vendredi 2 septembre 2016

Lettre du 03.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 3 Septembre 1916

Ma Chérie,

C’est dimanche aujourd’hui, mais on s’en aperçoit à peine : nous avons travaillé la matinée à la construction du poste et pour cet après-midi on nous a déjà annoncé une corvée de lavage et une revue d’arme : on appelle cela officiellement du repos (1). Enfin, on ne se crève pas ici, la nourriture est à peu près potable et seule l’eau est un peu rare, notamment pour laver ... Les bicots, qui pendant les 2 premières nuits ont attaqué notre camp assez violemment, nous laissent au moins dormir maintenant et se spécialisent à nous tendre des embuscades pendant la journée. Jusqu’ici, nous avons perdu 5 hommes à Touahar, dont un légionnaire (2) tué accidentellement par ses propres camarades pendant la nuit lorsqu’il était sorti de la tranchée pour satisfaire un besoin sans avoir prévenu la sentinelle. ... Enfin, il paraît que nous allons rester ici pendant tout le mois de Septembre ce qui nous évitera au moins des colonnes. Car le Groupe Mobile de Fez est déjà de nouveau dehors et nous avons entendu encore ce matin assez distinctement des coups de canon ...
J’aurai donc l’occasion de fêter le 16 Septembre (3) dans les tranchées, la dernière fois j’espère ! Est-ce que tu te rappelles ce que nous faisions le 15 Septembre 1908  au soir (4) ? En 1914 encore nous étions chez Guillot à Bayonne (5) et où serons-nous en 1917 ? Enfin, je considère cette date toujours comme la plus heureuse de ma vie et, pour me consoler de mes infortunes actuelles, je me demande une fois de plus : Où serions-nous et que serions-nous devenus si, au lieu d’être en France, nous avions été ailleurs au début de la guerre ? 
L’intervention de la Roumanie, dont la T.S.F. nous parlait l’autre jour, s’est donc confirmée et, sans se faire des illusions fantaisistes on peut quand même escompter une abréviation assez considérable de la guerre par suite de cet évènement. Je me base surtout sur le fait que la Roumanie a déclaré maintes fois qu’elle interviendrait seulement lorsque la situation serait réellement nette et claire au point de vue militaire et qu’elle ne risquerait par conséquent pas grand-chose (6). Le remplacement du vieux Général Falkenhayn (7) par le vieux Hindenburg est aussi assez caractéristique pour la situation de l’Allemagne et je m’attends toujours à quelque évènement décisif avant le début de la mauvaise saison. 
Il est malheureux que la subite maladie d’Alice (8) te prive des plaisirs de la compagnie de Mme Penhoat à tel point que tu n’as presque pas le temps de t’occuper d’elle. Est-ce que la petite va au moins mieux maintenant ? La fièvre est-elle tombée ? Du fait que les voisins s’occupent tant des enfants il faudrait conclure que le sentiment contre tout ce qui est boche n’est tout de même pas aussi vif en France que les journaux veulent bien le dire !
J’ai mangé ce soir avec un camarade la boîte de harengs marinés qui était excellente comme aussi le saucisson qui va disparaître demain. Après des journées très chaudes nous avons ici des nuits très froides ; heureusement on a fait venir de Taza nos capotes (9) qui servent beaucoup dans la nuit et on a augmenté notre ration de vin à 2 1/2 quarts par jour. A propos, le prix du vin (10) n’a-t-il pas baissé encore à Bordeaux ?
Nous avons fait ici des tranchées formidables - les Tirailleurs, eux, sont près de 2 m sous la terre, tout comme en France ! Le Journal parlait l’autre jour d’un nouveau “Aufauf” (11)  du Dr Ruesemeyer (12) au peuple allemand qui lui a l’air de ne toujours pas se réveiller.
Mme Penhoat et sa famille sont sans doute reparties à l’heure qu’il est et tu seras de nouveau seule avec les enfants. Est-ce qu’Yvonne (13) a beaucoup changé ? Cette dernière n’a-t-elle jamais reçu des nouvelles de Mme Leconte depuis la guerre ? 
Je t’embrasse bien sincèrement, ainsi que les enfants.


