ) nécessaires à l'activité d'une troupe.
3) -  "en Belgique" : depuis le 22 avril 1915 (et jusqu'au 25 mai), des troupes françaises (certaines venues d'Afrique) se battent très violemment aux côtés des Britanniques et des Belges dans la région d'Ypres, où l'Armée allemande utilise pour la première fois massivement des gaz de combat. Paul sait sans doute que son ami court de vrais risques, mais il cherche surtout à rassurer Marthe en "banalisant" son propre sort. 
4) - "maison L.L." : la société Leconte, dont Paul est un associé.
5) - "L." : "Lucien Leconte", associé principal de la société.
6) - "en Suisse" : par dépit Marthe a sans doute souhaité être expulsée de France vers un pays neutre plutôt que d'y demeurer sans permis de séjour et d'y être menacée de placement en camp de concentration.
7) - "Mme Plantain" : sœur de Georges Laforcade.
8) - "ce qui n'est pas" : Paul sait que ses lettres peuvent être ouvertes (il existe un service de censure ; sa naturalisation dépend d'une enquête sur ses idées et son comportement) mais il n'a pas envie que son censeur, son enquêteur et son épouse pensent ses lettres mensongères ou insincères : il lui importe donc de leur faire croire qu'il ne le sait pas en déclarant par avance que ses enveloppes - d'elles-mêmes - se recollent mal.

mardi 12 mai 2015

Carte postale du 13.05.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13-5-15

Chérie,

J’ai bien reçu les lignes du 2 cour. ainsi que les journaux jusqu’au 5. Je t’écrirai demain une lettre et entretemps t’envoie mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul

