jeudi 21 juillet 2016

Lettre du 22.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 

Taza, le 22 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai reçu hier soir tard ta longue lettre du 14 courant en même temps que la carte de la veille et regrette infiniment que ma correspondance pendant cette colonne ait mis jusqu’à 20 jours avant de venir à destination. Inutile de te dire que ce n’est point de ma faute et si tu as toutes mes cartes et lettres en mains, tu constateras que je t’ai régulièrement écrit tous les 3, 4, ou tout au plus 5 jours, c.à.d. lorsqu’il y a eu convoi postal ou de ravitaillement. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ton rapport sur tes démarches à Nantes et je ne te cache pas que j’ai été surpris de la façon méthodique avec laquelle tu as procédé et de la précision et netteté de ta correspondance avec les 2 avocats à Nantes. Ces 2 lettres - que je te retourne ci-jointes - sont parfaites et je t’avoue que jamais dans les 8 ans que j’ai dirigé le bureau de Bordeaux un de mes employés n’a écrit ou modelé une lettre traitant une matière aussi délicate avec autant de clarté et de précision. Pour la bonne règle, j’ai dès aujourd’hui écrit quelques lignes à Me Bonamy ; tu en trouveras la copie au bas de ta lettre à ce même avoué. Je m’attendais bien à ce que le G/A (1) joue le rôle du “drunken Ehrenmann” (2) dans cette histoire et j’en avais même une preuve en main. Mais je ne voulais pas te décourager complètement, vu que tu étais déjà suffisamment déprimée et que tu voyais notre avenir tout en noir. Ce qui m’a fait par contre un sensible plaisir, c’est la bonne opinion que j’ai laissée aux autorités de Bordeaux qui ont pu me voir de plus près, du moins indirectement par des témoins.
Il importe donc maintenant avant tout de faire lever le séq. ; le reste se trouvera déjà tout seul après, lorsque nous aurons vu s’il y a des juges à Nantes. Et je te jure que si jamais je remets les pieds dans les fameux bureaux de Nantes, le G/A passera un mauvais quart d’heure. Il me semble que L. (3) a fait ouvrir par un employé mon petit secrétaire pour éplucher ma correspondance privée avec Penhoat. Mais comme nous n’avons jamais envisagé la dissolution de la Société et que si nous en avons soupesé la portée ce fut verbalement, L. ne pourra pas soutenir que nous avons projeté pareilles idées. Du reste, ni P. ni moi n’étions forcé de renouveler notre contrat si réellement nous avions envie d’aller contre L. Restent les dépositions de Siret et St Marc (4). Tu te figures bien que je n’ai pas été assez bête pour parler d’une telle question avec mes employés !! Au surplus, Siret se méfiait trop de L. et tenait plutôt à Penhoat & moi pour inventer une telle histoire. Quant à St Marc, je ne lui ai jamais parlé d’autre chose que du travail. Enfin, dans une récente lettre de Leconte à Penhoat dont je possède copie, L. décrit Siret et St Marc avec des expressions qu’il devrait être un imbécile de se fier à de pareils gens !
De la part du séq., (5) il y a de toutes façons une négligence tout à fait incompréhensible de ne point avoir soigneusement épluché la comptabilité ! Si L. déduisait les 300 Frs de mon avoir, je ne participerais forcément pas aux pertes, car du moment que mon contrat continue à fonctionner, j’ai droit à 400 Frs par mois à passer aux Frais Généraux comme cela a toujours été fait.
Comme il se fait tard et que je dois me préparer encore pour la revue à passer demain matin par le Général Cherrier (6), je termine ma lettre tout en te disant encore une fois combien j’ai été heureux de voir une fois de plus que j’ai une petite femme aussi intelligente et énergique. (7)

                                                    Ton Paul

1000 baisers pour les enfants.




Notes (François Beautier)
1) - "le G/A" : initiales de “greffe administratif” (précisément greffe du tribunal administratif), allusion au tribunal de Nantes qui a prononcé le séquestre.
2) - "drunken Ehrenmann" :  mot à mot "Homme d'honneur îvre", "notable îvre" : personnage comique traditionnel du chevalier fou, du juge délirant, du gendarme ridicule (comme le Chibroc ou Flageolet du Guignol français)... Paul semble accuser le greffier du tribunal d'avoir embrouillé ou embourbé le traitement de sa demande de levée du séquestre.
3) - "L." : Leconte, principal actionnaire de la société dont Paul est l'un des associés, Penhoat étant le troisième.
4) - "Siret et Saint Marc" : employés de Paul à Bordeaux, dont Leconte aurait obtenu des dépositions défavorables à Paul, ce dont il doute.
5) - "séq." : séquestre 
6) - "Général Cherrier" : Martin Joseph Cherrier (1859-1945), à cette époque général de brigade, avait commandé sur le front métropolitain la 61e division d'Infanterie et, précédemment, à Verdun en tant que colonel, la 3e Brigade du Maroc en grande partie composée de troupes venant de Taza. C'est à cette expérience qu'il dut, le 11 juin 1916, d'être mis à disposition de Lyautey, résident général de France au Maroc, qui lui confia le 30 juin le commandement de la subdivision de Fès, dont dépendait la compagnie de Paul à Taza, à laquelle il rendit sa première visite le 23 juillet. 