                                                        Paul 


Notes (François Beautier)

1) - "du repos" : Paul se moque du journal "l'Écho d'Oran" qui parle d'une mise au repos des Légionnaires sans doute pour faire croire que l'agitation des nationalistes marocains commencée en mai 1916, et encouragée par la Grande révolte arabe déclenchée par les Anglais depuis Le Caire en juin 1916 et étendue par l'Allemagne en Afrique contre les Alliés, est achevée, alors qu'elle couve encore, par exemple entre Taza et Fès pour couper la liaison entre le Maroc oriental et le Maroc occidental. 
2) - "dont un Légionnaire" : les 4 autres tués appartenaient donc à d'autres troupes ou étaient des supplétifs marocains. En tout cas, ces décès au front prouvent que la révolte nationaliste n'est pas achevée. D'ailleurs, les groupes mobiles de Taza et de Fès, qui ont progressé l'un vers l'autre pendant l'été, sont toujours en action sur la route Fès-Taza par le Col de Touahar.
3) - "16 septembre" : anniversaire du mariage de Paul et Marthe.
4) - "au soir ?" : Paul a précisé qu'ils étaient au Kronprinz Hotel (sans indication de ville : Hanovre, Mulhouse ?) pour cette dernière nuit de couple non marital.
5) - "chez Guillot à Bayonne" : Paul semble avoir un excellent souvenir de ce restaurant où il a dîné avec Marthe le 15 ou 16 septembre 1914, et qu'il a mentionné dans ses courriers des 25 juillet et 6 septembre 1915, mais dont la trace est aujourd'hui perdue.
6) - "pas grand-chose" : la Roumanie a déclaré la guerre à l’Autriche-Hongrie le 27 août 1916, ce qui provoque en retour la déclaration de guerre de l’Allemagne et de la Turquie à la Roumanie. Les hésitations à rejoindre la Triple-Entente ont été causées par la volonté du roi de demeurer allié avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie alors que le Gouvernement souhaitait une alliance avec les Alliés qui promettaient à la Roumanie les régions roumanophones austro-hongroises de Bucovine et de Transylvanie. Au contraire de ce qu’espérait Paul, la Roumanie fut battue en 3 mois et Bucarest occupée par l’Allemagne dès le 6/12/16. Cependant l'Allemagne dut dégarnir ses fronts en France (à Verdun et sur la Somme) pour y parvenir, ce qui la conduisit à en perdre le contrôle.
7) - "Falkenhayn" : il s'agit  du général Erich von Falkenhayn (1861-1922), chef d'État major de l'Armée allemande depuis septembre 1914, qui pensait gagner la guerre par de grandes offensives vers l'ouest (en escomptant une demande rapide d'armistice de la Russie). Ce parti-pris lui inspira la "Course à la Mer"puis la bataille de Verdun, par laquelle il voulait "saigner à blanc" l'armée française en 1916, mais qu'il perdit face à la "noria" d'hommes et de munitions mise en place par Philippe Pétain sur la "Voie sacrée". Cet échec, doublé de son incapacité à briser les puissantes offensives britannique sur la Somme et russe sur le front de l'est, lui valurent d'être écarté par l'Empereur et remplacé le 29 août 1916 par Paul von Hindenburg (1847-1934), commandant suprême des armées allemandes de l'est, qui convoitait la direction de l'état-major général depuis que Falkenhayn avait remplacé Helmuth von Moltke après sa défaite lors de la Première bataille de la Marne en septembre 1914. La nouvelle du remplacement de Falkenhayn par Hindenburg - qui s'adjoint son inséparable Erich Ludendorff (1865-1939) - est publiée par la presse française (notamment par Le Journal) le 31 août 1916. Cette nouvelle d'Allemagne évite de chiffrer l'âpreté des combats menés par l'armée française depuis l'été : le 27 août 1916 elle a perdu 20 hommes à la minute sur Verdun et la Somme.
8) - "Alice" : à l'époque, fille cadette de Paul et Marthe, née en novembre 1913.
9) - "capotes" : manteaux militaires. Les Légionnaires étaient alors surnommés au Maghreb "les grandes capotes"
10) - "prix du vin" : le rétrécissement des marchés d'exportation des vins de Bordeaux du fait de la guerre entraîna un effondrement des prix allant jusqu'à 80% en 1916 par rapport à ceux d'avant-guerre. Dans le même temps, pour la raison inverse, le cours du charbon était multiplié par 5. 
11) - "Aufauf" : abréviation de "Wach Auf" ou "Wacht Auf" c'est-à-dire "Alerte" ou "Réveillez-vous".
12) - "Doc. Ruesemeyer" : Paul a déjà parlé dans sa lettre du 15 mai 1916 d'un certain "Doc. Ruesenmeyer" dont un article du Journal l'avait intéressé. Ce nom à l'orthographe variable chez Paul n'est plus détectable dans les numéros du Journal de mai et d'août 1916.
13) - "Yvonne" : fille des Penhoat.

