mercredi 14 décembre 2016

Lettre du 15.12.1916

Le Général Nivelle en 1916

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 15th December 1916

Darling, 

Thank you for your kind letter of the 3rd and the 5th inst. returning me the mine of the 29th October. My sentence concerning the words “3 months” is really not quite clear and I should have better done to write “You ought to say 3 months” instead of 3 month. But as a matter of fact the French expression “on dit” is translated in English not by the words “one says” but by several expressions differing with the sense you are giving to your sentence. So you will hear very often “People say” but also “You say”.
But why do you always write “lext time” instead of “last time” ? 
Knowing that Mr. Frid had left Bel Abbes the 23rd ult. I thought already he would not have passed via Bordeaux but that he would travel directly to Paris where he has some parents, a married sister I think. So I am really glad to hear that he called on you as he had promised it when leaving Touahar. But I do not understand at all why his brother is in a “camp de concentration” as he is of Russian birth. Has he been naturalised German ? Frid told me very often that he likes children very much ; I think he got satisfaction occasionnally his visit !
I heard yesterday that our Generalissime of Morocco Mr Lyautey got Minister of the War-Office and that he will be replaced here by General Gouraud, the same who coming from the West joined General Baumgarten when this officer arrived at Taza from the East and who, last year, was wounded at Gallipoli. Mr. Lyautey has been appreciated here more as political man than as soldier properly spoken. I am nevertheless surprised of this choice as he is rather old, as he left France since many years and as finally he does not hear very well. Perhaps the French Government wants to present to the Parliament a man “de prestige”, for the French newspapers “cannot repeat enough” - they say so - that the conservation of Morocco is exclusively due to Mr. Lyautey. Mr. Joffre seems also to be replaced by General Nivelle though he conserves his title of Generalissime of the allied armies or technical director of the war.
It is only to hope that the war will be carried on in a more energical way , at least on the Western front, for I do not follow at all the events in the East, or at least on the Russian theater. The invasion of Rumania is not at all a confirmation of the “usure allemande” so often repeated by the papers. I think nevertheless that this act costed the life of a lot of German soldiers and that, seen under this point of view, it will contribute to finish the war. Everybody says of course that the possession of Bucarest has no influence on the issue of the struggle. Why do they not say that it is a success for the Allies ?
I do not remember to have got your letter of the 30th October speaking of the importance of that day. At Touahar I was fully convinced that Alice’s birthday was the 30th of November and I saw only at Taza that I was mistaken.
Frid sent me today a postcard from Libourne stating that he was extremely well - even too well, he says - received at Caudéran and that he was very pleased to talk all the day with the children. He is adding that although he had a great desire to kiss them when leaving the house he did not venture to do so : “Ayant embrassé tant de vice en Afrique, je n’osais pas embrasser l’innocence.” Penhoat also writes me, telling that his wife will go with him to Nantes where he expects to meet you in order to see the lawyer together. Of course, if you could see the Attorney, that would be very important to clear up our situation and to know if really it is useful to continue our steps with Messrs. Bonamy and Lanos. You may always try to be introduced to the Procureur who, I think, has an illimited power in all that question.
With reference to my permission, I shall await the arrival of the General Gouraud who is told to be a real soldier, appreciating the troops after their efforts without looking if they are Territoriaux, Zouaves, Tirailleurs or Légionnaires. But even if I should get the chance to get a permission, there is no possibility to leave here before the month of February. But this own idea has already charm enough for me.
Sincerely yours

Paul

Do you want some more newspapers from Cardiff ? 

Traduction (Anne-Lise Volmer): *

Ma chérie, 

       Merci pour ta bonne lettre des 3 et 5 courant, qui me renvoie ma lettre du 29 octobre. Ma phrase contenant les mots "trois mois" n'est vraiment pas très claire, et j'aurais dû écrire "il faudrait dire trois mois", au lieu de trois mois. Mais en fait l'expression française "on dit" se traduit en anglais non par "one says", mais par différentes expressions, selon le sens de la phrase. On entendra donc très souvent "People say", mais aussi "you say". 
      Mais pourquoi donc écris-tu toujours "lext time" au lieu de "last time"? 
      Sachant que M. Frid (1) a quitté Bel Abbès le 23 du mois dernier, je pensais qu'il ne serait pas passé par Bordeaux, mais qu'il se rendrait directement à Paris, où il a de la famille, une soeur mariée je crois. Je suis donc très content de savoir qu'il t'a rendu visite, comme il avait promis de le faire en quittant Touahar. Mais je ne comprends pas du tout pourquoi son frère est dans un "camp de concentration"**, comme il est de naissance russe. A-t-il été naturalisé allemand (2)? Frid m'a souvent dit qu'il aime beaucoup les enfants, et je pense qu'il a été content à l'occasion de sa visite!
      J'ai entendu dire hier que notre généralissime au Maroc, M. Lyautey (3), est devenu Ministre de la Guerre, et qu'il sera remplacé ici par le Général Gouraud, le même qui, arrivé ici de l'ouest, a rejoint le Général Baumgarten (4) quand cet officier est arrivé à Taza de l'est, et qui, l'an dernier, a été blessé à Gallipoli (5). M. Lyautey a été apprécié ici davantage comme un homme politique que comme un militaire à proprement parler. Je suis cependant surpris de ce choix, comme il est plutôt vieux, qu'il a quitté la France depuis plusieurs années, et qu'il n'entend pas bien. Peut-être le gouvernement français veut-il présenter au Parlement un  homme "de prestige"** (6), car les journaux français ne peuvent pas répéter assez souvent que c'est exclusivement grâce à lui - c'est ce qu'ils disent - que le Maroc a été conservé. M. Joffre (7) semble aussi devoir être remplacé par le Général Nivelle, quoiqu'il conserve son titre de Généralissime des armées alliées, ou directeur technique de la guerre.
      On ne peut qu'espérer que la guerre continuera de manière plus énergique, du moins sur le front occidental, car je ne suis pas du tout les évènements à l'est, ou du moins sur le théâtre des opérations en Russie. L'invasion de la Roumanie n'est pas du tout une confirmation de "l'usure allemande"** (8),  comme le répètent si souvent les journaux. Je crois néanmoins que cette action a coûté leur vie à de nombreux soldats allemands, et que, de ce point de vue, elle contribuera à mettre fin à la guerre. Tout le monde dit, bien sûr, que la possession de Bucarest n'a pas d'influence sur le résultat du combat. Pourquoi ne disent-ils pas que c'est un succès pour les Alliés? 
      Je ne me souviens pas d'avoir reçu ta lettre du 30 octobre, qui parlait de l'importance de ce jour. À Touahar, j'étais absolument persuadé que l'anniversaire d'Alice était le 30 novembre, et c'est seulement à Taza que j'ai vu que je m'étais trompé.
      Frid m'a envoyé aujourd'hui une carte postale de Libourne, me disant qu'il a été extrêmement bien reçu - même trop bien - à Caudéran (9), et qu'il a été très content de parler avec les enfants toute la journée. Il ajoute que, bien qu'il ait eu très envie de les embrasser en quittant la maison, il ne s'est pas aventuré à le faire: "Ayant embrassé tant de vice en Afrique, je n'osais pas embrasser l'innocence"**. Penhoat m'écrit aussi, me disant que sa femme l'accompagnera à Nantes, où il pense te rencontrer pour que vous voyiez l'avocat ensemble. Bien sûr, si vous pouviez voir l'homme de loi, ce serait très important pour éclaircir notre situation, et pour savoir s'il est vraiment utile de poursuivre avec Messrs Bonamy et Lanos. Tu peux toujours essayer d'être présentée au procureur, qui, je crois, a un pouvoir illimité dans cette question. 
      En ce qui concerne ma permission, j'attendrai l'arrivée du Général Gouraud (10), dont on dit que c'est un vrai soldat, appréciant les troupes selon leurs efforts sans regarder si ce sont des Territoriaux, des Zouaves, des Tirailleurs ou des Légionnaires. Mais même si j'avais la chance d'obtenir une permission, il n'y aurait aucune possibilité de partir avant Février.  Mais cette seule idée a déjà suffisamment de charme pour moi.
      Bien à toi


