lundi 11 juillet 2016

Lettre du 11-12.07.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 2 courant, les journaux jusqu’au même jour et le colis recommandé contenant 2 tablettes de chocolat, 1 boîte de lithinés (1) et 1 sachet de bonbons, le tout en parfait état. Merci beaucoup - que c’est dommage que je n’aie pas eu ces bonbons pendant la colonne, car ils sont, comme déjà dit, excellents en route contre la soif.
Je me suis fait photographier en rentrant de colonne et adresse une carte à Suzette qui n’en sera peut-être pas mécontente. Ce n’est cependant pas un artiste et la photo s’en ressent ; celle de ce soir est une épreuve (2) et je te ferai parvenir une autre par un prochain courrier. Cherchez la graisse (3)!
Je te disais déjà que si au point de vue physique je suis maintenant assez bien entraîné, je ne me fais pas moins des réflexions assez douloureuses sur le changement des temps. Si, après une journée tropicale où l’on a marché à 45° ou bien quand on a été couché sur le ventre en tirailleur pendant des heures et des heures, on se retrouve vers les 8 heures après le coucher du soleil dans la fraîcheur du soir, une pipe au bec et la tête et le corps un peu reposés, on se demande quelquefois si l’on est pas un peu loufoque en vivant comme on vit ... On parle avec des camarades et notamment avec quelques-uns engagés pour la durée de la guerre et on s’aperçoit vite d’une communauté d’idée sur un point : Que la guerre se finisse vivement ! Quelle que soit la vie civile qu’on mènera après, on saura toujours l’apprécier bien mieux qu’on n’appréciait une vie assez grasse avant la guerre.

le 12/7/1916

Ta lettre du 4 me parvient à l’instant. Dans quel journal as-tu donc lu le résumé de nos opérations au Maroc ? Je suppose que c’est dans La France (4) ou La Gironde ? (5)
Je trouve au contraire que cette offensive des Alliés, tout en marchant plus lentement que celle du mois de Septembre 1915, a l’air de devenir plus efficace parce que plus soutenue (6). Il y a naturellement lieu d’attendre un peu pour voir plus clair, mais il me semble que les premiers résultats ne sont point mauvais ! Je ne partage pas non plus ton scepticisme au sujet des Anglais. Si l’on tient compte que l’Angleterre ne possédait pour ainsi dire pas une armée de terre au début de la guerre, on doit convenir que l’effort de ce pays est énorme (7). 
Tu ne te figures guère combien les enfants m’occupent le soir lorsque j’ai un peu de temps pour réfléchir et combien je regrette de ne pas les voir grandir juste dans l’âge qu’ils ont. Ce qui m’étonne un peu c’est que Suzanne marque - du moins d’après ce que je comprends - un arrêt dans sa croissance ; je pense toujours qu’elle sera aussi grande que toi au moins !
En ce qui concerne l’affaire Bonamy, si la Préfecture te fait trop attendre, écris donc une lettre recommandée à l’avoué et une lettre simple au Procureur ou au Président du Tribunal pour connaître la situation exacte, c.à.d. le texte du jugement. Je lisais de nouveau dans le Journal du 28 Juin qu’au Conseil des Ministres, en parlant de la question des naturalisations, on a créé une situation à part aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion (8).
Siret (9) doit être un fin diplomate pour te dépister (10) à tel point qu’une fois tu crois qu’il n’a rien à faire et un autre fois qu’il est surmené ! A mon avis l’affaire du Gaz doit être peu lucrative en ce moment où le travail marche si lentement et où les employés doivent être très chers !
Ici la floraison est passée. Ce sont juste les Figues de Barbarie qui ont encore de grandes fleurs jaunes sortant directement des grosses feuilles. Toutes les herbes et même les feuillages sont déjà brûlés par le soleil, mais les fruits mûrissent et seront, je crois, assez abondants et bon marché.
Ce que j’admire toujours, c’est ton courage de faire des études en ce temps-ci, alors que chez moi, qui garde pourtant beaucoup plus d’optimisme, c’est le contraire ! J’oubliais de te dire que depuis quelque temps je travaille au Bureau de la Compagnie. Ceci me prend une partie de mon temps libre - notamment le dimanche matin et presque tous les soirs - mais au moins je n’ai plus besoin de prendre pelle, pioche et brouette ! Tu me diras combien de cartes et lettres tu as reçues pendant la dernière colonne ; j’en ai donné plusieurs fois à des muletiers pour les mettre dans la boîte d’un poste lors d’un convoi de ravitaillement et il se peut que quelques-unes soient restées poche restante. 
Depuis notre retour, nous sommes bien nourris et recevons cette semaine encore 2 quarts de vin par jour pour nous refaire un peu, car nous avons tous salement maigri. 
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

                                                  Paul


J’ai été aussi content de voir plusieurs fois Brunswick (11) parmi les villes où l’on manifeste. Le Dr Bracke, défenseur de Liebknecht (5), est également Brunswickois !