mercredi 31 août 2016

Carte postale du 31.08.1916

Carte postale Delcampe



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touhar (1) le 31/8/1916

Ma Chérie,

Je reçois à l’instant ta lettre du 24 et ton mandat ; merci ! Je t’ai déjà écrit le 29 pour t’annoncer notre arrivée. Le poste monte assez vite, mais nous aurons encore pour au moins 8 jours ici. Ce qui nous console, c’est que l’Echo d’Oran écrit que vu les fortes chaleurs nous jouissons d’un repos bien gagné. Comment va la Petite ? 40° de fièvre est vraiment inquiétant - comment appelle-t-on cette fièvre ? Mes meilleurs baisers pour toi, les enfants, et surtout Alice.

Paul

Yvonne (2) est née au 1 Quai de ... (illisible)



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Touhar" : en fait "Touahar"
2) - "Yvonne", fille de Jean Penhoat.

vendredi 26 août 2016

Lettre du 26.08.1916






Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Août 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà une fois de plus à la veille du départ pour le bled : le sac est prêt au pied du lit, à 15 hs 30 encore une revue en tenue de départ et demain matin à la première heure on foncera, coudes au corps. Comme je n’aurai guère le temps de t’écrire de Touahar (1), je vais employer cette heure dite de sieste pour causer un peu avec toi. 
En ce qui concerne “l’Oeuvre” je ne partage nullement ta manière de voir. Ce journal, assez souvent, dit encore des choses que d’autres taisent et, pour cela même, a été souvent suspendu (2). On est même quelquefois surpris d’y trouver des articles qui concluent que tout ce qu’on dit de mal de l’ennemi n’est point vrai, et si Gustave Théry (3) prend parfois les dirigeants à parti, il n’a pas toujours tort. Et juste ces petits articles “Les jours se suivent” étaient à mon sens bien mieux écrits que ceux de son successeur Jean Weber (4). Ce dernier a eu du reste si peu de succès que sa colonne a été bientôt supprimée au Journal. L’autre jour l’Oeuvre publiait une statistique prouvant qu’il y a eu, avant la guerre, environ 1 1/2 millions de Français à l’étranger contre 1 100 000 à peu près d’étrangers en France. Le premier chiffre paraît invraisemblable et bien peu de gens ont supposé qu’il y avait tant de Français à l’étranger. Ce sont pourtant les données officielles de la statistique ! Parmi les étrangers il y avait une centaine de milliers d’Allemands et une trentaine de milliers d’Austro-Hongrois (5).
J’ai passé avant-hier un mauvais quart d’heure chez le dentiste pour me faire arracher une dent creuse depuis 4 ans et qui me faisait horriblement souffrir ce dernier temps. Il est vrai que cette dent était complètement creuse, mais elle a cassé à tel point lors de l’opération que le médecin a dû recommencer pour enlever un bout après l’autre. Une racine est néanmoins restée dedans, mais ne me fait plus mal, et j’espère bien qu’elle partira sans une nouvelle intervention ! As-tu été de nouveau chez le dentiste ?
Pour ce qui est des lorgnons que j’achetais à 1 fr 50 à Bx, c’était bien chez un opticien nommé Salomon que je les prenais, à côté presque de la banque Molinar (6) et qui semble avoir déménagé. Ils remplissaient bien entendu aussi bien leur but que ceux de 6 Frs. tout en étant peut-être un peu moins élégants. Mais comme pour le moment je suis muni, cela n’a pas d’importance. J’ai lu l’article du neutre (7) sur l’alimentation à Berlin qui revient en effet bien cher ! Les cuisines populaires doivent sans doute avoir une affluence énorme ! Je me demande un peu comment le problème a été résolu en province et malgré tout je compte un peu sur ce facteur pour abréger la guerre (8).
J’ai lu avec un grand plaisir ce que tu m’écris des gosses : tu ne peux guère te figurer ce que je souffre de cette séparation ! Dire qu’on a attendu 7 ans pour s’appartenir l’un à l’autre, que de ces 6 ans de vie commune on a gaspillé un nombre de jours considérable à se faire de la misère et que maintenant où l’on reconnaît ce qu’on possédait on est bêtement séparés depuis bientôt 2 ans (9), sans savoir au juste quand on se retrouvera ! C’est réellement à s’arracher les quelques cheveux qui me restent si j’y réfléchis ... Il me semble toujours qu’il me manque un morceau de moi-même et si, par malheur, j’ai le temps de suivre le fil de mes idées, je pense quelquefois au suicide ...
Non, ne te fais pas d’idées que nous nous reverrons avant la fin des hostilités. Lorsque la ville européenne (10) sera construite (dans un an ou deux, car il n’y en a que le mur d’enceinte) les officiers pourront faire venir leur famille à Taza, mais les soldats n’en parlons pas !!! C’est atroce et presque inhumain quand on y pense que je ne puisse pas avoir de permission ... et que tous mes camarades dits austro-boches sont dans le même cas. La seule pensée qui me soutient un peu est celle-ci : que serais-je si, au lieu d’aller en France, j’étais depuis 1906 (11) en Allemagne ? Certes, je n’aurais même pas économisé ce que j’ai mis de côté et je serais très probablement enrôlé dans l’armée allemande, obligé de combattre contre ma volonté ... car le système allemand (12) je l’ai toujours en horreur.
Je m’arrête, car je ne veux pas te communiquer ma mauvaise humeur.