7) - "énergique" : cette suite de compliments est tout de même bémolisée par un "petite" en tête de ligne.

mercredi 20 juillet 2016

Carte postale du 21.07.1916

Carte postale Paul Gusdorf


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21/7/1916

Ma chérie,

J’ai bien reçu ta carte de Nantes datée du 10 courant et j’attends maintenant avec intérêt ton rapport détaillé! Je suis content que tu aies vu quand même Me Bonamy car tu n’aurais pas eu la conscience tranquille sans cela. Veux-tu me faire envoyer par les «Dames de France» ou les «Galeries» un pantalon de toile blanche - pantalon de treillis - des mêmes mesures que mes pantalons, filets bien serrés, et un deuxième à peu près 10 à 15 cm plus long, le prix sera d’environ 2,50 Frs à 3 Frs. Il me serait en outre agréable d’avoir un maillot blanc ou beige à jour c.à.d. à travers duquel on voit la peau. Cela doit coûter environ 2 Frs. Suzette m’a envoyé une petite lettre pendant ton absence, et les journaux. Bons baisers pour vous tous.

Paul

dimanche 17 juillet 2016

Carte postale du 18.07.1916

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Taza, le 18/7/16

Mon cher petit Georges,

Voici comment les petits garçons s’habillent au Maroc. Est-ce que cela te plairait de porter une robe pareille? Comment vas-tu? 
Un gros baiser pour toi, tes soeurs et Maman, le bonjour pour Hélène.


Papa

vendredi 15 juillet 2016

Lettre du 16.07.1916




Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 16 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 7 et comme toute ma dernière correspondance de la colonne doit être passée par Fez, il est plus que probable que tu as dû attendre encore plusieurs jours. Je me rappelle cependant très bien que le 30 Juin ou le 1° Juillet j’ai mis une carte dans la boîte du poste de Mat Matta (1) (à 40 ou 50 km de Fez) et je pense que celle-là au moins te sera parvenue avant ton départ pour Nantes. Depuis mon retour à Taza, tu as dû recevoir régulièrement de mes nouvelles, du moins aussi régulièrement que moi des tiennes. 
Le contenu de tes lignes du 7 m’a laissé un peu rêveur. Non pas que je ne sois pas content de tes résolutions énergiques, mais je crains, je crains beaucoup que tu ne retournes très désappointée de ton voyage. Te rappelles-tu de la tirade de Mr. Brieux dans “la Robe Rouge” (2) au sujet de la justice, lorsque la vieille femme trouve le Procureur si humain pour lui exposer tous les torts qu’elle a subis sans aucune raison ? “Il ne suffit pas d’avoir raison, d’avoir le bon droit de son côté”, lui dit-il, “la justice est une chose très compliquée ...”
La loi concernant les séq. (3) vise tous les ressortissants des nations en guerre avec la France à l’exception des Alsaciens-Lorrains qui demanderont la réintégration. Elle ne parle point d’engagement dans la Légion et puisque ce cas n’est pas prévu du tout, il n’entraînera pas obligatoirement l’exception. Il laisse, si tu veux, beaucoup de latitude aux magistrats chargés de l’interprétation des dites lois et tu as vu par les journaux que les jugements sont parfois diamétralement opposés. Il y a un mois à peu près je lisais dans le Journal dans la chronique des Tribunaux le cas d’un ingénieur autrichien, Kornfeld, engagé depuis le début de la guerre dans l’aviation sur le front de France même. Sa demande de levée de séq. a été rejetée parce que le tribunal disait dans son jugement que les lois autrichiennes stipulent que même en cas d’engagement dans une armée étrangère ou même ennemie, un Autrichien peut conserver sa nationalité ! Qui sait si la fameuse loi Delbruck (4) ne stipule pas la même chose ? 
K. (5) avait soutenu l’argument que par le seul fait de son engagement dans l’armée française il avait répudié son ancienne nationalité ...
Enfin puisque tu dois déjà être de retour de Nantes tu me diras le résultat de tes démarches. Puissent-ils être meilleurs que ce que je prévois ! Car je suis, à vrai dire, trop franc vis à vis de moi pour ne pas tirer les conclusions de tous les jugements rendus depuis la guerre, mais je me dis aussi avec conviction qu’une fois la paix conclue, je rentrerai en possession intégrale de mes biens. Cependant, et aussi désolante que soit cette constatation, le sentiment patriotique fausse en ce moment le sens de la justice, très vif cependant en temps normal.
Avec Me Bonamy tu peux naturellement rompre par écrit aussi bien que normalement ; si l’ami de Me Lanos est mobilisé, tu auras trouvé une autre adresse dans le Bottin (6). Leconte dira, non tout à fait sans raison, qu’on ne peut pas savoir ce qu’est devenue notre installation d’Anvers, de Gand et de Trieste (7). Pour ce qui est de la Démocratie de St N. (8) et de la fameuse Ligue (9), c’est secondaire et j’aurais attendu la fin de la guerre pour aviser ce qu’il y a lieu de faire. Car ce sera dans tous les cas nous qui payeront notre avocat et nous ne serons pas sûrs que le Journal (10) soit condamné à nous payer des dommages-intérêts que nous demanderions naturellement ...
Enfin, attendons d’abord le résultat de tes premières démarches à Nantes avant de décider plus loin. Ton esprit de jeune fille, de “militante”, est donc plus fort que jamais ! J’y applaudirais volontiers si je ne voyais pas trop de boue dans l’affaire que tu te proposes d’entreprendre : des discussions avec des soi-disant journalistes à la solde du mieux payant - et en des temps troubles que nous traversons ...
Je te souhaite de tout coeur et aussi dans notre intérêt le succès que tu escomptes et constate une fois de plus que tu n’es pas une femme coupée dans un patron ... (11)
Comment vont les enfants ? Georges est-il rétabli de son rhume ? Quel temps fait-il à Bx ? (12) Ici nous continuons à avoir une chaleur tout à fait accablante qui pèse sur les nerfs et me met dans un état où je dois faire un effort pour prendre une résolution quelconque.
Mille baisers pour toi et les enfants. Un bonjour pour Hélène.