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "lithinés" : sels à dissoudre dans l'eau potable pour l'assainir, la rendre gazeuse et lui donner un goût sodique rafraîchissant, voire lui conférer des vertus médicinales. Le principe actif était la lithine, un sel de lithium.
2) - "épreuve" : tirage d'essai d'un négatif photographique. Aucune des photos de Paul en légionnaire ou au Maroc ne nous est parvenue. 
3) - "la graisse" : à la Légion, Paul a maigri.
4) - "La France" : Il s'agit vraisemblablement du quotidien régional "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest", édité à Bordeaux à partir de 1888, de tendance socialiste.
5) - "La Gironde" : il s'agit de "La Petite Gironde", journal du Sud-Ouest et du Midi édité à Bordeaux à partir de 1872, à l'origine républicain libéral, tirant à plus de 200 000 exemplaires (second tirage régional en France).
6) - "plus soutenue" : Paul évoque l'offensive des Alliés sur la Somme, commencée le 1er juillet 1916 (les Britanniques, qui la menèrent pour soulager les Français "saignés à blanc" à Verdun, perdirent 20 000 hommes tués en cette seule journée et plus de 30 000 autres blessés ou prisonniers) et terminée en novembre 1916 sur un bilan épouvantable : plus d'un million de soldats tués ou blessés (toutes nationalités confondues, soit plus qu'à Verdun) pour une avancée du front de seulement 10 km. en faveur des Alliés. Paul, qui se voulait optimiste, disait trouver cette offensive plus "efficace" que celle de septembre 1915, c'est-à-dire que celle de la Seconde bataille de Champagne lancée par les Français le 22 septembre 1915. Cette action coordonnée avec une poussée franco-britannique en Artois avait eu pour but de soulager les Russes enfoncés en Pologne. Mais l'offensive française en Champagne s'était achevée en octobre 1915 sur un bilan pitoyable : un recul des Allemands de seulement 3 km. pour, du seul côté français, 30 000 morts, 100 000 blessés et 50 000 prisonniers ou disparus.
7) - "est énorme" : Marthe a vraisemblablement lu dans la presse la déception des Français face à l'échec des Britanniques sur la Somme , notamment le premier jour de leur assaut, le 1er juillet 1916. Paul la rassure en l'invitant à observer que la "misérable petite armée britannique" (selon le Kaiser en septembre 1914) de moins de 100 000 hommes, était depuis le 4 mai 1916 (date de l'instauration du service militaire obligatoire) forte d'un million et demi de soldats sous les drapeaux. 
8) - "aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion" : le Journal officiel du 30 juin 1916 indique qu'il s'agit là d'une question en débat. Le problème posé était celui d'un droit commun à tous les Légionnaires alors que parmi eux certains venaient de pays neutres ou alliés et que beaucoup d'autres, à l'exemple de Paul, étaient des "ressortissants de pays ennemis" donc inemployables face aux troupes de la Triple-Alliance. Ces Légionnaires suspectés de trahison potentielle étaient presque tous affectés dans les régiments demeurant en Algérie et au Maroc qui ne faisaient pas face à "l'ennemi" (les Marocains nationalistes n'étant officiellement que des "rebelles"). Ne menant donc pas la "vraie guerre", méritaient-ils au même titre que les autres la naturalisation promise par la Légion ? Telle était la question...
9) - "Siret" : ami de la famille, neveu d'Hélène, bonne de Marthe, ancien collaborateur de Paul à Bordeaux, apparemment employé à la Compagnie du gaz de Bordeaux.
10) - "dépister" : détourner d'une piste, tromper, illusionner...

11) - "Brunswick" : Paul, né dans le Duché de Brunswick, conserve à cette ville - qu'il ne considère pas allemande - une grande estime. Il se réjouit donc que sa population ait manifesté contre l'arrestation le 1er mai 1916 à Berlin de Karl Liebknecht, leader "spartakiste" (communiste révolutionnaire, pacifiste antimilitariste). Cette agitation, qui ne cessera pas jusqu'à la révolution de 1918, se trouva amplifiée le 11 juillet 1916 par la nouvelle de l'échec de l'offensive dite "finale" de l'armée impériale sur Verdun. Bien qu'il soit possible que Paul ait été informé de cet échec allemand par la radio militaire de sa compagnie, le fait qu'il n'en dise rien le lendemain à Marthe laisse penser qu'il n'en avait pas reçu la nouvelle. En tout cas, il était naïf (ou provocateur ?) de sa part de vouloir convaincre son éventuel censeur militaire de donner un avis favorable à sa demande de naturalisation en proclamant son amour du Duché de Brunswick et sa fierté de compter parmi ses concitoyens d'origine le Docteur Bracke, défenseur du communiste révolutionnaire emprisonné Karl Liebknecht, lui-même communiste et fils (comme Karl, fils de Wilhelm Liebknecht) de Wilhelm Bracke, l'un des fondateurs avec le précédent et August Bebel, parmi d'autres, à Eisenach en août 1869, du Parti ouvrier social-démocrate allemand, section locale de la Première Internationale communiste marxiste. 