Tout à toi
Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Touahar" : nom du col où un blockhaus est en construction pour défendre la route et la voie ferrée (en cours de réalisation) entre Fès et Taza.
2) - "suspendu" : interdit de distribution et de vente, mesure de censure totale mais temporaire d'un journal prononcée pour un jour ou sans limite de durée jusqu'à "levée de suspension" par le Ministre de la Guerre selon la loi du 5 août 1914 faisant suite à la déclaration d'état de siège du 2 août 1914 (qui suspendait la liberté de la presse, laquelle ne fut rétablie que le 13 octobre 1919 au lendemain de la levée de l'état de siège). La censure préalable - avant impression finale et distribution - pouvait s'appliquer à un ou plusieurs articles, dessins et photographies (5 000 censeurs du Ministre de la Guerre, répartis en 300 bureaux locaux, s'appliquaient à temps complet à l'échoppage, c'est-à-dire à la désignation des passages que le journal devrait couper ou masquer - "caviarder"- en les laissant en blanc ou en les passant au noir). Elle pouvait aussi, lorsque la rédaction n'avait pas découpé ou masqué les passages désignés par le bureau de censure, s'appliquer au journal tout entier (par "suspension"avant distribution ou par "saisie" effectuée par la police après distribution dans les kiosques et les bureaux de poste distribuant les abonnements). Les journalistes et responsables de publication récalcitrants pouvaient être condamnés à des amendes et à des peines d'emprisonnement de 1 à 5 ans.
3) - "Gustave Théry" : en fait Gustave Téry (1870-1928),philosophe et journaliste fondateur du titre "L'Œuvre" en 1904. Devenu quotidien en 1915, le journal oublia un peu ses partis-pris antisémites d'avant-guerre et défendit jusqu'en 1916 des thèses contradictoires - socialistes et nationalistes - pour étayer ses positions pacifistes (qui le conduisirent à publier en feuilleton, à partir du 3 août 1916, sous le titre anodin de "Journal d'une escouade", le roman "Le Feu" d'Henri Barbusse repris sous forme de livre en novembre 1916 par les éditions Flammarion), avant d'épouser, en 1918, les seules thèses nationalistes de Charles Maurras et de Léon Daudet (penchants qui conduiront son journal à la Collaboration avec l'Allemagne en 1940 puis à sa mise sous séquestre judiciaire en 1946). 
4) - "Jean Weber" : journaliste dont la trace dans l'histoire s'est perdue.
5) - " Austro-Hongrois" : les données reprises par Paul sont celles du recensement de 1911 (dans les limites de la France depuis 1871, sans les départements de Moselle et d'Alsace). Il faudrait les réviser pour tenir compte de la petite évolution entre 1911 et 1914. En 1911 les données officielles décomptent 102 000 Allemands et 18 000 Austro-Hongrois. Les données des contingents originaires des autres nations sont les suivantes au recensement de 1911 : 420 000 Italiens, 287 000 Belges, 105 000 Espagnols, 70 000 Suisses, 40 000 Britanniques, 35 000 Russes, 20 000 Luxembourgeois, 35 000 Marocains et Algériens, 3 000 Polonais ... Le nombre total donné par Paul (1,1 million) est celui du recensement de 1911 (1,11 million d'immigrés). 
Par ailleurs, l'émigration française en 1914, estimée à 1,5 million par la source de Paul, correspond à l'évaluation faite en 1911. Une donnée dont Paul manque mais qui l'aurait intéressé est que 43 000 étrangers de 52 nationalités s'engagèrent comme lui dans la Légion étrangère française, pour la durée de la guerre (parmi eux de forts contingents de Russes, Italiens, Suisses, Belges, Britanniques et une très faible proportion d'Austro-Hongrois et d'Allemands au regard de leurs effectifs en France avant le début de la guerre), alors que 65 000 autres, mobilisables dans des pays ennemis, furent parqués dans des camps en France.
6) - "Banque Molinar" : plus vraisemblablement "Molinari", mais cette banque bordelaise n'a pas plus laissé de trace que l'opticien Salomon.
7) - "du neutre" : il s'agit sans doute de l'article d'un journal suisse réexpédié ou découpé et envoyé par Marthe. 
8) - "abréger la guerre" : le blocus maritime prive l'Allemagne de 55% de ses approvisionnements alimentaires extérieurs alors que sa propre production agricole, diminuée par le manque de main-d'œuvre, est amplement réquisitionnée pour l'armée : les vivres des civils sont rationnés, des cantines populaires organisées, la ration alimentaire quotidienne par personne est estimée à 1000 calories et plus de 500 000 Allemands sont considérés en état de famine. La situation est si préoccupante que le 31 août 1916 est lancé le programme du chef d'état-major allemand Hindenburg instituant la mobilisation économique de tous les hommes de 17 à 60 ans non affectés au front.
9) - "2 ans" : années de séparation pour cause de mobilisation, de septembre 1914 à août 1916. Les "6 ans" se réfèrent apparemment aux premières années de mariage du couple (mariage prononcé le 16 septembre 1908). Les 7 ans précédents se réfèrent à la liaison amoureuse depuis la rencontre de Marthe et de Paul en 1901 jusqu'à leur mariage. 
10) - "ville européenne" : partie coloniale de Taza, non encore construite dans l'enceinte fortifiée où sont installés les camps militaires.
11) - "1906" : date du départ d'Allemagne de Paul.