Paul

Les journaux ne parlent pas encore d’une campagne d’hiver et j’espère bien qu’il n’en sera plus question !




Notes (François Beautier)
1) - "Mat Matta" : officiellement Matmata, poste de contrôle entre Taza et Fès sur le cours de l'oued Innaouen, à la pointe orientale de l'actuel lac de barrage Idriss 1er, à 45 km à vol d'oiseau de Fès et de Taza car exactement à mi-chemin entre les deux villes.
2) - "Brieux, dans La Robe Rouge" : Eugène Brieux (1858-1932), journaliste et écrivain, auteur de comédies sur les petites gens (dont, représentée pour la 1ère fois à Paris en mars 1900, “La Robe rouge”, comédie en 4 actes où il dénonçait le corporatisme du monde judiciaire et disait son désabusement face à la Justice officielle), élu à l’Académie française en 1909.
3) - "les seq." : les séquestres.
4) - "loi Delbruck" : loi allemande de 1913 dont l'article 26, alinéa 2, énonce : « Ne perd pas sa nationalité l’Allemand qui, avant l’acquisition d’une nationalité étrangère, aura obtenu sur sa demande, de l’autorité compétente de son État d’origine, l’autorisation écrite de conserver sa nationalité ». Cette loi entra en vigueur le 1er janvier 1914 alors qu'en France l'extrême droite menait campagne contre les "espions" immigrés allemands qui faisaient mine de vouloir devenir français alors qu'ils ne renonçaient pas à la nationalité allemande. Côté français, les préfets établirent à partir de janvier 1914 des listes nominatives des "étrangers isolés" et des "étrangers naturalisés" établis en France. La loi française du 7 avril 1915 autorisa par son article 2 le gouvernement à "rapporter (annuler) les décrets de naturalisation obtenus par des sujets ou anciens sujets de puissances en guerre contre la France", et le décret d'application du 24 avril 1915 permit l'instruction de 25 000 dossiers de "retrait de naturalisation" qui conduisirent à la dénaturalisation de droit (déchéance de nationalité obtenue par naturalisation) de plus de 500 "naturalisés français ressortissants de pays ennemis" et à l'internement - par retrait de permis de séjour en France - de plus de 8 000 autres. 
Paul, qui paraît, dans tout ce paragraphe, très informé des conditions de naturalisation (et, par voie de presse, des "retraits de naturalisations", très fréquents en 1915-1916 notamment à l'encontre des Allemands et Autrichiens précédemment naturalisés français), semble ici ne pas savoir ce que dit la loi allemande qui le concerne au premier chef en ce qu'elle pourrait être un motif de refus de sa demande de naturalisation. Cette hésitation, qui n'est pas la seule dans la masse de son courrier, laisse deviner chez Paul Gusdorf une réticence à réclamer, négocier, informer, argumenter sa propre naturalisation, se comportant comme s'il allait de soi qu'en s'engageant dans la Légion pour la durée de la guerre il devait obtenir la nationalité française, automatiquement et sans avoir à la demander. En somme, il y aurait dans son esprit une évidence à la fois morale et logique à l'obtention de la nationalité française alors qu'il découvre (et refuse) qu'il s'agit d'un processus négociable hautement "politique". Cette attitude s'explique sans doute moins par un orgueil inopportun que par le sentiment de Paul de n'être en rien "allemand" (par naissance il se sent Brunswickois, c'est-à-dire selon lui plus proche des Britanniques que des Prussiens ; par culture il refuse le nationalisme allemand et le pangermanisme impérialiste ; par volonté il a quitté l'Allemagne pour construire sa vie hors d'elle, précisément dans un pays réputé "ennemi de l'Allemagne", la France).
5) - "K." : l'ingénieur Kornfeld, dont Paul évoque le cas rapporté par Le Journal. Cette affaire fit jurisprudence et sema le trouble dans l'esprit de beaucoup de Légionnaires notamment allemands, autrichiens, turcs, bulgares... On peut en lire un rapport un peu plus complet que ce qu'en dit Paul dans le "Bulletin de la Ligue anti-allemande ; Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux" édition du 1er Juillet 1916 à Paris : “M. Kornfeld, inventeur d'un système d'éclairage électrique, avait été, en sa qualité d'Autrichien, pourvu d'un séquestre. C'est de cette mesure qu'il demandait l'annulation à la 1ère Chambre civile. M. Kornfeld arguait, en effet, qu'il a cessé d'être Autrichien, et à l'appui de sa thèse, il spécifiait qu'ayant quitté l'Autriche sans esprit de retour, il avait, de par les lois autrichiennes, perdu cette nationalité. Il ajoutait d'ailleurs qu'établi en France depuis 1885, il s'y était marié et s'était en 1914 engagé au service de la France dans la Légion étrangère. Combattant sa demande, le ministère public faisait valoir que sa demande de naturalisation avait été rejetée et que son engagement dans la Légion étrangère avait été annulé par ordre de l'autorité militaire. La 1ère Chambre a rendu son jugement. Elle a déclaré que M. Kornfeld, ne faisant pas la preuve qu'il a quitté l'Autriche sans esprit de retour, devait continuer à être considéré comme Autrichien, ceci d'autant plus qu'en raison de la guerre, il est impossible de vérifier si l'Autriche n'a pas modifié sa législation. Par suite, le jugement conclut qu'il n'y a pas lieu de rapporter le séquestre prononcé.”
6) - "le Bottin" : il s'agit alors du répertoire, révisé annuellement par son éditeur (la société parisienne Didot-Bottin), des commerces et industries d'une ville ou d'un département (par localité), indiquant par ordre alphabétique des noms de famille, l'activité, l'adresse et l'éventuel numéro de téléphone des professionnels mentionnés.
7) - "Anvers, Gand, Trieste" : établissements portuaires dans lesquels la société L. Leconte & Cie avait des relations sans doute contractuelles avec des bureaux de courtage (la lettre du 7 août suivant précise qu'il s'agit précisément de succursales), comme elle en avait aussi, par exemple, en Grande-Bretagne et en Écosse. Ces trois ports étaient devenus inaccessibles aux navires de commerce des pays alliés : les deux premiers, en tête du trafic portuaire belge avant-guerre, sont bloqués car en zone de combat depuis la "Course à la mer" de septembre-octobre 1914 ; le troisième, Trieste, principal port de l'empire austro-hongrois sur l'Adriatique, est militairement revendiqué par l'Italie (qui le bloque et bombarde avec les autres Alliés pour protéger leurs convois vers la Grèce et la Turquie) et inaccessible aux navires de commerce des pays de la Triple-Entente (évidemment traités en ennemis par la marine de guerre autrichienne).
8) - "la Démocratie de St N." : en fait “La Démocratie de l’Ouest”, journal de gauche publié à Saint-Nazaire. Selon la lettre de Paul du 18 février 1915, ce journal avait révélé la nationalité allemande de Paul en le nommant et en avait déduit que la Société Leconte travaillait secrètement au service de l'Allemagne.
9) - "la fameuse Ligue" : il s'agit très vraisemblablement de la Ligue anti-allemande qui éditait un bulletin ("l'Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux") auquel se réfère la note précédemment consacrée à l'affaire Kornfeld.
10) - "le Journal" : ce quotidien parisien de 4 pages est assidument suivi par Paul, qui en a observé en février 1916 le virage nationaliste xénophobe à tendance dénonciatrice violente, amorcé par la publication - en guise de feuilleton - d'une série délatrice à visée antigouvernementale titrée "Les Boches à Paris". Il se peut que Paul (parmi beaucoup d'autres "ressortissants ennemis" dont les listes nominatives officielles étaient aisément accessibles dans les préfectures) ait été désigné comme agent de l'Allemagne dans un article du bulletin de la Ligue anti-allemande ou/et du quotidien Le Journal (qui s'en faisait fréquemment l'écho), comme cela avait été le cas au début 1915 dans un article du quotidien régional "La démocratie de l'Ouest" (voir la lettre de Paul datée du 18/2/1915). C'est cependant la première fois que Paul désigne Le Journal comme son diffamateur : peut-être une lettre où il en aurait précédemment parlé s'est-elle perdue ? Ou alors, s'agit-il d'une confusion (liée à l'emploi ou non d'une majuscule) entre "Le Journal" et le journal "La démocratie de l'Ouest" ?
11) - "coupée dans un patron" : banale, conforme, sans caractère. Marthe semble avoir en tête un projet professionnel, ce que Paul apprécie si peu qu'il n'en commente même pas la nature. Il s'empresse donc de rappeler son épouse à la conformité en lui demandant des nouvelles des enfants, surtout de Georges, enrhumé...