dimanche 10 mai 2015

Lettre du 11.05.1915

Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 28 et les cartes des 26 et 30 Avril, celle du 26 arrivée ce soir seulement via Casablanca avec une douzaine de journaux ; je te remercie de tous ces envois et te prie de ne pas oublier à l’avenir l’inscription “via Oujda”. J’ai aussi pensé à la nuit de Walpurgis (1) et j’ai même ressenti quelque chose comme de la nostalgie à cette occasion, un mal qui, d’après Rostand (2), est plus noble que la faim. Je suis heureux que tu aies pu quitter le lit, espérons que tu ne rechutes pas, car tu sais que nous avons tous bien besoin de toi !
Notre colonne vient de rentrer pour quelques jours, devant repartir le 14. Les hommes ont souffert par le mauvais temps : dans la journée une chaleur orageuse et dans la nuit des orages épouvantables. Nous avons établi un nouveau camp à 25 km d’ici mais ce n’est heureusement pas la 24° Comp. qui y reste. Cela a chauffé beaucoup : Heureusement il n’y a pas eu beaucoup de casse, une dizaine de morts et une quarantaine de blessés, alors que les bicots ont perdu un millier d’hommes.
Pendant ce temps nous avons eu ici beaucoup de service : depuis samedi soir, je suis resté pendant 36 heures sur garde, jour et nuit. On n’avait effectivement pas le temps de faire quoi que ce soit et c’est là la raison pour laquelle je ne t’ai pas écrit depuis quelques jours. Dimanche matin, lorsque j’étais en faction à la tour sarrazine, les Marocains, croyant notre camp abandonné, ont essayé de descendre des montagnes ; quelques-uns se sont approchés de notre quartier jusqu’à 250 m, mais aucun n’est retourné (3). Aussitôt après les premiers coups de fusil tirés par nous, tous les murs de Taza étaient garnis et les Tirailleurs Algériens (4) dont une section était restée à côté de nous, canardaient comme des fous. 5 minutes plus tard les canons du grand blockhaus commençaient également et nous pouvions bien observer les obus qui tombaient en face dans les oliviers. Il n’y avait que 18 légionnaires de la 24° qui étaient restés ici, mais presque tous ont demandé de marcher le 14 ou le 15 car ce n’est point un amusement de rester ! Nous étions en subsistance (5) chez les territoriaux (6)(125° de Narbonne et Béziers) et nous pouvions constater que nous sommes mieux nourris qu’eux, avec la seule exception qu’eux ont 2 quarts de vin par jour au lieu d’un. Hier, à l’occasion du 1° anniversaire de la prise de Taza, nous avons mangé royalement : soupe tapioca, petits pois verts, boeuf sauce tomate, purée de pommes, salade verte, confiture, vin, café au rhum et cigare ou cigarette. C’est bat, hein ?
Ne te fais pas de mauvais sang pour l’argent, j’en aurai certainement assez jusqu’à la fin Juin ou commencement Juillet ; donc inutile de m’adresser 40 ou 50 Frs avant le 15 Juin.
Ce que tu dis là sur la terminaison de la guerre n’est pas bien sérieux. Si l’on ne veut pas recommencer, il faut absolument que l’Allemagne soit écrasée et elle le sera (7), j’en suis persuadé ; seulement c’est bien long et tous les engagés pour la durée de la guerre se font quelquefois des réflexions amères. Penhoat m’écrit aujourd’hui qu’il part comme volontaire pour la Belgique. J’espère sincèrement qu’il en reviendra sain et sauf. Georges Laforcade m’envoie régulièrement des lettres très détaillées sur la situation militaire et politique, très gentilles et pleines d’affection. Il doit me croire tout à fait dans le désert, inaccessible à tous les journaux. Plantain enfin m’écrit assez régulièrement et avec beaucoup de confiance.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne fait des progrès ? Et comment se comporte Georges pendant les leçons de sa soeur (8)?
Espérons que cette séparation ne durera plus trop longtemps et que la paix viendra comme un coup de foudre sans qu’on s’y attende.
Mes meilleures tendresses.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Le christianisme en a fait un sabbat diabolique que la littérature met en scène dans les différentes versions du Faust.
2) - "Rostand" : Paul compense sa précédente référence nostalgique à l’Allemagne en évoquant l'écrivain français le plus célèbre à cette époque,  Edmond Rostand (1868-1918), auteur du très célèbre "Chantecler" et patriote modèle (il s'est engagé en 1914 mais a été réformé) qui, dans son "Cyrano de Bergerac" fait dire à son héros, à l’approche de la mort, à propos du temps perdu à vivre sans son aimée Roxane : “De nostalgie !... Un mal. Plus noble que la faim !”. Entre  entre 1893 et 1912 Edmond Rostand a traduit et adapté le Faust de Goethe (publié en 1808) qui décrit le sabbat des sorcières pendant la nuit de Walpurgis. 
3) - "aucun n'est retourné" : aucun des assaillants du camp et des avant-postes français de Taza n'a survécu. Entre le début mai et la fin juin 1915, les tribus berbères hostiles à la colonisation tentèrent par des coups de main - faute de réelles troupes - d'enrayer l'opération de jonction des deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental) lancée par le général Lyautey.
4) - "Tirailleurs algériens" : soldats en très grande majorité autochtones d'Algérie, et en moindre mesure de Tunisie et du Maroc, recrutés par l'Armée française d'Afrique. Ils sont surnommés "Turcos". En 1915, 15% seulement des bataillons de tirailleurs algériens demeurent encore au Maroc et 5% en Algérie, les autres ayant été déplacés en métropole pour combattre sur les fronts européens. Les tirailleurs algériens étaient pour la plupart des Kabyles, un peuple berbère qui avait choisi - après la conquête de l'Algérie à laquelle il s'était opposé au XIXème siècle - de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes. Autour de Taza, au Maroc, ils eurent à réprimer des rebelles appartenant pour l'essentiel à des tribus berbères opposées au protectorat français avec le soutien d'agents de l'Allemagne et de l'Espagne. 
5) - "Nous étions en subsistance" : nous étions approvisionnés en vivres... 
6) - "territoriaux" : soldats âgés de 34 à 49 ans, de ce fait affectés à des missions "pépères" (comme l'indique leur surnom) notamment de garde à l'écart des premières lignes du front. Une partie de leurs régiments furent affectés au Maroc pour remplacer ceux de l'Armée d'Afrique qui avaient été affectés en métropole. 
7) - "elle le sera" : Paul approuve ainsi explicitement l'objectif de la France d'écraser l'Allemagne, et implicitement le désir de ses chefs militaires de pénétrer le territoire allemand jusqu'à Berlin et de le ruiner significativement, ce dont les U.S.A. et le Royaume-Uni la dissuaderont dès la demande d'armistice de novembre 1918.
8) - Marthe a donc finalement décidé de faire donner des leçons particulières à sa fille, et de ne l'envoyer ni à l'école religieuse, ni à l'école communale de Caudéran, comme elle l'avait précédemment envisagé.