12) - "système allemand" : il s'agit moins de la civilisation allemande que de l'organisation politique, dont il rejette le caractère nationaliste et militariste. 

jeudi 25 août 2016

Carte postale du 26.08.1916

Carte postale Paul Gusdorf




Carte postale Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 26/8 1916

Ma Chérie,

A la veille du départ je reçois encore tes lignes du 15/16 et te confirme ma lettre d’hier. C’est donc demain que nous allons partir pour une quinzaine probablement et j’espère que tu passeras quelques bonnes journées avec la famille Penhoat.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.

Paul

Lettre des 24/26.08.1916

Tenue d'assaut, 1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 

Taza, le 24 Août 1916

Ma chérie, 

Voici donc enfin ta lettre du 2 courant arrivée via Casablanca (1), juste 24 hs avant celle du 13 : le cachet de la Poste indique comme date d’arrivée à Casablanca le 15 Août !
Je constate donc que tu as adopté, après ton voyage à Nantes, le point de vue de Mr. Penhoat, sans toutefois le connaître à ce moment-là, savoir qu’à ton avis toute reprise de l’affaire serait impossible après la guerre, du moins en commun comme par le passé ! Dans ce cas, il y aurait à choisir entre 2 chemins : Ou bien brusquer les choses pour obtenir $ (2), ou amener la dissolution pure et simple, chacun restant libre de faire comme bon lui semble - ou laisser l’initiative d’une séparation à L. pour tâcher de tirer le plus de bénéfice possible d’une renonciation à mes droits, dans quel cas je ne pourrais pas faire la concurrence à L. Tu te rappelles peut-être que notre contrat prévoit, en cas de décès d’un des associés, que celui ou ceux des survivants qui continuent l’affaire payera aux ayants-droit en-dehors du capital du décédé une indemnité pour la quote-part de ce dernier à la valeur de la clientèle calculée sur une échelle assez libérale. Reste cependant à savoir s’il en reste beaucoup, de clients, après 2 1/2 de guerre ou davantage !
Le problème “Quoi faire” (3) après la guerre est sans doute le plus important pour nous, mais je ne tiens pas beaucoup à le discuter par lettre (4), d’autant plus que la fin de la guerre et les conditions de paix joueront un grand rôle dans nos résolutions, pourvu toujours que je m’en tire sain et sauf de cette campagne comme je l’espère. Enfin, nous aurons le temps d’en parler verbalement et j’espère que le moment de le faire ne sera pas trop éloigné ! 