vendredi 8 juillet 2016

Lettre du 09.07.1916

Soumission et retour d'armes d'insoumis
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juillet 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et t’accuse réception de tes lettres des 26, 28, 29 & 30 Juin ainsi que des lignes de Suzette datées du 2 cour. qui m’ont fait un vif plaisir. Mais je reste vraiment ahuri de tes craintes vraiment maladives (1) que tu te fais pour moi ! Je t’ai pourtant dit et répété maintes fois que si par hasard il m’arrivait quelque chose, tu serais télégraphiquement avisée par les soins de la Compagnie qui a, naturellement, ton adresse. Sachant que j’étais en route depuis le 11 Juin (2), tu devais bien te dire que ma correspondance deviendrait irrégulière et cela d’autant plus que tu savais que nous allions loin de Taza. Enfin, tout va bien qui finit bien, mais je t’en prie, ne te fais pas tant de mauvais sang surtout pour moi. Je t’ai écrit aussi souvent que cela m’était possible, c.à.d. qu’il y avait du courrier, et tu dois bien avoir reçu de cette colonne 8 à 10 cartes plus les deux lettres ???
Au point de vue de la marche, cette colonne était assez passable, mais la chaleur était accablante, l’eau souvent rare et le pain aussi. Comme nous étions réunis avec la colonne de Fez et, par conséquent, assez nombreux, le ravitaillement n’était point chose facile dans le bled. Aussi le pain était-il très souvent moisi - et même, il manquait complètement et était alors remplacé par la farine dont nous faisions nous-même la “kesra”, du pain arabe. J’ai mangé presque tous les jours une boîte de lait concentré, mélangé d’eau, ce qui est très rafraîchissant maintenant. Tu te souviens qu’autrefois je ne pouvais même pas boire une tasse de lait frais !
Au point de vue militaire, la colonne était plutôt dure, car nous avons presque journellement combattu contre des bicots qui comptent parmi les plus aguerris du pays. Heureusement que nous avions une artillerie relativement nombreuse, car sans cela nous aurions eu des pertes considérables. Les 14, 15 & 24 Juin ainsi que les 1° & 6 Juillet (3), nous avons eu des combats très sérieux. Le 6 ma section était désignée pour prendre à l’assaut un village situé à environ 2 1/2 km à 3 km du bivouac. Il fallait parcourir cette distance au pas gymnastique, descendant des ravins presque à pic et grimpant les mamelons sous le feu des Marocains et un soleil de plomb. Mon bidon avait été troué la veille et je n’avais donc pas de l’eau sur moi. Après le 3° bond, lorsque nous nous reposions derrière un pli du terrain, je croyais réellement crever de soif : heureusement j’avais encore un peu d’alcool de menthe dans un flacon que j’ai sucé avec un brin de paille. Cet alcool, rafraîchissant par excellence lorsqu’on en jette quelques gouttes dans un verre d’eau ou sur un peu de sucre, est tellement fort qu’il me brûlait littéralement la gorge et la langue. Mais il me donnait en même temps le coup de fouet, et, arrivé au village, j’ai pu avoir de l’eau du bidon d’un camarade. Le retour était encore plus pénible, car ici au Maroc où nous ne pouvons pas penser à conserver le terrain conquis (4), il faut retourner au bivouac qui est toujours dressé à proximité d’une source ou d’un cours d’eau. Les Marocains qui, battus, se retirent devant nous dans les montagnes, nous tirent alors dans le dos et une 2° ligne de tirailleurs de chez nous protège alors avec l’artillerie notre retraite. Mais malgré cela nos pertes sont ordinairement plus fortes en battant en retraite qu’en avançant. 
Le 6 donc, les balles sifflaient désagréablement autour de nos oreilles ; quelques-unes tombaient par terre à 1 ou 2 pas de distance, à tel point que je recevais deux fois la terre dans la figure. Comme il est d’usage de revoir en de tels moments scabreux en un seul clin d’oeil toute sa vie, je m’efforçais d’avoir rapidement cette vision prescrite par le code de la politesse, mais je m’aperçus bien vite que tout ce qu’on raconte à ce sujet est de la bêtise. On se dit : “Il arrive ce qui doit arriver”, et si un sifflement a été une fois trop proche de la tête, on ricane silencieusement : “Ce n’est pas ton matricule, celle-là”. Ce qu’il y a de bizarre, c’est qu’on distingue immédiatement un coup de fusil marocain d’une balle Lebel (5); les fusils bicots font “takooo”, les nôtres “tak” tout court. Au surplus, la balle marocaine, plus grosse que la nôtre, est en plomb et siffle beaucoup plus fort aux oreilles que la nôtre qui est plus pointue, plus mince et en cuivre. Et lequel de nous ne désirerait pas ce qu’on appelle une balle heureuse, c.à.d. une dans le mollet, la cuisse, le bras ou l’épaule qui entraîne 3 ou 4 mois d’hôpital et presque autant de convalescence en Algérie ? Ces blessés-là, qui ne restent naturellement pas estropiés, sont l’objet de toutes les jalousies ... Enfin, nous étions moitié morts de fatigue en arrivant au bivouac le 6 au soir. Il y avait ce soir là 2 quarts de vin, de l’eau de vie dans le café, un bon ragoût de poulet (que nous avions rapporté du village incendié par nous) du boeuf aux cornichons, du riz au chocolat et la soupe traditionnelle, la fête quoi, et chacun avait sa petite histoire à raconter. Notre Compagnie, bien que souvent engagée, a eu de la chance cette fois-ci. D’un autre côté, nous avons eu pas mal d’officiers hors de combat, et même tués ... (6)
Et puis, comme on est content de rentrer à Taza après un mois d’absence ! De loin on se montre les minarets, la forêt des oliviers, les remparts et les portes ...
Je suis étonné de ce que la Préfecture fasse tant d’histoires au sujet du L.P. (7). Evidemment, si tu ne l’obtiens pas, tu écriras une lettre recommandée suivant le conseil de Me Lanos disant que tes 2 dernières lettres sont restées sans réponse, qu’au surplus Me By (8) ne te communique pas, malgré ta demande, les conclusions du Tribunal de Nantes, tu te vois obligée, d’accord avec moi, de renoncer à ses services et que tu annules par conséquent le mandat que je lui avais donné en Décembre 1914 pour nous représenter. Tu le pries de t’accuser réception de ta lettre et de te faire parvenir la note de ses honoraires. Tu verras bien s’il a le culot de nous compter plus que les 200 Frs versés par L. (9)
Bonne nuit Chérie, je t’écrirai de nouveau demain ou mardi.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