                                                                                                                    Paul

Veux-tu d'autres journaux de Cardiff? (11)

* L'anglais de Paul, très courant, n'est cependant pas parfaitement académique, et contient quelques erreurs et  maladresses, que nous n'avons pas rendues dans la traduction.
** En français dans le texte.





Notes (François Beautier)
1) - "Mr. Frid" ; ancien Légionnaire à Taza, d'origine russe, démobilisé à Sidi Bel Abbès (Algérie) après 5 ans de contrat. Ce caporal ami de Paul lui avait promis de rencontrer Marthe à Bordeaux en allant visiter son propre frère à Libourne (voir la lettre du 3 décembre 1916). 
2) - "naturalisé allemand" : les Russes étant alliés des Français, il n'y avait aucune raison juridique à la rétention d'un Russe dans un camp français de regroupement (on disait aussi "de concentration") des étrangers ressortissants de pays ennemis. Cependant il faut compter avec les raisons policières (extra-judiciaires) non-dites : pour le gouvernement russe, un révolutionnaire (ou frère de révolutionnaire, comme Frid) était un ennemi qui pouvait donc être considéré comme tel par la police française. En 1917, les soldats russes entrés en révolution contre le tsarisme en France furent réprimés par la gendarmerie puis carrément pilonnés par les canons de 75 mm de l'artillerie française les 16 et 17 septembre dans le camp de La Courtine (en Creuse) où 10 000 d'entre-eux avaient été regroupés.
3) - "Lyautey" : Hubert Lyautey, Résident général de la France au Maroc, est nommé Ministre de la Guerre du gouvernement Aristide Briand le 12 décembre 1916. Il est remplacé au Maroc par le général Henri Gouraud. Lyautey - qui conservait le titre de résident général - fut d'emblée en désaccord avec le gouvernement qui avait d'une part amputé le Ministère de la Guerre en créant un Ministère de l'Armement (confié au socialiste Albert Thomas) et un Ministère des Transports et ravitaillement militaires (confié à Édouard Herriot) et d'autre part entrepris de nommer Nivelle (dont Lyautey n'appréciait pas l'impulsivité) comme successeur de Joffre. Lyautey démissionna avec tout le gouvernement (le sixième d'Aristide Briand) le 17 mars 1917. 
4) - "Baumgarten" : le général Maurice Baumgarten avait participé au rétablissement de la liaison entre les deux Maroc par la jonction à Taza, le 10 mai 1914, des troupes du Maroc occidental conduites par Gouraud et des siennes venues du Maroc oriental, le tout sous le commandement de Lyautey. 
5) - "Gallipoli" : péninsule turque de la rive nord du détroit des Dardanelles où les forces franco-britanniques furent massacrées en tentant de débarquer (voir la lettre du 26 septembre 1916). Henri Gouraud, chef du corps expéditionnaire français, y perdit un bras au combat en juin 1915.
6) - "un homme de prestige" : Hubert Lyautey, Joseph Joffre et Joseph Galliéni sont alors les trois généraux les plus prestigieux. Tous trois sont des "coloniaux" aguerris en Afrique noire française (au Sénégal, au Mali, au Soudan français), à Madagascar, au Tonkin. Lyautey, considéré comme l'organisateur du Maroc moderne (et comme le conservateur du Maroc dans le giron colonial français), plus jeune que Galliéni et moins usé que Joffre (de fait limogé) est le plus prestigieux des trois et donc choisi par Aristide Briand. 
7) - "Joffre" : Joseph Joffre, qui jouit d'une grande popularité du fait de sa bonhommie, est fortement contesté au gouvernement, au parlement et à l'armée pour le bilan effroyable de ses longues et lentes opérations de "grignotage" de l'ennemi, tant à Verdun que sur la Somme. On lui cherche un successeur à la tête des armées du Nord et de l'Est. Le nom de Joseph Galliéni est avancé mais l'homme n'en a pas envie (ancien gouverneur général de Madagascar, il avait déjà pris sa retraite lorsqu'il fut rappelé à la défense de Paris et lança la fameuse bataille des taxis de la Marne, les 6 et 7 septembre 1914). C'est finalement le médiatique et ultra-belliciste Robert Nivelle qui remplacera Joffre - nommé conseiller technique militaire du gouvernement - à partir du 25 décembre 1916. Nivelle sera à son tour limogé après l'échec de son offensive du Chemin des Dames en avril 1917. 
8) - "usure allemande" : l'année 1916 se terminant en France par le recul des Allemands sur Verdun (la bataille s'achèvera officiellement le 18 décembre 1916) et la Somme (achevée un mois plus tôt), la presse française et britannique, s'inspirant de l'expression "je les grignote" de Joffre, s'impatiente d'une possible victoire en rabâchant l'idée d'une inéluctable "usure allemande". En fait, sur les fronts orientaux, l'Allemagne progresse : Bucarest, capitale de la Roumanie, est occupée par ses troupes depuis le 6 décembre du fait de l'insuffisante aide française et russe ; la Russie n'a rien pu faire contre la création le 5 novembre 1916 d'un royaume fantoche de Pologne sur ses propres terres, ni contre la défaite de son alliée roumaine, et ses troupes ne progressent plus nulle part depuis le 18 novembre 1916 (abandon de l'offensive de Broussilov). Le mythe d'une usure allemande ne trompe plus personne, chacun sent que l'année 1917 sera longue et difficile... 
9) - "à Caudéran" : Frid a donc été reçu par Marthe et les enfants. 
10) - "Gouraud" : sur la question des permissions Gouraud sera aussi inflexible que Lyautey (devenu Ministre de la Guerre) du simple fait que le manque de troupes au Maroc perdurait. Plus généralement, Gouraud se comporta très exactement comme le continuateur de Lyautey (qui demeurait d'ailleurs Résident général).
11) - "Cardiff" : Paul reçoit de ses amis gallois le "South Wales Daily News", principal quotidien du Pays de Galles du Sud, édité à Cardiff, ce qui ne doit pas manquer d'intriguer ses supérieurs et collègues, tout comme la rédaction en anglais de cette lettre adressée à son épouse et traitant d'informations plus stratégiques que familiales...