le 26-8-16

Tu as tort de te formaliser au sujet de ce que tu appelles mes éloges (5). Cette question de “savoir-faire” n’est pas seulement une question d’intelligence, mais surtout d’entraînement, voire même de routine. Tu peux mettre un grand savant, mathématicien, chimiste, ingénieur, et lui donner par exemple des travaux commerciaux, soit de correspondance difficile, soit de comptabilité ou disons même un travail de surveillance de pesage et échantillonnage. Il fera ce travail bien moins bien qu’un employé d’une intelligence moyenne, voire même médiocre, mais qui y est habitué et l’a exécuté depuis des années. Je n’ai jamais dit ou pensé que tu n’étais pas intelligente ; au contraire, je ne t’aurais pas fait la cour ni épousée si je ne t’avais pas crue intelligente ! Mais j’ai estimé que ta force et ton intelligence étaient trop occupées par ailleurs pour que tu puisses t’intéresser à mes travaux utilement. Il y avait à choisir entre la maison et le bureau, surtout tant que les enfants étaient en bas âge, et pour moi le choix était tout fait. D’un autre côté, et malgré ce qu’on dit, on ne peut pas s’affranchir des usages, ou si tu préfères, des préjugés généraux. Et là encore, il ne m’aurait pas été bien agréable de te voir à mon bureau où je recevais une foule de gens ... Enfin, comme l’avenir est encore assez incertain, il se pourrait fort bien qu’après la guerre tu puisses gagner de l’argent et satisfaire tes ambitions. Ce sera une expérience à faire ...
Notre départ est fixé pour dimanche matin, 27 courant (6), toujours pour construire le blockhaus à environ 18/20 km (7) d’ici. Nous resterons certainement une quinzaine de jours dehors, pendant lesquels tu ne recevras que des cartes postales, car, comme bien tu penses, il y aura à travailler dur et ferme et la sieste sera supprimée. Tu ne t’impatienteras donc pas trop ! Tes observations au sujet des pantalons “treillis” et “toile” (8) sont justes, et j’ai pensé trop tard à la différence entre ces deux étoffes. Mais enfin, puisque tu as compris, c’est l’essentiel. 
La confiture, prune et groseille, est excellente ; tout le reste de ton colis est encore intact et me suivra au nouveau Blockhaus où il me rendra d’excellents services !
Voilà enfin l’offensive déclenchée aussi dans les Balkans : espérons que ces pauvres Serbes (9) pourront enfin rentrer dans leur pays ! La disparition des Bulgares parmi les belligérants serait un premier acte de justice qui devrait être suivi de près par la reprise de la Belgique (10). Mais celle-ci sera sans doute bien plus longue, car le coup de foudre se fait toujours attendre.
Tes remarques sur la famille Plantain, si elles ne m’ont pas surpris, m’ont tout au moins quelque peu étonné, surtout qu’un rapprochement avec un de tes gestes ou avec une communication d’il y a environ 6 mois (11) devait s’imposer. C’est bizarre, c’est même presque étrange ! Pourquoi Mr. P. te semblait-il si malheureux ? 
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Paul

J’ai lu “Numa Roumestan” et en retire une impression très profonde. Numa, c’est Tartarin du même Daudet, mais plus affiné et malgré tout un peu moins bruyant. Les figures de Rosalie surtout, de Hortense, leurs parents, Tante Portal etc. sont peints avec une rare subtilité et la description du Midi de la Provence et de la petite ville d’Afos est un chef-d’oeuvre (12). Je te retournerai ce livre après la colonne.