P.S. N’oublie pas mon mandat, je suis un peu à la bourre (10) par suite de la colonne.




Notes (François Beautier)
1) - "craintes maladives" : Marthe est sans doute aussi très affectée par les nouvelles dramatiques données par la presse concernant l'ampleur des pertes durant le mois de juin 1916, qui restera dans l'histoire de la Grande Guerre comme le mois du paroxysme de l'enfer de Verdun, et pendant la journée du 1er juillet, réputée la plus meurtrière de tout le conflit (environ 60 000 morts toutes nationalités confondues) du fait du lancement de l'offensive britannique sur la Somme pour soulager les Français englués à Verdun. 
2) - "depuis le 11 juin" : Paul participe du 10 juin au 9 juillet 1916 à la colonne en direction de Fès destinée à repousser les Beni Ouaraïn rebelles. Il n'est sans doute pas informé que le 10 juin 1916 s'est levée la "Grande révolte arabe" contre les Turcs, menée par le Chérif de La Mecque, Hussein Ibn Ali, avec le soutien des Britanniques. Ce soulèvement incita immédiatement l'Allemagne a provoquer et à soutenir un regain d'activité des rebelles nationalistes marocains (antifrançais) au sud du Rif et sur les contreforts des Moyen et Haut Atlas.
3) - "6 juillet" : la rébellion antifrançaise de l'été 1916 partit du couloir de Taza où Paul la combattit à la fin juin et au début juillet. Cependant, c'est au sud du Haut Atlas, notamment dans le Tafilalet (Tafilalt en berbère), qu'elle replia ses forces (6 à 8 000 hommes) et souleva de nouveaux rebelles. Le lieutenant-colonel Doury l'affronta à partir du 6 juillet et la dispersa avec l'aide des troupes du Makhzen (gouvernement du sultan du Maroc sous protectorat français) à partir du 11 juillet.
4) - "le terrain conquis" : Lyautey manquait effectivement de troupes pour occuper le terrain : il avait envoyé au front en Europe l'essentiel de ses forces. Mais, officiellement, il ne s'agissait pas de "conquête française" puisque le Sultan du Maroc, avec son gouvernement (le Makhzen), était placé sous protectorat français et qu'il s'agissait pour la France de "pacifier" le pays.
5) - "Lebel" : fusil à armement automatique de calibre 8 mm, chargé au maximum de 10 balles (8 dans le chargeur, 1 dans la culasse, 1 en transfert entre chargeur et culasse), portant le nom de son inventeur, adopté par l'Armée française depuis 1887. Sa modernité tient au remplacement de la traditionnelle poudre noire par la nitrocellulose (beaucoup plus puissante et sans fumée) et des archaïques balles en plomb par des balles chemisées (recouvertes) de maillechort (Paul, en parlant de "cuivre", confond la cartouche avec la balle). Les rebelles marocains emploient essentiellement des fusils de la génération précédente, à un ou trois coups, avec balles en plomb et poudre noire, beaucoup moins puissants, précis et discrets.
6) - "et même tués" : Paul parle de "sa" compagnie en relevant qu'elle a "eu de la chance" (elle n'a officiellement perdu aucun homme). En disant "d'un autre côté", il évoque d'autres corps de troupes, par exemple la 2e batterie du 4e groupe d'artillerie de campagne d'Afrique (qui se joignit à la colonne pour l'appuyer et qui perdit un maréchal des logis), et plus généralement toutes les troupes de l'Armée française engagées au même moment du Rif jusqu'au sud du Haut Atlas (où il y eut des pertes, notamment dans le Tafilalet). 
7) - "L.P." : il s'agit sans doute du livret de police que Marthe devait faire viser chaque mois depuis le début de la guerre pour obtenir la reconduction de son permis de séjour. Cette reconduction supposant aussi que Marthe disposât de moyens suffisants d'existence, il importait que le jugement concernant la demande de levée du séquestre des biens de la famille soit officiellement prononcé et connu.
8) - "Me By" : Maître Bonamy, auquel Paul a confié la charge de le représenter pour obtenir la levée du séquestre. Il semble que Paul n'ait plus aucun respect pour cet avoué dont il résume brutalement le nom (dans sa carte postale du 28 juin précédent il l'avait même privé de l'abréviation de son titre "Me"), et que son mécontentement lui fasse perdre le fil de son discours en passant du problème du permis de séjour de Marthe à celui des honoraires de l'avoué qui ne donne plus de nouvelles depuis le printemps 1915. 
9) - L." : Leconte, associé de Paul.