jeudi 7 mai 2015

Lettre du 08.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 8 Mai 1915

Chérie,
Ta lettre du 25 écoulé m’est parvenue ce matin et je suis tout de même content que tu te décides à me dire après 3 mois ce qu’il y avait dans la mystérieuse lettre du 7 Février (1). Sûrement, si tu avais trouvé une puce sur Alice ou si Georges avait laissé un vent à minuit, tu aurais répété au moins dans les 2 à 3 lettres suivantes comment s’est produit cet évènement extraordinaire, mais comme il s’agissait tout simplement de ton départ et de celui des enfants, tu n’as même pas jugé utile d’y faire la moindre allusion. Bien entendu, je n’ai pas reçu la lettre en question, car sans cela j’aurais immédiatement répondu. Peut-être me diras-tu encore à l’occasion d’où venait cet ordre ; si tu n’as pas exhibé ton permis de séjour avec la mention spéciale concernant la décision préfectorale, et ce qu’on t’a répondu à ce sujet, c.à.d. si cette décision n’a aucune valeur pratique (2). Si pareille chose se renouvelait, tu pourrais soumettre aux autorités le certificat de présence au corps que je t’ai adressé de Taza. Tu voudras en outre me faire savoir dans ta prochaine lettre si depuis mon départ notre maison n’a pas été cambriolée, incendiée ou assiégée ; s’il n’y a pas eu un accouchement ou un autre évènement digne d’être signalé et dont tu ne m’aurais parlé qu’une seule fois sans que j’y aie répondu d’un mot ...
Quant à tes dépenses, il m’est assez difficile de t’en féliciter, vu que je n’en connaissais pas les détails et que je te les demandais précisément ; je te disais que je trouvais le montant pour nourriture, éclairage etc. fort modeste et maintenant que je connais à peu près les détails de l’ensemble, je te fais mes compliments pour l’économie dont tu as fait preuve. Il serait bon toutefois que tu gardes toujours au moins 300 à 400 Frs de liquide par devant toi ; tu pourras, je le répète, vendre quelques obligations du Crédit Foncier 1912. Je t’ai parlé déjà dans ma dernière lettre et avec la même conclusion de l’attitude de l’ami Penhoat et constate non sans plaisir que tu n’as pas attendu l’arrivée de mes lignes pour te convertir. Quant à la fin de la guerre, l’été se terminera en Septembre, me semble-t-il et je suis persuadé que d’ici là la guerre sera tout de même terminée. Le débarquement du corps expéditionnaire dans les Dardanelles (3) et les progrès dans l’Est me paraissent comme signes assez distincts que la prise de Constantinople (4) et le recul des Allemands ne sont point une chimère. Et il ne m’étonnerait pas du tout que l’évacuation (5) de la France et de la Belgique se fasse dans un avenir assez rapproché suivi de l’explication allemande qu’on s’est retiré volontairement pour donner une base pour les négociations de paix. Car l’Allemagne ne s’attendait certainement pas à une guerre d’une durée semblable et elle ne pourra plus tenir longtemps !
Comment vas-tu maintenant ? Ta grippe est-elle passée ? N’y a-t-il pas autre chose que cette sacrée influenza (6)? Heureusement que la Petite est maintenant sevrée ; donnes-moi promptement des nouvelles de ta santé et de celle des enfants. Je t’écris de la Tour Sarrazine (7) où je suis de garde depuis hier soir. L’attaque des bicots que nous avions prévue pendant l’absence de notre colonne ne s’est pas encore produite. Ces lâches tirent seulement de loin sur nous et depuis midi, les coups de fusil n’ont pas cessé en face sur le petit poste du Blockhaus Kappler (8).
A bientôt de tes nouvelles