Notes (François Beautier)
1) - "Casablanca" : voir la carte postale du 23 août 1916.
2) - "$" : dollar, c'est-à-dire versement d'argent.
3) - "Quoi faire ?" : vraisemblable allusion au très célèbre brûlot de Lénine "Que faire ?" publié en russe à Stuttgart en 1902, lui-même inspiré du roman "Que faire ?" de Nilolaï Tchernychevski publié à Saint-Petersbourg en 1862, ces deux textes étant considérés comme des fondements essentiels de la Révolution russe de 1905 (puis de celle de 1917). Paul pouvait effectivement considérer qu'un jugement définitif de ses différends avec Leconte le libérerait d'un lien avec le passé - liquiderait le passé, ferait table rase - et ouvrirait de nouveaux choix pour la vie de sa famille après la guerre. 
4) - "par lettre" : Paul, conscient que les ennuis de Marthe quant à son permis de séjour traduisent un regain de suspicion française envers les "ressortissants ennemis", ne veut pas prendre le risque d'écrire - dans une lettre qui pourrait être lue par l'un des informateurs de sa demande de naturalisation française - qu'il envisagerait éventuellement d'aller s'installer après guerre ailleurs qu'en France comme semble le souhaiter Marthe...

• suite du 26/8/16 : 
5) - "mes éloges" : Paul a brutalement traité Marthe de "petite folle" dans la reprise du 20 août de sa lettre du 19, et a détaillé les ordres qu'il lui donnait comme si elle était à peu près incapable de les comprendre dans sa lettre du 21. Mais, au regard du retard qui affecte les courriers, il est plus probable que Marthe se réfère à la lettre du 22 juillet qui commence par des éloges de Paul concernant le rapport qu'elle lui a fait de la situation juridique de ses affaires, et qui s'achève par des mots que Marthe ressent sans doute comme ironiques ou hypocrites : "j'ai été heureux de voir une fois de plus que j'ai une petite femme aussi intelligente et énergique".
6) - "27 courant" : date de départ d'une nouvelle "colonne" contre la rébellion marocaine qui menace et coupe alors la liaison Fès-Taza.
7) - "18-20 km." : il s'agit probablement du Col de Touahar, à 15 km.à vol d'oiseau à l'ouest de Taza, où un blockhaus défensif de la route Fès-Taza est en cours de construction.
8) - "treillis et toile" : le treillis (uniforme militaire d'exercice et de combat) est fait selon les saisons d'une toile épaisse de coton ou de laine (dite "serge" ou "treillis"), alors que la "toile" désigne une étoffe de texture plus fine et fragile, dite aussi "drap" ou "bourgeron", dans laquelle sont coupés les uniformes relativement légers de parade et de sortie. A partir de l'hiver 1915-1916 la couleur du treillis du Légionnaire, auparavant kaki clair (qui avait remplacé le "bleu horizon" selon la directive du 9 décembre 1914) devint kaki foncé (brun verdâtre), mais l'uniforme de sortie demeura clair. Paul avait demandé à Marthe de lui expédier des pantalons d'été à porter pendant les repos au camp (afin de n'avoir pas trop de lessives à faire pour tenir propres ceux de son uniforme de sortie). Il semble qu'il ait négligé de préciser la qualité souhaitée (treillis) et que Marthe ait acheté des pantalons de toile fine en lui faisant remarquer leur différence en terme de légèreté (il s'étonne du prix élevé de ces pantalons dans sa lettre du 19 août, qu'elle n'a sans doute pas encore reçue).
9) - "ces pauvres Serbes" : l'armée serbe reconstituée grâce à l'appui français a été transportée et débarquée à Salonique (actuelle Thessalonique, reconquise en 1912 par les Grecs contre les Turcs) à la fin du printemps et au début de l'été 1916 dans le but de combattre en Grèce les forces bulgares qui y ont pénétré en mai et qui leur barrent le passage vers la Macédoine et la Serbie. L'Armée française d'Orient (forte de 300 000 hommes de nationalités serbe, française, britannique, italienne, grecque, russe, etc.), commandée par le général Maurice Sarrail, se porte en renfort de l'armée serbe qui a commencé à faire reculer les Bulgares à la fin juillet. Au cours du mois d'août, la plaine de Salonique passe sous contrôle allié. Cependant, la Bulgarie n'est pas battue : elle déclare la guerre à la Roumanie le 1er septembre 1916 et lui inflige de lourdes défaites dans les trois mois qui suivent.
10)- "Belgique" : la libération de la Belgique par les Alliés est l'un de leurs grands objectifs de l'année 1916. Cependant le gouvernement belge demeure replié au Havre et les forces allemandes d'occupation de la Belgique se maintiennent fermement et répriment toutes les manifestations patriotiques belges (notamment celle du 21 juillet 1916 - l'hymne national avait été joué sur l'orgue de la cathédrale de Bruxelles - qui coûta à la ville une amende d'un million de marks). Paul n'est pas dupe de son propre optimisme : il relève que la grande offensive espérée ("le coup de foudre" - le foudre étant ici l'arme de Jupiter) n'a toujours pas eu lieu.
11) - "environ 6 mois" : Paul a évoqué une visite en soirée de Mr. Plantain à Marthe dans sa lettre du 3 février 1916. Il semble que Marthe soit méfiante envers l'ami de son époux. 