10) - "à la bourre" : expression argotique de joueur de cartes signifiant "appauvri" et/ou "en retard". C'est bien le cas de Paul...

dimanche 3 juillet 2016

Carte postale du 04.07.1916

Document Delcampe

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

En face du poste de Coudiac (1), le 4 Juillet 1916

Chérie,

J’ai ta lettre du 23 Juin et vais essayer de poster cette lettre ce soir au poste de Coudiac. Tu as réellement tort de t’inquiéter : je t’écris aussi souvent que possible, mais ici dans le bled les boîtes à lettres et les bureaux de poste sont bien moins nombreux qu’à Bordeaux ! Enfin, tout va bien, et aussitôt rentré à Taza je t’écrirai une longue lettre.
En attendant 1000 baisers pour toi et les enfants.

                                               Paul


Je crois que nous serons de retour dans une huitaine.


Note (François Beautier)
1) - "en face de Coudiac" : puisque Paul est descendu le 30 juin dans la vallée de l'Innaouen pour poster de Matmata sa carte du 28 juin, on peut supposer que ce "en face" signifie "sur la rive nord" du couloir de Taza, au droit de Koudiat el Biad.

lundi 27 juin 2016

Carte postale du 28.06.2016


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac de Arba de Tahla (1)
le 28/6 16

Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 15, 16 & 18 courant et te confirme mes dernières 2 lettres. Je me porte toujours bien malgré une chaleur épouvantable. Nous restons ici jusqu’au 2 et descendons ensuite vers Coudiac (2); espérons que nous rentrerons à Taza pour le 14 Juillet. En ce qui concerne By (3) tu lui demanderas simplement sa note sur laquelle il devra tenir des 200 frs versés pour mon compte par L. Il me semble certain que ce montant couvrira bien les frais de sa facture. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

30/6 Impossible de faire partir cette carte avant ce jour où je suis en convoi au Poste de Mat Matta (4) (5).



Notes (François Beautier)
1) - "Arba de Tahla" : en fait Arba de Tahala, bivouac en bordure occidentale du Djebel Tazzeka, un peu au sud de la vallée de l'Innaouen, en face de l'actuel lac de barrage Idriss 1er et de la ville de Sidi Abdallah des Rhiata.
2) - "Coudiac" : en fait Koudiat el Biad, poste militaire des 3ème et 6ème bataillons du 2ème Régiment étranger de la Légion, établi en mai 1914 comme poste provisoire par le général Gouraud pour protéger le passage entre Taza et Fès le long de l’oued Innaouen, situé un peu au sud de cet oued à l'aval du débouché de l'oued Amelil (actuel Amlil). Le général Baumgarten a fortifié ce poste en juin 1914 pour tenir les Rhiatas et les Beni Ouaraïn en respect. 
3) - "By." : Maître Bonamy, cette fois répudié par Marthe (donc déchu de son titre de "Maître" par Paul)
4) - "Mat Matta" : en fait Matmata, le poste le plus proche sur la vallée de l'Innaouen.
5) - Extrait de l'Historique Sommaire de la 2° batterie du 10° groupe d'Artillerie de Campagne d'Afrique:
Opérations de la 2ème Batterie contre les Beni Ouarrain (1916)
La 2ème Batterie prend part aux opérations du Groupe Mobile contre les Beni Ouarrain. Le 16 juin dans la région d’El Menzel, le Maréchal-des-logis GUGLIEMO est tué en assurant le ravitaillement de la batterie. La 2ème Section rentre à Fez après une série d’engagements peu importants.
Pendant ce temps, la 1ère Section occupe successivement les postes de Matmata et de Bou Knadel ; elle y reste jusqu’en septembre. ( http://tableaudhonneur.free.fr/10eGACA.pdf)


jeudi 23 juin 2016

Lettre du 24.06.1916

Types de tirailleurs, 1917



Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dans le bled, le 24 Juin 1916