samedi 10 décembre 2016

Lettre du 11.12.1916

Oswald Boelcke (Wikipedia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Décembre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 2 Décembre et te confirme mes lignes de vendredi dernier. Est-ce que Georges a eu réellement tout seul l’idée que je ne lui ai jamais rien envoyé du Maroc ? En réfléchissant, je trouve qu’il a réellement raison et je regrette presque de n’avoir rien mis spécialement pour lui dans mon colis de l’autre jour. Mais dans ce cas il l’aurait mis sur le compte du Père Noël et non sur le mien ; force est donc d’attendre son prochain anniversaire pour lui adresser quelque chose de palpable, vu que Suzanne a eu un sac et Alice maintenant un foulard.
Quant à l’état d’esprit provoqué ou amené par la guerre, l’Oeuvre (1) publiait l’autre jour un joli “Hors d’Oeuvre” dirigé contre Maurice Barrès (2). Celui-ci n’était pas nommé, mais on parlait d’un romancier, académicien très en vogue et qui a, depuis le début, décrit la guerre comme la renaissance de la France, la revanche ardemment souhaitée depuis plus de 40 ans, le réveil des vertus guerrières du pays etc. etc. Donc, cet homme du jour, voulant prendre son courrier, entre dans la loge de sa concierge et trouve celle-ci en larmes et toute désespérée. A sa demande ce qu’elle avait, elle lui fait voir une lettre lui annonçant la mort de son fils unique quelque part dans la Somme. L’académicien sort quelques mots de consolation d’usage, mais la bonne femme, exaspérée, lui saute presque à la gorge et répète sans cesse : “Est-ce justice ? Je vous demande seulement si c’est justice ?” L’éminent poète serait sorti sans essayer d’expliquer. Gustave Théry (3) s’attaque du reste souvent à l’état d’esprit des dirigeants. L’autre jour en relatant le fait qu’à la mort de l’aviateur Boelke (4) les aviateurs anglais ont jeté dans les lignes allemandes une couronne avec un hommage éclatant au champion disparu, il disait qu’en France on serait incapable d’un pareil geste. On dirait certainement une fois la victoire acquise “Donne lui à boire” (5) par pitié pour le vaincu, mais en attendant on s’appliquait à couvrir d’injures l’adversaire, à l’ironiser, à parler qu’il se cramponnait lâchement dans ses tranchées, alors que dans un cas pareil on relaterait une résistance héroïque de nos sublimes poilus ! Mais je crois que tous les belligérants sont à l’heure actuelle tellement engagés à fond qu’il est à peu près impossible de modifier leur ligne de conduite, à moins d’y mettre encore plus d’énergie - comme ce sera sans doute le cas en Angleterre où Lloyd George va remplacer le vieux et modéré Asquith (6) et où de grands changements ont eu également lieu dans l’amirauté. Cela aura aussi fatalement sa répercussion en France ; Gustave Hervé insère souvent dans son journal des devises telles que : Il faut faire la guerre avec toute l’énergie et sans ménagement - ou rentrer dans ses foyers (7) etc. etc.
Pour en revenir encore une fois sur la question qui nous divisait récemment, je trouve, tout comme toi, que ton existence est trop engagée pour faire maintenant des changements de fond qui la bouleverseraient de fond en comble et, pour cette raison même, sont pratiquement irréalisables. Ce sont d’abord les enfants qui nécessitent impérieusement ta présence continuelle et te rendent pour ainsi dire prisonnière. Et je suis étonné que ce soit juste cette circonstance que tu sembles si souvent oublier : voir l’affaire de l’école hôtelière ! Notre situation matérielle n’est certes pas bien brillante, et ce qui la rend désagréable c’est l’incertitude de l’avenir. Mais enfin, quand on a tant soit peu de confiance en sa propre personne, il n’y a nullement lieu de s’inquiéter outre mesure, d’autant plus que 80% au moins des autres sont dans la même incertitude. D’autre part, si ta situation actuelle est loin de valoir celle d’avant la guerre, tu ne dois quand même pas souffrir matériellement comme beaucoup d’autres et c’est là un grand point. Si j’obtiens une permission, on pourra librement causer de nos projets d’avenir ne fût-ce que pour te remonter un tout petit peu le moral. Enfin espérons toujours que les permissions pour nous autres viendront aussi un jour et surtout que la fin de la guerre n’est pas trop loin. J’y crois toujours et d’après quelques informations que je viens de recevoir - non point par les journaux  (8) - je pense même que ce sera plus tôt qu’on ne pense généralement.
Je suis curieux de connaître le résultat de l’entrevue Leconte - Penhoat (9), supposant que Leconte qui, plus que personne, a besoin d’un confident pour vider le trop-plein de son coeur, profitera de l’occasion pour tenter un rapprochement même intime avec Mr. Penhoat. Ce dernier, s’il a personnellement assez de répugnance, sera tout de même suffisamment malin pour tirer à l’autre les vers du nez - pour voir clair enfin. Et je compte aussi que, se sentant incapable de faire beaucoup d’affaires, L. (10) a du moins pratiqué l’économie - ce qui serait déjà quelque chose de façon que la situation financière est loin d’être aussi mauvaise que Penhoat se la figure.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "L'Œuvre" : journal créé en 1904, devenu quotidien en 1915.
2) - "Maurice Barrès" : écrivain, journaliste, homme politique, académicien, surtout connu et célébré comme incarnation, théoricien, porte parole et chef du nationalisme français (1862-1923).
3) - Gustave Théry : en fait, Gustave Téry, fondateur, directeur et éditorialiste de l'Œuvre, journal auquel il a donné une périodicité quotidienne en 1915. Il défendait des idées pacifistes (dites défaitistes), pourfendait les gouvernants et plaidait pour la création d'une Société des Nations. 
4) - "Boelke" : en fait Oswald Boelcke, as de l'aviation allemande, né en 1891, organisateur en mars 1916 d'un nouveau type d'escadrille de combat en avions monoplaces pour contrôler le ciel de Verdun, descendu au-dessus de Bapaume (seuil entre la Somme et le Bassin parisien) le 28 octobre 1916, par suite d'un heurt en vol avec un autre avion de sa formation lors d'un combat contre les lieutenants Knight et MacKay de la 24e escadrille de la chasse aérienne britannique. Les aviateurs anglais lui rendirent effectivement l'hommage que rapporte Paul en citant un article de L'Œuvre de Gustave Téry.
5) - "Donne-lui à boire" : citation incomplète du célèbre dernier vers "Donne-lui tout de même à boire, dit mon père" du poème "Après la bataille" de Victor Hugo (publié dans le recueil "La Légende des siècles" en 1859). Dans ce texte, Hugo illustre l'idée que l'héroïsme ("mon père, ce héros...") n'est pas dans le bellicisme mais dans la fraternité.
6) - "Asquith" : Herbert Asquith (1852-1928), ancien Premier ministre libéral du Royaume-Uni, favorable à la recherche de conditions de paix que son ministre de la Guerre David Lloyd George considérait défaitistes et attentistes, démissionna le 5 décembre 1916 à la suite de la défection d'une partie des éléments conservateurs de sa coalition de centre-gauche lui reprochant l'échec de l'expédition des Dardanelles. Lloyd George (1863-1945), lui aussi libéral, lui succéda du 7 décembre 1916 au 22 octobre 1922 à la tête d'une coalition plus conservatrice, belliciste et nationaliste. Paul a évoqué la figure de David Lloyd George dans sa lettre du 8 octobre 1916.
7) - "ou rentrer dans ses foyers, etc." : Gustave Hervé, fondateur du journal "La Victoire" lancé en janvier 1916, était passé au début de la Grande guerre de l'antimilitarisme pacifiste le plus radical au patriotisme de l'Union sacrée puis, à la fin 1915 au nationalisme belliciste le plus virulent. Il acheva sa dérive idéologique en créant en 1919 le "Parti socialiste-national" d'extrême droite. Paul, qui a vraisemblablement inspiré l'article de La Victoire consacré à la privation de permissions des Légionnaires au Maroc (voir sa lettre du 7 décembre 1916), se dédouane peut-être ici en critiquant les grossiers slogans jusqu'au-boutistes de ce journal et de son fondateur.
8) - "non point par les journaux" : une fois de plus, Paul semble tout à fait inconscient du risque qu'il encourt de voir sa naturalisation refusée en laissant entendre qu'il reçoit des informations par d'autres voies que celles du commun de ses collègues. La suspicion que lui vaut sa nationalité auprès de ses observateurs militaires, encore renforcée par son statut d'intellectuel polyglotte, voire par son appartenance à la supposée "race" juive (l'Affaire Dreyfus demeure très proche), ainsi que par ses relations interlopes (Suède, Angleterre, USA, etc.) et ses éventuelles entrées dans la presse d'opposition (La Victoire), se trouve ici accrue par l'évocation d'accès secrets à des informations d'ordre stratégique ! Ou alors, Paul joue-t-il une dangereuse provocation consistant à faire croire à ses censeurs militaires qu'il dispose par ses relations de pouvoirs supérieurs aux leurs ?
9) - "Leconte - Penhoat" : les deux associés de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.
10) - "L." : Leconte.