12) - "Bx" : Bordeaux

lundi 11 juillet 2016

Lettre du 11-12.07.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 2 courant, les journaux jusqu’au même jour et le colis recommandé contenant 2 tablettes de chocolat, 1 boîte de lithinés (1) et 1 sachet de bonbons, le tout en parfait état. Merci beaucoup - que c’est dommage que je n’aie pas eu ces bonbons pendant la colonne, car ils sont, comme déjà dit, excellents en route contre la soif.
Je me suis fait photographier en rentrant de colonne et adresse une carte à Suzette qui n’en sera peut-être pas mécontente. Ce n’est cependant pas un artiste et la photo s’en ressent ; celle de ce soir est une épreuve (2) et je te ferai parvenir une autre par un prochain courrier. Cherchez la graisse (3)!
Je te disais déjà que si au point de vue physique je suis maintenant assez bien entraîné, je ne me fais pas moins des réflexions assez douloureuses sur le changement des temps. Si, après une journée tropicale où l’on a marché à 45° ou bien quand on a été couché sur le ventre en tirailleur pendant des heures et des heures, on se retrouve vers les 8 heures après le coucher du soleil dans la fraîcheur du soir, une pipe au bec et la tête et le corps un peu reposés, on se demande quelquefois si l’on est pas un peu loufoque en vivant comme on vit ... On parle avec des camarades et notamment avec quelques-uns engagés pour la durée de la guerre et on s’aperçoit vite d’une communauté d’idée sur un point : Que la guerre se finisse vivement ! Quelle que soit la vie civile qu’on mènera après, on saura toujours l’apprécier bien mieux qu’on n’appréciait une vie assez grasse avant la guerre.