Ma chère petite femme,

Nous sommes rentrés aujourd’hui de bonne heure au camp et je vais profiter de l’après-midi libre pour m’entretenir avec toi. Il y aura demain un convoi de ravitaillement qui pourra emporter cette lettre. Tes lignes des 9 & 11 me sont bien parvenues et j’espère que ma dernière lettre arrivera à temps pour la fête de Suzanne. 
En ce qui concerne l’affaire By (1) tu connais mon opinion : je te laisse carte blanche pour arranger l’affaire comme tu l’entends, et s’il fallait que j’écrive moi-même une lettre recommandée à Nantes pour annuler notre mandat, tu voudras bien me rappeler l’adresse exacte de l’avocat. A mon avis il importe de faire ressortir sobrement et sans emportement que si malgré ma situation spéciale on peut maintenir le séq., on doit tout au moins me laisser le bénéfice des dispositions de mon contrat. Or celui-ci prévoit Frs 400,- quel que soit le résultat de l’exercice ; avec 400,- tu t’arrangeras ; le reste - loyer etc. ne regarde personne. L’avocat doit en outre te faire connaître le texte des deux jugements comme il est d’usage, ces textes du reste sont conservés au greffe du tribunal qui a rendu le jugement et peuvent, je crois, y être copiés par tout le monde et notamment les avocats. Mr. Wool. (2) qui a beaucoup d’expérience dans ce genre d’affaires, pourra te renseigner exactement là-dessus, comme aussi Me Lanos (3). Comme il s’agit seulement de la durée de la guerre, et qu’on veut payer jusqu’à Novembre, somme qui couvre le loyer jusqu’à Février, tout le monde comprendra que c’est ridicule et je ne peux croire que le tribunal se mêle de cette question.
Nous guerroyons depuis quinze jours sur le terrain des Beni Ouarein (4). Ces Messieurs ne montrent cependant pas beaucoup d’empressement pour se soumettre, malgré de sérieuses représailles que nous exerçons. Car les Beni Ouarein avaient attaqué et pillé des tribus voisines soumises ... Que de maisons brûlées, que de champs saccagés ! Les 16 et 17 Juin (5) nous avons eu quelques engagements sérieux et ce matin encore cela canardait assez dur. Le Général Lyautey vient même de nous télégraphier ses félicitations pour l’énergique conduite des opérations pendant cette saison de grandes chaleurs ! Il y a eu des médailles militaires, des croix de guerre et des croix ... de bois. Ce sont surtout les Sénégalais et les Tirailleurs (Turcos) (6) qui ont supporté la casse jusqu’ici ! Il n’est plus question pour le moment de construire un poste ; il paraît qu’on veut seulement étudier le tracé du nouveau chemin de fer Taza-Fez et nous espérons rentrer à Taza vers le 14 Juillet au plus tard. Mon camarade de lit le fumiste est depuis 3 mois à l’hôpital de Guercif ; Savario de Caudéran doit rentrer incessamment de celui de M’Conn (7). Notre escouade, qui compte un caporal et 14 hommes, en a 7 à l’hôpital, la plupart malades ; l’un cependant a eu une balle dans la poitrine (le 2° depuis Août 14) (8). Je me porte bien jusqu’ici et n’ai eu encore aucun accès de fièvre ni de dysenterie. Il est vrai que je dépense tout mon argent pour bien manger, ce qui, je crois, donne plus de résistance au corps. Je fume aussi toujours beaucoup le tabac, les cigares & les cigarettes étant sensiblement meilleur marché qu’en France. 
En ce qui concerne la bataille navale du Jutland, tu auras rectifié probablement ton opinion. En additionnant les pertes que les Allemands “pour des raisons militaires” comme ils disent avaient cachées et celles qu’ils n’avouent pas encore, les pertes allemandes sont plus lourdes que celles de l’Angleterre et si l’on les rapporte aux forces navales en présence, la comparaison devient tout à fait mauvaise pour l’Allemagne (9). L’appui du Chancelier sur les socialistes est certes intéressant à noter et constitue peut-être une évolution sérieuse (10). Mais les pronostics ont été si souvent renversés pendant cette guerre qu’il est ingrat d’en émettre.
Inclus le conte de l’Humanité en retour ; je n’y trouve rien de bien épatant là-dedans et trouve même que le thème aurait pu être mieux produit. Ton travail anglais montre beaucoup de progrès et je ne puis que t’en féliciter. Dans la poésie par contre il me manque quelque chose : je crois que - tout comme moi - tu ne maîtrises plus la langue allemande comme autrefois dans toutes ses expressions. Tu ne m’en voudras certes pas de ma franchise ?
Et le temps passe malgré tout ! Mon excursion à Bergerac date déjà de 1913, celle à Périgueux de 1914. Serai-je de retour seulement pour la fin de 1916 ? Nos enfants auront tout de même rudement grandi tous les 3. Et si je pense que mes souvenirs d’enfance remontent assez clairement jusqu’à l’âge de 6 ans, je me sens vraiment vieux ! 
Reçois, toi et les enfants, mes plus tendres baisers.
                    