mardi 6 décembre 2016

Lettre du 07.12.1916





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Décembre 1916

Ma Chérie,

Voilà enfin mon colis en route et je t’assure que cela n’a pas été sans peine. L’objet te destiné était trop lourd pour être expédié par la poste comme échantillon recommandé. J’étais donc forcé de le mettre dans une caisse pour en faire un colis postal dont l’expédition fait toute une histoire ici. Car non seulement il faut le porter à la gare qui est à presque une heure de la ville haute, mais il faut encore prendre par l’entremise du vaguemestre un mandat pour l’Officier Transitaire à Oujda représentant les frais de transport qu’on ne peut pas acquitter ici ! Arrivé (la 2° fois) à la gare - car la 1° fois je n’avais pas pris le mandat, j’ai dû rouvrir la caisse pour en sortir le livre “la Guerre des Mômes” (1), le colis pesant plus de 3 kg, poids pour lequel j’avais pris le mandat. La caisse ne contient donc plus que ton cadeau, “Numa Roumestan” (2) et un petit foulard en soie destiné à Alice pour son dernier anniversaire. Toutefois, en réfléchissant, je trouve que l’étoffe de ce foulard est tellement mince qu’Alice n’aurait qu’à le toucher pour l’abîmer. Tu le lui mettras donc de côté pour plus tard , ou bien il te servira comme dessus de table. Comme cependant il est composé de couleurs éclatantes, comme c’est l’usage ici, il ne pourra peut-être pas servir à ce dernier usage. J’espère que le tout arrivera en bon état ainsi que les fruits et à temps pour être placé sous l’arbre de Noël.
En allant à la gare militaire, j’ai vu aussi pour la première fois de près la gare civile qui s’élève plus près de Taza et sur le front de la ville européenne (dont il n’existe encore que le mur d’enceinte pour le moment). Cette gare, tout en blanc, est un très beau monument en style arabe comme peu de villes françaises en ont. Elle est très vaste et sans doute construite en perspective de la voie ferrée normale qui, plus tard, remplacera le chemin de fer stratégique à voie étroite. Le champ d’aviation avec de grands hangars se trouve également de ce côté-là - mais il y avait tellement de boue dans ces parages que j’avais hâte de rentrer avant la pluie.
“La Victoire” du 28 Novembre dont j’ai pu voir seulement un numéro publiait sous sa fameuse colonne “Peut-on le dire ?” - qui contient des réclamations souvent violentes d’ordre militaire, l’entrefilet suivant : Peut-on dire que ceux de la Légion qui vont en colonne au Maroc, dans le Maroc Central, et qui ont leur famille en France, mériteraient bien une permission de temps en temps depuis deux ans qu’ils triment là-bas ? - Peut-on dire au ministre, à ses subordonnés et à l’opinion publique ignorante, qu’on n’a pas nécessairement tué père et mère quand on est à la Légion (3)?
C’est là peut-être un commencement de campagne en faveur des permissions pour les légionnaires, peut-être aussi est-ce une façon élégante de condenser ce problème en quelques lignes qui ne compromettent personne ???
Ainsi que je le disais sur ma dernière carte, la lettre du 17 m’est parvenue via Casablanca - Fez. Ce que tu me dis au sujet de Siret (4) confirme bien mes suppositions déjà émises qu’il travaille pour une maison locale ; et comme c’est pour un courtier maritime, il est plus que probable qu’il n’y gagne pas lourd, car Mr. Berraut qui avait autrefois la clientèle de B. ainsi du reste que de Colombier (5), ne la menait pas large (6)! Que Woolougham, marchand de charbon et homme aisé, se chauffe au soleil - voir l’histoire de Diogène - n’est pas banal, et pourtant je doute fort que ce soit le pur patriotisme qui l’ait engagé à suivre ce traitement préconisé par certains médecins sous forme de “bains de soleil” (7). Tu dois pouvoir vérifier toi-même si Mme Robin a été payée à termes échus par Leconte ; je ne me rappelle naturellement point de l’arriéré que nous avions chez elle. Mais je crois fermement que tu te trompes en ce qui concerne les dispositions du moratorium. Je sais pertinemment qu’au moins pendant la première année de la guerre tout homme sous les armes bénéficiait du moratorium quel que fût le montant de son loyer !
Pour les hommes non mobilisés il y avait bien des restrictions quant aux chiffres, mais je ne crois pas que le décret ait été modifié pour les hommes présents sous les drapeaux. Renseigne-toi donc si possible : il y a de petites brochures traitant cette question (8).
Que l’acacia te servira pour faire du feu n’a certainement pas été prévu par toi lorsque la question s’est posée pour la première fois ? 
J’ai aussi tes lignes des 26 et 29 Novembre qui se trouvent en partie répondues par ma dernière lettre. Il ne faut cependant pas croire que si la vie ici a eu pas mal d’influence sur mon physique, mon moral en soit sérieusement atteint. Je n’ai pas trop perdu de mon optimisme, en mettant naturellement à part l’humeur des jours de grande pluie où l’on est forcé de se traîner dans la boue et sous les averses. Mais d’une façon générale, j’envisage l’avenir sans crainte aucune et je compte fermement que c’est le dernier hiver que je passe au Maroc. Même les agissements de Leconte et l’attitude du Proc. (9) ne m’éprouvent pas outre mesure. Ce qui cependant m’agace, c’est ton insistance acharnée de me prouver que tôt ou tard nous allons mourir de faim et de froid - que nous sommes poursuivis et tracassés de tous les côtés et que si j’échappe aux balles marocaines, il me tombera forcément une tuile sur la tête en rentrant à Bordeaux. Je veux bien admettre que tu penches un peu au pessimisme, mais est-ce une raison pour que tu me reproches sans cesse de l’inertie, du manque d’énergie et de la résignation parce que tu ne me fais pas partager tes idées noires ? 
Voilà tout simplement les raisons qui m’ont dicté la lettre qui t’a tant choquée ! Car à côté de cela tu sembles vexée que je n’approuve pas sans restrictions toutes les démarches que tu proposes et tous les projets que tu fais parce que je suis persuadé que lesdits projets et démarches n’auront aucun but pratique et que ce serait du temps perdu.
Je reviendrai dans ma prochaine lettre encore sur les autres questions que tu me poses. Mais sache en attendant que si je n’écris pas plus souvent c’est que réellement je n’en ai pas le temps et que ce n’est pas pour te faire souffrir comme tu sembles encore te l’imaginer !
Je suis vraiment content de savoir que les deux petits ont recouvert (10) leur robuste santé et j’aime espérer qu’il en va de même avec toi bien que tout me fasse craindre que tu te consumes lentement avec toutes tes idées noires.
A bientôt.
Bien à toi,