le 12/7/1916

Ta lettre du 4 me parvient à l’instant. Dans quel journal as-tu donc lu le résumé de nos opérations au Maroc ? Je suppose que c’est dans La France (4) ou La Gironde ? (5)
Je trouve au contraire que cette offensive des Alliés, tout en marchant plus lentement que celle du mois de Septembre 1915, a l’air de devenir plus efficace parce que plus soutenue (6). Il y a naturellement lieu d’attendre un peu pour voir plus clair, mais il me semble que les premiers résultats ne sont point mauvais ! Je ne partage pas non plus ton scepticisme au sujet des Anglais. Si l’on tient compte que l’Angleterre ne possédait pour ainsi dire pas une armée de terre au début de la guerre, on doit convenir que l’effort de ce pays est énorme (7). 
Tu ne te figures guère combien les enfants m’occupent le soir lorsque j’ai un peu de temps pour réfléchir et combien je regrette de ne pas les voir grandir juste dans l’âge qu’ils ont. Ce qui m’étonne un peu c’est que Suzanne marque - du moins d’après ce que je comprends - un arrêt dans sa croissance ; je pense toujours qu’elle sera aussi grande que toi au moins !
En ce qui concerne l’affaire Bonamy, si la Préfecture te fait trop attendre, écris donc une lettre recommandée à l’avoué et une lettre simple au Procureur ou au Président du Tribunal pour connaître la situation exacte, c.à.d. le texte du jugement. Je lisais de nouveau dans le Journal du 28 Juin qu’au Conseil des Ministres, en parlant de la question des naturalisations, on a créé une situation à part aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion (8).
Siret (9) doit être un fin diplomate pour te dépister (10) à tel point qu’une fois tu crois qu’il n’a rien à faire et un autre fois qu’il est surmené ! A mon avis l’affaire du Gaz doit être peu lucrative en ce moment où le travail marche si lentement et où les employés doivent être très chers !
Ici la floraison est passée. Ce sont juste les Figues de Barbarie qui ont encore de grandes fleurs jaunes sortant directement des grosses feuilles. Toutes les herbes et même les feuillages sont déjà brûlés par le soleil, mais les fruits mûrissent et seront, je crois, assez abondants et bon marché.
Ce que j’admire toujours, c’est ton courage de faire des études en ce temps-ci, alors que chez moi, qui garde pourtant beaucoup plus d’optimisme, c’est le contraire ! J’oubliais de te dire que depuis quelque temps je travaille au Bureau de la Compagnie. Ceci me prend une partie de mon temps libre - notamment le dimanche matin et presque tous les soirs - mais au moins je n’ai plus besoin de prendre pelle, pioche et brouette ! Tu me diras combien de cartes et lettres tu as reçues pendant la dernière colonne ; j’en ai donné plusieurs fois à des muletiers pour les mettre dans la boîte d’un poste lors d’un convoi de ravitaillement et il se peut que quelques-unes soient restées poche restante. 
Depuis notre retour, nous sommes bien nourris et recevons cette semaine encore 2 quarts de vin par jour pour nous refaire un peu, car nous avons tous salement maigri. 
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

                                                  Paul


J’ai été aussi content de voir plusieurs fois Brunswick (11) parmi les villes où l’on manifeste. Le Dr Bracke, défenseur de Liebknecht (5), est également Brunswickois !