1000 baisers


                                             Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Dans ses envois précédents, Marthe a demandé à plusieurs reprises à Paul s'il avait reçu cette lettre du 7 février, qui s'est manifestement perdue en route. Elle y racontait une tentative d'intimidation dont elle avait été victime, et un "ordre" dont le provenance n'est pas précisée, qui aurait mené à son départ avec ses enfants, mais qui n'a pas été suivi d'effet. 
2) - "valeur pratique" : il se peut que Marthe, qui n'avait sans doute pas en février 1915 de permis de séjour en bonne et due forme (mais peut-être un simple récépissé préfectoral précisant que son cas était en cours d'examen), ait été menacée de placement en camp de regroupement et qu'elle ait tenté d'échapper à ce sort en s'enfuyant avec les enfants. 
3) - "Dardanelles" : le débarquement des troupes alliées formant le corps expéditionnaire commença effectivement le 25 avril 1915. Son approche déclencha dans la nuit du 24 au 25 la rafle des notables arméniens de Constantinople, dont 600 furent assassinés (cet événement est considéré comme l'acte inaugural du Génocide des Arméniens).
4) - "Constantinople" : la presse alliée impatiente annonce à tort la "prise de Constantinople", une expression d'autant plus crédible qu'elle paraît une revanche de la prise réelle de Constantinople, le  29 mai 1453, par les Ottomans.
5) - "l'évacuation" : par les troupes allemandes.
6) - "influenza" : autre nom, plus scientifique et universel, de la grippe.
7) - "Tour sarrazine" : nom français du Bordj El Melouloub, une historique tour de gué construite avec les remparts par les Arabes au XII ème siècle pour protéger et surtout contrôler la ville berbère de Taza, récemment soumise aux Arabes. Elle était en 1915 très délabrée bien qu'elle ait été plusieurs fois restaurée.
8) - "Blockhaus Kappler" : fortin français, originellement dénommé "ouvrage sud", situé en montagne en avant-poste au sud de Taza, et à cette époque depuis peu dédié au Capitaine Kappler qui y mourut au combat à la tête de sa colonne de légionnaires le 10 août 1914 (ce que Paul s'abstient de préciser)... On trouve des détails sur les opérations menées par la Légion au cours de la guerre dans un opuscule daté de 1922, disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6234064p/texteBrut ; ou sur un opuscule relatif aux actions du 8ème GACA, http://jeanluc.dron.free.fr/th/8eGACA.pdf

mardi 5 mai 2015

Carte postale du 06.05.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 6 Mai 1915

Nous sommes depuis quelques jours sans courrier à cause du mauvais temps ; aussi n’ai-je rien reçu depuis samedi dernier et je suppose qu’il en est de même pour toi.
Comment vont les enfants ?