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "La guerre des Mômes" : ce livre d'Alfred Machard avait été promis à Alice pour son anniversaire dans la lettre du 26 novembre 1916 (voir cette lettre), ce qui démontre que Paul ne savait plus la vraie date de cet anniversaire (le 30 octobre) et qu'il n'avait pas tenu sa promesse.
2) - "Numa Roumestan" : Paul, dans sa lettre du 24 août 1916 avait annoncé à Marthe qu'il lui expédierait ce livre d’Alphonse Daudet après l'avoir lu. Encore une promesse non tenue ? 
3) - "quand on est à la Légion" : il se pourrait fort que ce texte soit précisément celui que Paul envisageait d'adresser aux journaux d'opposition (dont "La Victoire" de Gustave Hervé) dans sa lettre du 1er novembre 1916 (voir cette lettre) et qu'il aurait effectivement envoyé à "La Victoire" si l'on se réfère à sa lettre du 28 novembre. On relève en effet dans le texte publié par ce journal et intégralement cité par Paul des thèmes chers à ce dernier : le primat de la géographie naturelle (Maroc central) sur la géographie administrative (les deux Maroc de Lyautey) ; le thème du travail (ils "triment") plutôt que celui des combats ; le thème du martyr ayant seul raison contre les chefs et la foule ignorante (voir son admiration pour la pièce d'Ibsen "Un ennemi du peuple" dans sa lettre du 3 décembre). Enfin, on peut détecter dans cette façon de citer intégralement un texte réputé anonyme une tactique particulière de Paul consistant à multiplier auprès de son censeur éventuel à la fois les signes de sa détermination à revendiquer ses droits et de son consentement à respecter les usages de la "Grande muette". Notons aussi le compliment qu'il s'adresse plus bas: "une façon élégante", et la remarque finale, "qui ne compromettent personne": c'est bien le genre d'humour de Paul!
4) - "Siret", ancien employé de la société Leconte, renvoyé en janvier 1916, de ce fait contraint à un emploi de substitution moins rémunéré.
5) - "Colombier" : les trois courtiers maritimes désignés "Berraut", "B." et "Colombier", apparaissent ici pour la première et dernière fois dans le courrier de Paul. 
6) - "ne la menaient pas large" : expression populaire signifiant "mener une vie étroite" par opposition à "mener une grande vie".
7) - "bains de soleil" : qu'a donc pu dire ou faire l'ami américain Wooloughan (ici affublé d'un m final, comme dans la lettre du 30 juillet 1916) qui puisse conduire Paul à hésiter entre trois interprétations : le dénuement volontaire (à la Diogène), la francophilie forcenée (éviter à la France d'importer du charbon) ou la pratique sanitaire du nudisme ? 
8) - "traitant de cette question" : depuis novembre 1915, Paul a demandé au séquestre de faire verser par la société L. Leconte & Cie les loyers du logement de Marthe à Caudéran. Cette question des loyers n'est pas plus claire dans l'esprit de Marthe que dans les hésitations des gouvernants et parlementaires (voir la note concernant Mme Robin dans la lettre du 30 juillet 1916);
9) - "le proc." : le procureur.
10) - "recouvert" : recouvré.


dimanche 4 décembre 2016

Carte postale du 05.12.1016

Carte postale de Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 5th of December, 1916

Having much trouble with my Xmas parcel, I do not find a moment to write you a letter in reply to yours of the 17th and 25th, the first having been received to-day via Casablanca.
I expect to be able to write you tomorrow if however I can forward the parcel which is not still quite sure as there are complications and courses of all sorts ! 
Lots of love for you and the children.


Paul

Traduction (Anne-Lise Volmer):

                                                                      Taza, le 5 décembre 1916

      Ayant de gros problèmes avec mes envois de Noël, je ne trouve pas un moment pour t'écrire en réponse à tes lettres des 17 et 25, la première reçue aujourd'hui via Casablanca.
      Je pense pouvoir t'écrire demain, si toutefois je réussis à expédier le colis, ce qui n'est pas encore tout à fait sûr, comme il y a des complications et des démarches de toutes sortes! 
      Toute mon affection pour toi et les enfants.