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "lithinés" : sels à dissoudre dans l'eau potable pour l'assainir, la rendre gazeuse et lui donner un goût sodique rafraîchissant, voire lui conférer des vertus médicinales. Le principe actif était la lithine, un sel de lithium.
2) - "épreuve" : tirage d'essai d'un négatif photographique. Aucune des photos de Paul en légionnaire ou au Maroc ne nous est parvenue. 
3) - "la graisse" : à la Légion, Paul a maigri.
4) - "La France" : Il s'agit vraisemblablement du quotidien régional "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest", édité à Bordeaux à partir de 1888, de tendance socialiste.
5) - "La Gironde" : il s'agit de "La Petite Gironde", journal du Sud-Ouest et du Midi édité à Bordeaux à partir de 1872, à l'origine républicain libéral, tirant à plus de 200 000 exemplaires (second tirage régional en France).
6) - "plus soutenue" : Paul évoque l'offensive des Alliés sur la Somme, commencée le 1er juillet 1916 (les Britanniques, qui la menèrent pour soulager les Français "saignés à blanc" à Verdun, perdirent 20 000 hommes tués en cette seule journée et plus de 30 000 autres blessés ou prisonniers) et terminée en novembre 1916 sur un bilan épouvantable : plus d'un million de soldats tués ou blessés (toutes nationalités confondues, soit plus qu'à Verdun) pour une avancée du front de seulement 10 km. en faveur des Alliés. Paul, qui se voulait optimiste, disait trouver cette offensive plus "efficace" que celle de septembre 1915, c'est-à-dire que celle de la Seconde bataille de Champagne lancée par les Français le 22 septembre 1915. Cette action coordonnée avec une poussée franco-britannique en Artois avait eu pour but de soulager les Russes enfoncés en Pologne. Mais l'offensive française en Champagne s'était achevée en octobre 1915 sur un bilan pitoyable : un recul des Allemands de seulement 3 km. pour, du seul côté français, 30 000 morts, 100 000 blessés et 50 000 prisonniers ou disparus.
7) - "est énorme" : Marthe a vraisemblablement lu dans la presse la déception des Français face à l'échec des Britanniques sur la Somme , notamment le premier jour de leur assaut, le 1er juillet 1916. Paul la rassure en l'invitant à observer que la "misérable petite armée britannique" (selon le Kaiser en septembre 1914) de moins de 100 000 hommes, était depuis le 4 mai 1916 (date de l'instauration du service militaire obligatoire) forte d'un million et demi de soldats sous les drapeaux. 
8) - "aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion" : le Journal officiel du 30 juin 1916 indique qu'il s'agit là d'une question en débat. Le problème posé était celui d'un droit commun à tous les Légionnaires alors que parmi eux certains venaient de pays neutres ou alliés et que beaucoup d'autres, à l'exemple de Paul, étaient des "ressortissants de pays ennemis" donc inemployables face aux troupes de la Triple-Alliance. Ces Légionnaires suspectés de trahison potentielle étaient presque tous affectés dans les régiments demeurant en Algérie et au Maroc qui ne faisaient pas face à "l'ennemi" (les Marocains nationalistes n'étant officiellement que des "rebelles"). Ne menant donc pas la "vraie guerre", méritaient-ils au même titre que les autres la naturalisation promise par la Légion ? Telle était la question...
9) - "Siret" : ami de la famille, neveu d'Hélène, bonne de Marthe, ancien collaborateur de Paul à Bordeaux, apparemment employé à la Compagnie du gaz de Bordeaux.
10) - "dépister" : détourner d'une piste, tromper, illusionner...

11) - "Brunswick" : Paul, né dans le Duché de Brunswick, conserve à cette ville - qu'il ne considère pas allemande - une grande estime. Il se réjouit donc que sa population ait manifesté contre l'arrestation le 1er mai 1916 à Berlin de Karl Liebknecht, leader "spartakiste" (communiste révolutionnaire, pacifiste antimilitariste). Cette agitation, qui ne cessera pas jusqu'à la révolution de 1918, se trouva amplifiée le 11 juillet 1916 par la nouvelle de l'échec de l'offensive dite "finale" de l'armée impériale sur Verdun. Bien qu'il soit possible que Paul ait été informé de cet échec allemand par la radio militaire de sa compagnie, le fait qu'il n'en dise rien le lendemain à Marthe laisse penser qu'il n'en avait pas reçu la nouvelle. En tout cas, il était naïf (ou provocateur ?) de sa part de vouloir convaincre son éventuel censeur militaire de donner un avis favorable à sa demande de naturalisation en proclamant son amour du Duché de Brunswick et sa fierté de compter parmi ses concitoyens d'origine le Docteur Bracke, défenseur du communiste révolutionnaire emprisonné Karl Liebknecht, lui-même communiste et fils (comme Karl, fils de Wilhelm Liebknecht) de Wilhelm Bracke, l'un des fondateurs avec le précédent et August Bebel, parmi d'autres, à Eisenach en août 1869, du Parti ouvrier social-démocrate allemand, section locale de la Première Internationale communiste marxiste. 