   Meilleures tendresses


                                                 Paul

dimanche 3 mai 2015

Lettre du 04.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Mai 1915

Chérie,

J’ai tes lignes des 22/23 Avril et te confirme ma dernière lettre dans laquelle je t’annonçais que Mr. Penhoat m’avait écrit dans le même sens. J’espère que les enfants sont maintenant tout à fait rétablis et que tu puisses dormir tranquillement. Est-ce que Georges est encore en traitement ?
Nous passons ici actuellement une mauvaise période. Depuis plusieurs jours notre colonne doit partir le matin de bonne heure et comme si c’était fait exprès des pluies d’orage tombent juste 1/2 heure avant alors que pendant toute la journée il fait beau. Le départ est donc remis au lendemain matin, mais en attendant nous autres qui restons à Taza sommes presque toutes les nuits de garde ce qui n’est pas bien agréable. Les hommes restent couchés en tenue de campagne ce qui n’est pas non plus de nature à les reposer. Les combats à la baïonnette dont tu parles avec tant d’horreur sont très rares ici : les bicots n’aiment pas le corps à corps et c’est tout au plus pendant la nuit qu’une sentinelle a quelquefois l’occasion d’embrocher un Marocain.
Est-ce que Mme de Métivier (1) en réclamant son livre a rapporté les nôtres que je lui avais prêtés (Quo Vadis (2), Jérusalem (3) & Lettres de mon Moulin (4)) comme je te l’avais écrit dans le temps ? Et quelle est maintenant son adresse ? Je ne comprends pas bien tes allusions. La fille de Mme de M. s’appelle Geneviève, et sa soeur (déjà fort grisonnante) Melle Thérèse, probablement celle qui est venue te voir. Mais c’est certainement Melle Geneviève qui s’est mariée, car elle était fiancée. Je ne sais pas de quoi tu déduis que son mariage était déjà un fait accompli ; quant à moi, je n’ai vu aucun indice à ce sujet.
Ta mère a donc eu à temps les photographies, mais n’a-t-elle plus jamais répondu à Emma (5) ? C’est cela ce qui m’étonne, car ta mère doit bien se figurer que toi aussi t’inquiètes beaucoup d’elle. Les écrits des journaux sur les conditions de vie en Allemagne sont tellement contradictoires qu’on se fait difficilement une idée exacte sur ce qui se passe. Que le pain manque, c’est hors de doute car l’histoire du pain KK (6) (que la désignation est délicate) distribué à raison d’une demi-livre par jour est véridique.
Quel temps fait-il actuellement à Bordeaux ? D’après une lettre du front reçue hier par un camarade, il y a encore beaucoup de pluie dans le Nord et les tranchées en contiennent souvent 40 à 50 centimètres. Il est malheureux que les communiqués qui arrivent par t.s.f. (7) ici ne sont pas affichés ; nous devons attendre l’arrivée du Canard d’Oran et apprenons ainsi les nouvelles quand elles sont déjà vieilles.
Revenant encore une fois sur la correspondance de Mr. Penhoat, tu auras l’occasion de reconnaître que P. (8) est encore le plus fidèle et qu’il se donne même un mal pour nous prouver son amitié. Ceci modifiera peut-être ton opinion sur lui, d’autant plus que Mme Penhoat ne se plaindra pas non plus de la fidélité de son mari.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                  Paul

Et les journaux ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Mme de Métivier" : Paul avait logé chez cette dame, non loin de ses bureaux, au début de la guerre, pour éviter de trop circuler en ville en cette période de manifestations anti-allemandes. 
2) - "Quo Vadis" : roman de l'écrivain polonais Henryk Sienkiewicz paru en 1896. 
3) - “Jérusalem” : journal de voyage de Pierre Loti, publié en 1894, aujourd'hui mis à l'index pour ses remarques antisémites et judéophobes.
4) - “Lettres de mon moulin” : recueil de nouvelles d'Alphonse Daudet, publié en 1869. Ces titres nous montrent quel lecteur éclectique était Paul.
5) - "Mme de M." : Mme de Métivier
6) - "Emma" : Emma Schulz, amie de Marthe résidant en Suède - pays neutre - par l'intermédiaire de qui Marthe pouvait communiquer par courrier avec sa famille demeurée en Allemagne.
7) - "pain KK" : les initiales de ce pain de rationnement allemand correspondent au nom officiel  "Kriegs Kartoffelbrot " (pain de guerre de pomme de terre) ainsi qu'à la désignation populaire de sa composition "Kleie und Kartoffel" (son - enveloppe externe du grain de blé - et pomme de terre) ou de son créateur "Kaiserlich und Königlich" (impérial et royal). La propagande française disait "Les Français mangent du bon pain blanc, et les Boches du... K.K.". Le rationnement de la nourriture à partir de 1915 visait à contrer le blocus économique notamment maritime. Les civils reçurent une alimentation de plus en plus insuffisante (1500 calories environ par jour pour un adulte en 1915, moins de 1000 en 1918). La part de pain par civil fut effectivement limitée à 250 grammes par jour en 1915 (400 grammes par soldat) ; elle descendit à 200 grammes en 1917. 
8) - "t.s.f." : télégraphie sans fil, c'est-à-dire la radio.

9) - "P." : Mr. Penhoat.