                                                                                                       Paul

vendredi 2 décembre 2016

Lettre du 03.12.1916




Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 3 Décembre 1916


Ma Chérie,

J’ai reçu en même temps - par suite sans doute d’une sage mesure de la Poste - les lettres des 22 & 24 Novembre.
Il est certain qu’en réfléchissant on se dit que nous n’avons aucun intérêt à nous embêter mutuellement. Ayant librement consenti de vivre en commun, il serait bête et idiot de rechercher des moyens pour nous créer des ennuis. S’il est certain que nous sommes tous les deux sous l’influence agaçante d’une longue séparation dont il est impossible de prévoir encore la fin, il reste néanmoins ceci, ce qui explique mon attitude, que tout ce que tu considères comme résignation, manque d’énergie et d’initiative etc. etc. est juste le contraire. J’estime en effet que la principale force d’un homme dans ma situation est un calme absolu et confiant et lorsque je vois quelquefois des camarades dans une situation semblable à la mienne en proie à des dépressions morales, au désespoir et au doute, je suis doublement convaincu de la justesse de la maxime d’Ibsen dans “Un ennemi du Peuple” (1) que l’homme le plus fort est celui qui sait se maintenir seul et sans l’appui des autres. Certes, je m’indigne souvent, j’attrape le cafard en voyant et en sentant certaines mesures en usage au Régiment, mesures “qu’il ne faut pas tâcher de comprendre” ni d’approfondir, comme chaque supérieur bienveillant t’explique. Au début je me suis insurgé, j’ai rouspété d’abord, ironisé ensuite. Le résultat net fut qu’on me décerna quelques motifs d’indiscipline bien tournés et que mon premier capitaine ne manqua pas une occasion pour dire en ma présence à l’Adjudant ou à un Sous-Off : Oui, Gusdorf, c’est un homme intelligent, il ne vous dit pas de grossièreté, mais il vous envoie de ces coups d’épingle ...
On comprend alors que c’est la lutte entre le pot de fer et le pot de terre et que fatalement ce dernier doit casser au choc. Donc, on prend son parti, et sous l’apparence de se résigner, pousse plutôt un autre à tâter tel ou tel terrain. Ceci dit, je te répète en toute sincérité que mes sentiments n’ont point changé et que je ressens pour toi au moins autant d’amour et de tendresse que le 16 Septembre 1908 (2).
Je te transmet ci-inclus une lettre que tu feras suivre à Mr. Penhoat. Comme je te disais déjà, j’estime que ton voyage à Nantes sera utile, ne fût-ce que pour connaître l’avis des 2 avocats sur la dissolution éventuelle de la Société (3), et si dans ce cas ma quote-part sera versée entre les mains de Me Palvadeau pour qu’il puisse t’envoyer la pension. Il me semble aussi que Me Bonamy met trop de temps pour répondre par lettre aux différentes questions que nous lui avons posées, alors que verbalement il ne pourra pas se dérober. Tu décideras donc en dernier ressort si oui ou non tu iras à Nantes. Me Bonamy doit te rendre aussi le bilan, le contrat et les autres pièces que tu lui as remises.
Voici maintenant où en est la question des permissions. La Portion Centrale (4) de notre Régiment de Bel Abbès a soumis le cas au Ministre et, en attendant sa décision, accorde des permissions aux Français qui ont une bonne conduite et méritent cette faveur, et aux étrangers qui ont leur famille en France, qui se sont bien conduits et dont la loyauté ne fait pas de doute. Mais malheureusement nous ne dépendons plus du tout de Bel Abbès : les 14 Compagnies du 1° Etranger stationnées au Maroc forment le 1° Régiment de Marche du 1° Etranger dont le siège avec le Colonel se trouve à M’Conn (5) et sur lequel Mr. Lyautey a la haute main. Il est cependant probable que la question une fois solutionnée pour la Portion d’Algérie, le sera aussi pour celle du Maroc, d’autant plus qu’il n’y a pas de front en Algérie, mais 1400 km (6) au Maroc. Il faut donc attendre et, dans tous les cas, ne pas compter sur les dites permissions avant le mois de Février.
Je ne sais pas si je t’ai accusé réception du mandat-poste qui m’est bien parvenu, dont je te remercie.
Pour ce qui est de la question polonaise, tu fais erreur en disant que la Russie, après un revers, s’est vengée sur les populations polonaises (7). La vérité est que ce sont les Juifs qui ont trinqué à de telles occasions - comme aussi les Juifs roumains (8) demandant à être incorporés dans l’armée française au lieu de combattre dans la leur. De toutes façons, l’organisation allemande du Royaume de Pologne pèche à sa base par le fait même que les provinces polonaises incorporées dans la Prusse et l’Autriche ne doivent pas faire partie du nouveau royaume (9). Je crois aussi que les Polonais mis devant l’alternative préfèreraient aussi un régime russe à un régime prussien. Frid, qui est un ancien révolutionnaire russe (10), pourra te causer savamment de la question. Est-il venu te voir ?
La situation de la Roumanie doit être encore plus grave que les journaux le laissent croire (11). On semble être toutefois d’avis dans les cercles militaires d’ici que la Grande Guerre se terminera au printemps sans l’écrasement d’un des pays belligérants. Car si pour l’après-guerre on ne dispose que de mutilés, on risque fort de tomber sous la dépendance économique de l’Amérique (12).
Nous avons fait encore jeudi dernier un convoi historique. Ajourné depuis huit jours par suite de la pluie, ce convoi devait se faire coûte que coûte le 30 Novembre et ce fut la 24° qui devait l’escorter. Nous sommes donc partis malgré une pluie torrentielle à 7 h et arrivions vers 10 h dans un bled où nous devions attendre environ 3 à 4 heures que le convoi vide retourne de Touahar (13). Nous arrivions mouillés comme des chats au dernier gué devant Bab Merzouka (14) et si, en marchant péniblement dans 30 cm de boue, on n’avait pas encore trop senti le froid, celui-ci devenait intenable pendant l’attente, sous les torrents. On était là battant la semelle sur la terre détrempée, sautant d’un pied sur l’autre et les mains tellement gelées qu’il était même presque impossible de mettre une cartouche dans le fusil si, par hasard, nous avions été attaqués. Mais les mulets ne pouvaient pas traverser le fleuve tellement l’eau était montée et la fin de l’histoire était que tout le convoi devait rentrer avec nous tel qu’il était venu. Il était temps du reste, car l’oued que nous avions à traverser grossissait à vue d’oeil et quelques hommes et animaux ont failli se noyer au retour dans les eaux glacées. Vers 14 h on était de retour à Taza, transis et boueux ; heureusement notre Lieutenant nous faisait faire du vin chaud ! J’ai dormi ensuite tout l’après-midi et la nuit et je m’étonne même que je ne sois pas tombé malade. Jamais je n’aurais cru autrefois qu’un homme puisse résister dans de pareilles conditions !
Depuis hier il fait de nouveau un beau temps, mais un peu froid : Heureusement nous venons de toucher une deuxième grande couverture ! Les avions sortent maintenant tous les jours et toute l’escadrille évolue actuellement au-dessus de nous dans le ciel pur. Ils doivent aller bombarder le camp d’Abd el Malek, qui est de nouveau du côté de Ain Drô (15), où nous avions affaire avec lui le 27 Janvier (16). Ce serait bien le diable si, le beau temps persistant, nous n’allions pas pousser une pointe de ce côté là !
Je vais aller ce soir en ville faire mes achats pour la Noël (17). Je ne crois cependant pas que mon budget me permettra d’envoyer quelque chose aux enfants de Mr. Penhoat (18)! Les souvenirs du reste sont très rares ici - à moins de dépenser un louis pour un beau foulard arabe en soie dans les couleurs vives à la mode ici. Je pense que nos gosses seront le plus content avec un beau colis de dattes et de bananes - en supposant que la datte est toujours leur fruit favori ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul 
Notes (François Beautier)