                                                  Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "affaire By." : affaire de Maître Bonamy, chargé de défendre les intérêts des Gusdorf dont les biens ont été mis sous séquestre, et à qui Marthe reproche de ne rien faire. 
2) - "Mr. Wool." : Mr. Wooloughan, ami américain de Paul.
3) - Me Lanos: avocat bordelais que Marthe a contacté pour s'occuper de ses affaires.
4) - "Beni Ouarein" : Paul n'avait rien dit à son épouse de cette bataille contre les Beni Ouaraïn dissidents rebelles qui dure depuis plus d'une semaine (mais il l'avait évoquée à sa fille, le 19 juin). Il décrit la tactique des nationalistes consistant à s'en prendre aux "pacifiés" pour qu'ils s'agitent, mobilisent des Français et finalement se rebellent à leur tour. Mais il évite de dire qu'il participe activement aux combats menés contre eux depuis le 15 juin 1916.
5) - "16 et 17 juin" : ces deux journées de combats contre les Beni Ouaraïn dissidents sont considérées comme mémorables par d'autres détachements que celui de Paul (dont le livret militaire atteste qu'il y a participé), notamment le 21ème bataillon de Tirailleurs sénégalais, dont l'Historique rapporte des scènes de combat au corps à corps et une issue favorable obtenue à la baïonnette.
6) - "les Turcos" : Paul parle des tirailleurs algériens (dits "Turcos") des régiments coloniaux d'Afrique. D'autres régiments de tirailleurs étaient composés de soldats d'Afrique noire (dit "Sénégalais" puisque le Sénégal en était la principale source). L'Historique du 21ème bataillon de Tirailleurs sénégalais rapporte que ses hommes déplorèrent 3 tués et 7 blessés (tous Sénégalais) à l'issue des combats.
7) - "M'Conn" : Msoun, poste de la Légion immédiatement à l'est de Taza.
8) - "le 2° depuis Août 1914" : Paul veut sans doute dire que ce blessé par balle est le second qu'il ait eu à connaître personnellement depuis son engagement dans la Légion. Pour ne pas effrayer Marthe il ne dit rien des tués, certes bien moins nombreux que sur les fronts européens, mais assez fréquemment signalés par les différents bataillons participant aux colonnes du Groupe mobile de Taza.
9) - "mauvaise pour l'Allemagne" : Paul s'empêtre dans les calculs douteux de la presse, alors que l'argument décisif est que les Britanniques ont maintenu le blocus que l'Allemagne voulait briser en Mer du Nord.

10) - "évolution sérieuse" : Paul fait allusion à la position du PSD qui ménage le chancelier Bethmann Hollweg, alors en difficulté face à l'opposition nationaliste, impérialiste et conservatrice qui verrait volontiers le Prince Bernhard von Bulow (qui fut chancelier de 1900 à 1909) revenir au pouvoir. Mais Paul présente la chose comme si Bethmann Hollweg - toujours aussi méprisant face aux socialistes - s'appuyait sur le PSD...