vendredi 8 juillet 2016

Lettre du 09.07.1916

Soumission et retour d'armes d'insoumis
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juillet 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et t’accuse réception de tes lettres des 26, 28, 29 & 30 Juin ainsi que des lignes de Suzette datées du 2 cour. qui m’ont fait un vif plaisir. Mais je reste vraiment ahuri de tes craintes vraiment maladives (1) que tu te fais pour moi ! Je t’ai pourtant dit et répété maintes fois que si par hasard il m’arrivait quelque chose, tu serais télégraphiquement avisée par les soins de la Compagnie qui a, naturellement, ton adresse. Sachant que j’étais en route depuis le 11 Juin (2), tu devais bien te dire que ma correspondance deviendrait irrégulière et cela d’autant plus que tu savais que nous allions loin de Taza. Enfin, tout va bien qui finit bien, mais je t’en prie, ne te fais pas tant de mauvais sang surtout pour moi. Je t’ai écrit aussi souvent que cela m’était possible, c.à.d. qu’il y avait du courrier, et tu dois bien avoir reçu de cette colonne 8 à 10 cartes plus les deux lettres ???
Au point de vue de la marche, cette colonne était assez passable, mais la chaleur était accablante, l’eau souvent rare et le pain aussi. Comme nous étions réunis avec la colonne de Fez et, par conséquent, assez nombreux, le ravitaillement n’était point chose facile dans le bled. Aussi le pain était-il très souvent moisi - et même, il manquait complètement et était alors remplacé par la farine dont nous faisions nous-même la “kesra”, du pain arabe. J’ai mangé presque tous les jours une boîte de lait concentré, mélangé d’eau, ce qui est très rafraîchissant maintenant. Tu te souviens qu’autrefois je ne pouvais même pas boire une tasse de lait frais !
Au point de vue militaire, la colonne était plutôt dure, car nous avons presque journellement combattu contre des bicots qui comptent parmi les plus aguerris du pays. Heureusement que nous avions une artillerie relativement nombreuse, car sans cela nous aurions eu des pertes considérables. Les 14, 15 & 24 Juin ainsi que les 1° & 6 Juillet (3), nous avons eu des combats très sérieux. Le 6 ma section était désignée pour prendre à l’assaut un village situé à environ 2 1/2 km à 3 km du bivouac. Il fallait parcourir cette distance au pas gymnastique, descendant des ravins presque à pic et grimpant les mamelons sous le feu des Marocains et un soleil de plomb. Mon bidon avait été troué la veille et je n’avais donc pas de l’eau sur moi. Après le 3° bond, lorsque nous nous reposions derrière un pli du terrain, je croyais réellement crever de soif : heureusement j’avais encore un peu d’alcool de menthe dans un flacon que j’ai sucé avec un brin de paille. Cet alcool, rafraîchissant par excellence lorsqu’on en jette quelques gouttes dans un verre d’eau ou sur un peu de sucre, est tellement fort qu’il me brûlait littéralement la gorge et la langue. Mais il me donnait en même temps le coup de fouet, et, arrivé au village, j’ai pu avoir de l’eau du bidon d’un camarade. Le retour était encore plus pénible, car ici au Maroc où nous ne pouvons pas penser à conserver le terrain conquis (4), il faut retourner au bivouac qui est toujours dressé à proximité d’une source ou d’un cours d’eau. Les Marocains qui, battus, se retirent devant nous dans les montagnes, nous tirent alors dans le dos et une 2° ligne de tirailleurs de chez nous protège alors avec l’artillerie notre retraite. Mais malgré cela nos pertes sont ordinairement plus fortes en battant en retraite qu’en avançant. 
Le 6 donc, les balles sifflaient désagréablement autour de nos oreilles ; quelques-unes tombaient par terre à 1 ou 2 pas de distance, à tel point que je recevais deux fois la terre dans la figure. Comme il est d’usage de revoir en de tels moments scabreux en un seul clin d’oeil toute sa vie, je m’efforçais d’avoir rapidement cette vision prescrite par le code de la politesse, mais je m’aperçus bien vite que tout ce qu’on raconte à ce sujet est de la bêtise. On se dit : “Il arrive ce qui doit arriver”, et si un sifflement a été une fois trop proche de la tête, on ricane silencieusement : “Ce n’est pas ton matricule, celle-là”. Ce qu’il y a de bizarre, c’est qu’on distingue immédiatement un coup de fusil marocain d’une balle Lebel (5); les fusils bicots font “takooo”, les nôtres “tak” tout court. Au surplus, la balle marocaine, plus grosse que la nôtre, est en plomb et siffle beaucoup plus fort aux oreilles que la nôtre qui est plus pointue, plus mince et en cuivre. Et lequel de nous ne désirerait pas ce qu’on appelle une balle heureuse, c.à.d. une dans le mollet, la cuisse, le bras ou l’épaule qui entraîne 3 ou 4 mois d’hôpital et presque autant de convalescence en Algérie ? Ces blessés-là, qui ne restent naturellement pas estropiés, sont l’objet de toutes les jalousies ... Enfin, nous étions moitié morts de fatigue en arrivant au bivouac le 6 au soir. Il y avait ce soir là 2 quarts de vin, de l’eau de vie dans le café, un bon ragoût de poulet (que nous avions rapporté du village incendié par nous) du boeuf aux cornichons, du riz au chocolat et la soupe traditionnelle, la fête quoi, et chacun avait sa petite histoire à raconter. Notre Compagnie, bien que souvent engagée, a eu de la chance cette fois-ci. D’un autre côté, nous avons eu pas mal d’officiers hors de combat, et même tués ... (6)
Et puis, comme on est content de rentrer à Taza après un mois d’absence ! De loin on se montre les minarets, la forêt des oliviers, les remparts et les portes ...
Je suis étonné de ce que la Préfecture fasse tant d’histoires au sujet du L.P. (7). Evidemment, si tu ne l’obtiens pas, tu écriras une lettre recommandée suivant le conseil de Me Lanos disant que tes 2 dernières lettres sont restées sans réponse, qu’au surplus Me By (8) ne te communique pas, malgré ta demande, les conclusions du Tribunal de Nantes, tu te vois obligée, d’accord avec moi, de renoncer à ses services et que tu annules par conséquent le mandat que je lui avais donné en Décembre 1914 pour nous représenter. Tu le pries de t’accuser réception de ta lettre et de te faire parvenir la note de ses honoraires. Tu verras bien s’il a le culot de nous compter plus que les 200 Frs versés par L. (9)
Bonne nuit Chérie, je t’écrirai de nouveau demain ou mardi.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

P.S. N’oublie pas mon mandat, je suis un peu à la bourre (10) par suite de la colonne.