1) - "Ibsen, Un ennemi du peuple" : publiée en 1882, la pièce en cinq actes "Ein Volksfeind" ("Un ennemi du peuple") de l'auteur norvégien Henrik Ibsen est l'une des plus importantes de cet auteur. Elle met en scène le risque encouru par celui qui voudrait faire le bonheur du peuple sans son consentement : il en deviendrait l'ennemi. Les derniers mots du héros (positif, moral), le docteur Stockmann, sont : "Écoutez bien ce que je vais vous dire : l'homme le plus fort qu'il y ait au monde, c'est celui qui est le plus seul". En fait, cette pièce révèle une crise de la démocratie idéale (morale) devenue ploutocratie par contamination mercantile, conformiste et puritaine. Dans ce cas, selon Ibsen, l'individu isolé, (plutôt que "l'homme fort" comme Paul le dit en prenant un point de vue par trop nietzschéen) a raison face à la masse (qui n'est plus "le peuple"). Il semble que Paul s'autoreprésente ou mette en scène, dans la situation qui lui vaut d'être critiqué par sa propre épouse, comme le héros d'Ibsen, le docteur Stockmann, qui se sait fort du point de vue éthique car seul et martyr de son frère et de ses concitoyens. 
2) -  "16 septembre 1908" : date du mariage de Marthe et de Paul. Il semble que cette date ne fasse pas consensus puisque la fiche de Paul Gusdorf au mémorial de Yad Vashem (Central Data Base of Shoah Victims' Names, fiche 5586043) mentionne celle du 16 septembre 1906, une date dont l'année est citée dans la biographie de Marthe donnée par Anne-Lise Volmer, le 2 septembre 2014, sur ce site de publication des lettres adressées par son grand-père à sa grand-mère. Or Paul, qui ne manqua pas de fêter cet anniversaire chaque année dans son courrier de Légionnaire, le situe toujours en 1908, comme dans cette lettre du 3 décembre 1916. 
(Le mariage eut bien lieu en 1908, 1906 étant la date de l'arrivée de Paul en France. La fiche de Yad Vashem devra être corrigée, la date donnée en 1914 est une coquille de ma part. AL Volmer).
3) - "la Société" : la société L. Leconte & Cie.
4) - "Portion centrale" : désignation officielle du corps principal (le "gros de la troupe") de la Légion étrangère installé en Algérie, au siège originel de Sidi Bel Abbès.
5) - "M'conn" : actuel Msoun, camp du corps principal du 1er Régiment de marche (issu du 1er régiment étranger pour combattre au Maroc à partir de 1913, il devint en 1917 le 6e bataillon formant corps du 1er régiment étranger), était un poste fortifié à une trentaine de km à l'est de la ville de Taza, dont il dépendait administrativement. Le siège de la Légion au Maroc était officiellement situé à Taza, sous le contrôle du Résident général, Hubert Lyautey. Or, celui-ci, manquant de troupes, n'avait ni l'intention ni les moyens d'autoriser les permissions.
6) - "1 400 km." : longueur cumulée, très approximative, des zones de tension menacées par les rebelles au Maroc. À l'époque on ne parle pas officiellement de front puisque les combats menés par la France et le Maroc visent à "pacifier" ces zones.
7) - "les populations polonaises" : le 5 novembre 1916, les empereurs d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie ont créé un état fantoche, le nouveau "Royaume de Pologne", sur les terres du "Royaume du Congrès" (la Pologne russe) que leurs troupes occupent progressivement à partir de mai 1915 et qu'ils annexent sous leurs couronnes impériales par cet acte du 5 novembre 1916. Une rumeur antisémite courut à partir de janvier 1916 chez les Polonais pro-russes et les Russes selon laquelle la communauté juive de Pologne aurait souhaité puis facilité la vassalisation de la Pologne par les Puissances centrales aux dépens de la Russie (qui par ailleurs pratiquait presque rituellement des pogroms contre les populations juives que son empire dominait). Un surcroît de persécutions antisémites largement couvertes par les autorités officielles fut effectivement relevé à partir de janvier 1916 dans les districts russes peuplés de Polonais (Lituanie, Biélorussie, Ukraine), que les Puissances centrales envisageaient à partir de novembre 1916 d'annexer au "Royaume de Pologne" à la faveur d'une possible totale débâcle russe.
8) - "les Juifs roumains" : Paul leur attribue la majuscule réservée aux peuples et nations (et non aux communautés religieuses), sans doute parce que les 200 000 juifs de Roumanie (à cette époque beaucoup d'autres ont déjà émigré notamment aux USA) sont considérés dans leur propre pays comme des étrangers (malgré les rappels à l'ordre formulés par la France - alliée de la Roumanie - qui pointent les interdictions d'exercer certains métiers et les incessantes persécutions antisémites). Depuis le début de la Grande Guerre, la Roumanie - qui a rejoint le camp des Alliés - ne tient face à l'Allemagne (qui occupe Bucarest), à l'Autriche-Hongrie et à la Bulgarie (soutenue par l'Empire ottoman) que grâce au petit corps expéditionnaire d'officiers et sous-officiers français qui encadrent des soldats roumains (les Roumains de confession juive s'y portent préférentiellement volontaires), et surtout à l'aide matérielle et à la résistance de la Russie face à ces mêmes adversaires. Or, à partir de 1916, la Russie faiblit et entraîne avec elle la Roumanie (en 1917, la débâcle de la première conduit la seconde à une capitulation humiliante).
9) - "nouveau royaume" : la création, le 5 novembre 1916, de l'État fantoche dit "Royaume de Pologne", ne s'appuyait sur aucun tracé de frontières, sur aucun texte constitutionnel et sur aucun traité de dévolution entre les deux Empires centraux. La presse occidentale broda sur cette affaire pour la déclarer inepte (ce qui était de bonne guerre) : Paul en rend ici compte en reprenant des informations sans fondement qui révèlent surtout son antigermanisme (la supposée préférence des Polonais pour la Russie plutôt que pour la Prusse ; la supposée exclusion des terres déjà occupées par les Puissance centrales alors même qu'elles constituaient l'enjeu du projet).
10) - "révolutionnaire russe" : Frid, d'origine russe est un collègue de Paul à la Légion où il vient d'achever son engagement de 5 ans : il devait aller à Libourne pour visiter son frère et pouvait rencontrer Marthe à Bordeaux (voir la lettre du 8 novembre 1916). La révolution russe évoquée ici est celle de 1905. Le fait que Paul mentionne Frid dans un paragraphe surtout consacré aux persécutions antisémites en Europe centrale peut laisser penser que Frid était de confession juive.
11) - "le laissent croire" : entrée en guerre le 27 août 1916, la Roumanie est effectivement très rapidement malmenée malgré le soutien de la France et - surtout - de la Russie. La capitale Bucarest sera d'ailleurs prise par les forces allemandes trois jours après cette lettre de Paul, le 6 décembre 1916. Cependant, l'armée roumaine se recomposa pendant l'hiver 1916-17 et le royaume parvint à retarder sa capitulation face à la Triplice jusqu'au 9 décembre 1917.
12) - "l'Amérique" : très juste appréciation, par Paul, des enjeux américains du conflit européen... D'ailleurs, le 18 décembre 1916, moins de deux semaines après cette appréciation, le Président Woodrow Wilson mettra effectivement en route, par une enquête sur les buts de guerre des différents pays engagés, le processus visant à faire des USA le médiateur du conflit mondial (ce qui mènera à la Déclaration des Quatorze points du 8 janvier 1918).
13) - "Touahar" : col contrôlé par la Légion à l'est de Taza. Paul y a récemment séjourné (voir sa lettre du 17 novembre 1916)
14) - "Bab Merzouka" : gué de l'oued Innaouen sous contrôle d'un poste fortifié par la Légion, fréquenté par les troupes pour défendre la liaison Fès-Taza par le col de Touahar. 
15) - "Aïn Drô" : site du versant du Rif, au nord de Taza, où Abdelmalek regroupe temporairement ses troupes avant de les envoyer vers le sud pour couper la liaison Fès-Taza (le cordon ombilical des deux Maroc, l'occidental et l'oriental). Ce camp rebelle d'Aïn Dro (mentionné sans accent circonflexe dans les journaux de marche des autres troupes qui y ont combattu) a été dispersé par la Légion en septembre 1916 (voir la lettre de Paul du 28 septembre 1916). Cette fois il est bombardé par l'escadrille aérienne installée temporairement à Taza par Lyautey à la mi-novembre. 
16) - "27 janvier" : allusion à la prise du camp d'Abdelmalek à Souk El Had (lui aussi sur le versant du Rif au nord de Taza) le 27 janvier 1916 (le chef rebelle parvint à s'enfuir). Paul participa à ce combat qui est mentionné dans son livret militaire.
17) - "la Noël" : cette fête chrétienne sera donc honorée par Paul (qui ne l'est pas) au titre de festivité familiale et sociale.