samedi 18 juin 2016

Lettre du 19.06.1916

En colonne


Madame Paul Gusdorf
pour Melle Suzanne Gusdorf
22 rue du Chalet 22  Caudéran

En campagne, le 19 Juin 1916

Ma chère petite Suzette,

J’ai reçu ce matin ta lettre du 8 courant qui m’a fait un grand plaisir. Car elle me montre non seulement que vous allez tous bien, mais aussi que tu fais des progrès dans la correspondance, notamment dans l’orthographe. Il y a naturellement encore des fautes dans ta lettre, mais comme tu es encore bien petite, tu auras le temps d’apprendre et de faire mieux.
Voilà bientôt le 1° Juillet, jour où tu auras 7 ans (1). Comme je suis actuellement loin de Taza et de toute ville, et que par conséquent ma lettre mettra beaucoup de temps pour aller jusqu’à Caudéran, je t’envoie déjà aujourd’hui mes meilleurs voeux pour ton anniversaire. J’espère surtout que ce sera enfin la dernière fois que tu passeras ce jour loin de moi et que l’année prochaine je pourrai te réveiller le 1° Juillet dans ton petit lit blanc avec un gros baiser. Lorsque je reviendrai à Taza, je t’enverrai quelque chose qui te fera bien plaisir, mais je ne dis pas encore ce que c’est. Car ici on  ne peut rien acheter, sauf quelques conserves et du tabac de toutes sortes. Tu rirais même bien en nous voyant camper dans le bled. Nous couchons par 6 hommes sous une petite tente qu’on appelle une guignole (2) parce qu’en mettant la tête dehors on a l’air de Guignol (3). Tout autour de nous, il y a de grandes montagnes, en bas un ruisseau serpente qui nous fournit l’eau pour faire la cuisine et sert d’abreuvoir aux chevaux et mulets. Il est bordé de lauriers-roses en fleur, de champs d’orge et de blé et enfin de petites forêts d’oliviers et d’orangers. De grands oiseaux planent au-dessus de nous et souvent on entend pendant la nuit une bête sauvage qui rôde autour du camp. Dans la journée c’est le canon qui tonne (4) et le fusil qui crépite. On se lève le matin de très bonne heure et on se couche le soir avec les poules sur la paille qu’on ramasse dans les champs. Au réveil nous recevons un quart de café (que nous appelons du jus) et nous y trempons un morceau de pain. Si nous marchons dans la journée - et cela est presque toujours le cas - nous mettons dans la musette une boule de pain, un morceau de viande cuite ou rôtie, une boîte de sardines ou de thon et quelquefois un peu de chocolat qu’on mange en route. Le soir en arrivant à l’étape et après avoir construit la tranchée autour du camp, on nous fait une soupe, de la viande, du riz ou des nouilles ou des haricots, un quart de vin et un quart de café.
De notre camp actuel nous voyons au fond une grande montagne au pied de laquelle se trouve la ville de Fez (5) qui est, avec Rabat (6), la capitale du Maroc. Si nous y allons, je t’enverrai une jolie carte postale.
Je te dis maintenant adieu, ma chère petite Suzanne, en te priant de donner pour moi 3 gros baisers à Maman et 2 à Georges et Alice ainsi qu’un bonjour à Hélène.
Mes meilleurs baisers.

                                                Papa

Je ne sais pas si j’ai accusé réception du livre espagnol dont je te remercie beaucoup.


                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "7 ans" : Suzanne est née le 1 juillet 1909.
2) - "guignole" : le modèle courant est mono ou biplace. Celui dont parle Paul serait plus grand avec ses 6 places. Il se peut qu'il s'agisse en fait d'un marabout (tente hexagonale à pilier central).
3) - "Guignol" : étymologie indiquée par Paul pour faire rire sa fille, que l'on trouve dans d'autres documents. Il se peut que "guignole" soit un avatar de "guitoune", qui désigne en argot militaire colonial une petite tente dont le nom en arabe maghrébin "gitun" serait l'origine.
4) - "le canon qui tonne" : malgré les revers de leur chef de guerre Abdelmalek, les derniers rebelles des tribus locales (au nord et au sud de l'oued Innaouen) des Rhiatas et des Beni Ouaraïn tentent tout autant d'empêcher le contrôle du "couloir de Taza" par les Français que d'éviter la rupture des relations nord-sud entre le Moyen Atlas et le Rif. Paul participe, du 17 au 25 juin 1916, à une série de coups contre les Beni Ouaraïn (son livret militaire en porte la mention) mais il ne dit pas à son épouse qu'il est alors en situation de combat.
5) - "Fez" : au débouché des gorges de l'oued Sebou qui dévale du Moyen Atlas vers le Maroc occidental, Fès est la capitale historique du Maroc. Elle fut le 30 mars 1912 le site de la signature du traité établissant le protectorat de la France sur le pays. En réaction immédiate, de nombreux habitants se révoltèrent, ce qui conduisit le général Lyautey à déplacer la capitale administrative à Rabat et à installer une forte garnison militaire française à Fès. Depuis lors , la ville est demeurée la capitale culturelle et religieuse du Royaume.
6) - "Rabat" : résidence de Lyautey ("résident général du protectorat du Maroc") à la suite de la rébellion de Fès en avril 1912. La ville est restée capitale administrative du Maroc après la fin du protectorat en 1956.

vendredi 17 juin 2016

Carte postale du 18.06.1916

Gare dans le bled (Delcampe)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéeran

En campagne, le 18 Juin 1916

Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 6 courant avec les annexes. Comme je te disais déjà, il vaut mieux qu’un seul s’occupe de l’affaire By (1) et comme tu l’as commencée, finis la donc comme tu l’entends. Du reste, nous aurons encore longtemps à faire ici pour dégager la vallée de l’Inaouen (2) en vue probablement de la construction du chemin de fer Taza-Fez et tu peux te figurer facilement que je n’ai point le loisir ici sous ma guignols (3) de faire une correspondance de ce genre-là avec By. Tout va bien sans cela !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

P.S. Tu peux du reste consulter Me Lanos en cas de besoin.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - By: Maître Bonamy
2) - "Inaouen" : première occurrence de ce nom sous la plume de Paul. Cet oued Innaouen (graphie actuelle) suit le "Couloir de Taza". La voie ferrée Fès - Taza, en cours de chantier (sous la protection du Groupe mobile auquel participe Paul), en longe la vallée.
3) - "guignole" : petite tente militaire de campagne. Elle est appelée ainsi par analogie avec le rideau de scène du Guignol lyonnais.