Notes (François Beautier)
1) - "craintes maladives" : Marthe est sans doute aussi très affectée par les nouvelles dramatiques données par la presse concernant l'ampleur des pertes durant le mois de juin 1916, qui restera dans l'histoire de la Grande Guerre comme le mois du paroxysme de l'enfer de Verdun, et pendant la journée du 1er juillet, réputée la plus meurtrière de tout le conflit (environ 60 000 morts toutes nationalités confondues) du fait du lancement de l'offensive britannique sur la Somme pour soulager les Français englués à Verdun. 
2) - "depuis le 11 juin" : Paul participe du 10 juin au 9 juillet 1916 à la colonne en direction de Fès destinée à repousser les Beni Ouaraïn rebelles. Il n'est sans doute pas informé que le 10 juin 1916 s'est levée la "Grande révolte arabe" contre les Turcs, menée par le Chérif de La Mecque, Hussein Ibn Ali, avec le soutien des Britanniques. Ce soulèvement incita immédiatement l'Allemagne a provoquer et à soutenir un regain d'activité des rebelles nationalistes marocains (antifrançais) au sud du Rif et sur les contreforts des Moyen et Haut Atlas.
3) - "6 juillet" : la rébellion antifrançaise de l'été 1916 partit du couloir de Taza où Paul la combattit à la fin juin et au début juillet. Cependant, c'est au sud du Haut Atlas, notamment dans le Tafilalet (Tafilalt en berbère), qu'elle replia ses forces (6 à 8 000 hommes) et souleva de nouveaux rebelles. Le lieutenant-colonel Doury l'affronta à partir du 6 juillet et la dispersa avec l'aide des troupes du Makhzen (gouvernement du sultan du Maroc sous protectorat français) à partir du 11 juillet.
4) - "le terrain conquis" : Lyautey manquait effectivement de troupes pour occuper le terrain : il avait envoyé au front en Europe l'essentiel de ses forces. Mais, officiellement, il ne s'agissait pas de "conquête française" puisque le Sultan du Maroc, avec son gouvernement (le Makhzen), était placé sous protectorat français et qu'il s'agissait pour la France de "pacifier" le pays.
5) - "Lebel" : fusil à armement automatique de calibre 8 mm, chargé au maximum de 10 balles (8 dans le chargeur, 1 dans la culasse, 1 en transfert entre chargeur et culasse), portant le nom de son inventeur, adopté par l'Armée française depuis 1887. Sa modernité tient au remplacement de la traditionnelle poudre noire par la nitrocellulose (beaucoup plus puissante et sans fumée) et des archaïques balles en plomb par des balles chemisées (recouvertes) de maillechort (Paul, en parlant de "cuivre", confond la cartouche avec la balle). Les rebelles marocains emploient essentiellement des fusils de la génération précédente, à un ou trois coups, avec balles en plomb et poudre noire, beaucoup moins puissants, précis et discrets.
6) - "et même tués" : Paul parle de "sa" compagnie en relevant qu'elle a "eu de la chance" (elle n'a officiellement perdu aucun homme). En disant "d'un autre côté", il évoque d'autres corps de troupes, par exemple la 2e batterie du 4e groupe d'artillerie de campagne d'Afrique (qui se joignit à la colonne pour l'appuyer et qui perdit un maréchal des logis), et plus généralement toutes les troupes de l'Armée française engagées au même moment du Rif jusqu'au sud du Haut Atlas (où il y eut des pertes, notamment dans le Tafilalet). 
7) - "L.P." : il s'agit sans doute du livret de police que Marthe devait faire viser chaque mois depuis le début de la guerre pour obtenir la reconduction de son permis de séjour. Cette reconduction supposant aussi que Marthe disposât de moyens suffisants d'existence, il importait que le jugement concernant la demande de levée du séquestre des biens de la famille soit officiellement prononcé et connu.
8) - "Me By" : Maître Bonamy, auquel Paul a confié la charge de le représenter pour obtenir la levée du séquestre. Il semble que Paul n'ait plus aucun respect pour cet avoué dont il résume brutalement le nom (dans sa carte postale du 28 juin précédent il l'avait même privé de l'abréviation de son titre "Me"), et que son mécontentement lui fasse perdre le fil de son discours en passant du problème du permis de séjour de Marthe à celui des honoraires de l'avoué qui ne donne plus de nouvelles depuis le printemps 1915. 
9) - L." : Leconte, associé de Paul.

10) - "à la bourre" : expression argotique de joueur de cartes signifiant "appauvri" et/ou "en retard". C'est bien le cas de Paul...

dimanche 3 juillet 2016

Carte postale du 04.07.1916

Document Delcampe

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

En face du poste de Coudiac (1), le 4 Juillet 1916

Chérie,

J’ai ta lettre du 23 Juin et vais essayer de poster cette lettre ce soir au poste de Coudiac. Tu as réellement tort de t’inquiéter : je t’écris aussi souvent que possible, mais ici dans le bled les boîtes à lettres et les bureaux de poste sont bien moins nombreux qu’à Bordeaux ! Enfin, tout va bien, et aussitôt rentré à Taza je t’écrirai une longue lettre.
En attendant 1000 baisers pour toi et les enfants.

                                               Paul


Je crois que nous serons de retour dans une huitaine.


Note (François Beautier)
1) - "en face de Coudiac" : puisque Paul est descendu le 30 juin dans la vallée de l'Innaouen pour poster de Matmata sa carte du 28 juin, on peut supposer que ce "en face" signifie "sur la rive nord" du couloir de Taza, au droit de Koudiat el Biad.