18) - "Penhoat" : associé, ami et allié de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.

dimanche 27 novembre 2016

Lettre du 28.11.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Novembre 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 19 courant ainsi que celle de Suzanne datée du 18. Mais celle du 17 dont Suzette me parle et sur laquelle Georges et Alice devaient avoir ajouté leur avis ne m‘est point parvenue. Serait-elle passée par Fez ? Espérons toujours qu’elle arrivera encore. De mon côté je t’ai adressé hier le journal anglais annoncé dans ma lettre du 26.
La première petite dent de Suzette est là à côté de moi pas plus grosse qu’une petite perle. Qu’il est tout de même regrettable de ne pouvoir assister à la croissance des enfants et de recevoir à près de 2000 km de leurs nouvelles comme s’il s’agissait de parents éloignés quelconques ! Ce qu’il y a de plus embêtant c’est que la question de la permission ne semble réellement pas exister pour nous. La circulaire du Ministre de la Guerre qui dit très clairement que la permission est non une faveur mais une allocation régulière pour tout homme n’est pas applicable à la Légion - ainsi en a décidé le Gal Lyautey qui est le grand maître ici et ne dépend pour ces questions même pas du Ministre. Car le Maroc est un Protectorat et non une colonie. Le Résident Général a donc décidé que pour la Légion il faut des raisons tout à fait sérieuses pour obtenir une permission. Celles-ci sont du reste complètement suspendues pour nous jusqu’à fin Janvier prochain. Tu me proposes bien de faire alors quelques démarches, mais ne compte pas trop sur un  succès. Toujours est-il qu’un de mes camarades - dans le même cas que moi - va faire faire une démarche auprès du Ministre même par un sénateur qu’il connaît très bien et qui lui écrit même de temps à autre. Mais le plus crevant dans toute cette histoire est que dans le 6° bataillon du 2° Étranger, stationné dans l’Occidental, le régime des permissions semble être bien plus libéral. Et pourtant c’est aussi le Maroc avec le même Résident Général ! Je dirai en passant qu’en Algérie et notamment à Bel Abbès des hommes et même des Austro-Allemands qui n’ont jamais vu le Maroc ni entendu un coup de fusil ont eu des permissions pour la France ! J’en connais personnellement deux et j’ai cité ce cas aussi à “la Victoire” (1). Quant à l’entrefilet dans l’Humanité, il doit provenir de quelques engagés pour la durée de la guerre de nationalité polonaise, tchèque ou italienne (2).....
Dans ma lettre de vendredi dernier je t’avais adressé une coupure du “Journal” qui sous la rubrique “Chronique des Tribunaux” relatait le cas d’une femme, française d’origine, et qui, par suite de son mariage avec un Allemand, avait perdu sa nationalité. Bien que veuve depuis fort longtemps, cette femme n’a pu obtenir la levée du séquestre sur ses biens et les attendus du jugement prouvent que dans cette matière le Gouvernement ou la Justice sont extrêmement sévères et le resteront probablement jusqu’à la fin des hostilités.
J’apprends que l’ex-caporal Frid (3) a quitté entretemps Bel Abbès et ne tardera donc pas à passer à Bordeaux. Le vieux coquin de Savario (4) a réussi à se faire réformer après 13 ans de service avec pension. Il m’écrit de Bordeaux où il se trouve chez sa tante à St Augustin, Chemin Dupuch 25, sans cependant me dire ce qu’il fait. C’était le type du vieux légionnaire fumiste - bretteur et menteur sans vergogne et qui avait été comme légionnaire à Madagascar, Indo-Chine, Tonkin et Dieu sait encore où !
Quelle figure faisait donc Suzanne lors de sa première entrée au Théâtre ? J’aurais attendu qu’à cette occasion tu lui aurais fait un conte de fée quelconque avec chant, danse et musique ! Rappelle-moi donc le contenu des “Femmes Savantes” de Molière !
Si à la première lecture j’avais mal compris la lettre de Mr. Penhoat (suivant le passage que tu me cites maintenant) cela provient uniquement de l’écriture difficilement lisible de P. qui écrivait en vérité qu’il avait demandé les comptes à Leconte ainsi qu’à Me Palvadeau. Je suis du reste depuis fort longtemps privé de ses nouvelles. 
Nous sommes actuellement dans la saison des grandes pluies qui, j’espère, nous évitera de nouvelles colonnes cette année. Quant à la pèlerine en caoutchouc ou en tissu huilé, je me rappelle que dans le catalogue de la Maison Tunmer et Cie (5) il y en avait déjà à 12 ou 15 Frs. au début de l’année. Toutefois comme il y a ici au bureau un capuchon de tirailleur en gros drap bleu, je m’en sers pour les courses à faire dans la pluie et même pour la garde que je ne prends actuellement que la nuit. Depuis notre départ pour Touahar, les prix ici ont aussi augmenté sensiblement : le chocolat Menier ou Lombard 3,00 Frs. la livre au lieu de 2,40 (6); le camembert 1 Fr 25, la boîte de lait 1 Fr 20 au lieu de 1 Fr etc. etc. Dieu sait comment cela va tourner encore avec la cherté de la vie ! On a donc introduit en France aussi un jour sans viande (7), ou du moins à Paris ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "à La Victoire" : Paul a donc effectivement fait part à au moins un journal d'opposition de sa privation de permission à la Légion.
2) - "ou italienne" : c'est-à-dire à un "non-ressortissant ennemi".
3) - "Frid" : Légionnaire de nationalité russe, démobilisé après 5 ans de service (Paul en a parlé dans sa lettre du 8 novembre 1916).
4) - "Savario" : Légionnaire suisse habitant Caudéran, ami de Paul, qui n'en avait plus de nouvelles depuis septembre. Il a été déplacé en Algérie pour se faire soigner les yeux, avec l'espérance de se faire réformer. 
5) - Tunmer et Cie : maison parisienne de vêtements et articles de sport élégants de style britannique, établie à Paris et vendant par correspondance. Paul en a déjà parlé dans sa lettre du 22 novembre 1915. Marthe lui avait envoyé à l'époque un catalogue de l'entreprise.
6) - "2,40" : exactement un an auparavant, le 22 novembre 1915, Paul avait relevé le prix de 2,50 francs la livre. C'est donc qu'il n'avait pas pris de note : quelle mémoire !
7) - "jour sans viande" : Paul fait allusion au décret de novembre 1916 autorisant les autorités locales (maires et préfets) à prononcer l'interdiction de la commercialisation de viande certains jours de la semaine. Le cas général fut la décision d'instituer "un jour maigre" par semaine. Certaines villes optèrent pour 2 jours (cas de Nantes à partir d'avril 1917, de Paris entre mai et octobre 1917 puis entre mai et juillet 1918, ou dans toute l'Algérie à partir du 1er juin 1917), voire 3 jours dans certaines localités rurales entre mai 1918 et la fin de la guerre. Des exceptions concernèrent la viande de cheval. En Autriche, le gouvernement institua dès mai 1915 dans tout l'Empire austro-hongrois 2 jours sans viande par semaine. En Allemagne la consommation de viande fut rationnée par carte à 85 grammes par personne par jour en mai 1916 puis à 250 grammes par personne par semaine en août 1916.