12) - "un chef-d'œuvre" : le roman "Numa Roumestan" d'Alphonse Daudet (1840-1897) fut publié en 1881, soit 9 ans après son célèbre "Tartarin de Tarascon". Le personnage central, Numa Roumestan, natif de la ville d'Aps-en-Provence (une invention inspirée par les villes de Nîmes et d'Aix-en-Provence), est un homme politique qui a fait sa carrière à Paris (ce personnage est inspiré de Gambetta) et qui revient au pays où il compare les mœurs provençales et parisiennes tout en reliant le passé au présent. Il semble que Paul ait apprécié ce livre où l'on peut néanmoins détecter - comme dans tous ceux d'Alphonse Daudet - les racines de l'antisémitisme et de l'antigermanisme dont son fils Léon (1867-1942) fut l'un des chantres assidus.

lundi 22 août 2016

Carte postale du 23.08.1916

Carte postale Paul Gusdorf



Carte postale  Mme P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23/8 1916

Ma Chérie

Voici enfin ta longue lettre du 2 courant qui vient d’arriver via Casablanca (1)! J’y répondrai ce soir ou demain, car notre départ semble encore une fois remis à plus tard.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul


Note (François Beautier)
1) - "Casablanca" : port marocain sur l'Atlantique, en relation pour le courrier et le fret militaire avec Bayonne et Bordeaux. Le courrier à destination de la Légion au Maroc passait habituellement par Oran et Alger, en provenance de Marseille. Un regain d'activité de la marine autrichienne aidée par des sous-marins allemands ( dont le redouté U.35, qui battit, sous le commandement du célèbre Lothar von Arnauld de la Perière, tous les records de torpillages réussis de l'ensemble de la Grande Guerre) contre la marine italienne et les convois alliés, obligea pendant l'été à remplacer en partie les liaisons maritimes françaises entre Marseille et l'Algérie par des lignes entre Casablanca et les ports français de l'Atlantique. Or, à la même époque, la guérilla marocaine (partie prenante de la Grande révolte arabe) retarda souvent, voire interrompit temporairement la liaison terrestre entre Fès et Taza, ce qui ralentissait le flux du courrier et du fret militaires arrivant par Casablanca.

samedi 20 août 2016

Lettre du 21.08.1916

Document Gallica


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Août 1916

Ma Chérie,

Je reviens encore une fois sur ta lettre du 10 courant ou plutôt sur son passage relatif à l’affaire L. L. & Cie (1). Penhoat, avec lequel je correspond assez régulièrement, me répond à différentes questions que je lui avais posées et sur certaines observations faites dans mes dernières lettres. Je t’ai déjà fait remarquer, et tu pourras encore consulter le contrat à ce sujet, qu’en cas de perte du quart du capital social, chacun des associés peut demander de plein droit la dissolution de la Société. Penhoat estime, non sans raison je crois, que le silence de L. et son obstination à ne pas fournir les comptes ni préciser aucun chiffre, est une preuve que les affaires vont plutôt mal. D’après l’attitude et les procédés de L., vu aussi son incapacité commerciale et son caractère, P. le croit bien capable de nous ruiner sans crier gare et propose donc de nous mettre à l’abri tant que cela est possible en notifiant à L. par lettre recommandée, confirmée par un huissier, de suspendre tout commerce et d’arrêter les comptes dès qu’ils sera parvenu à la perte du quart du capital social, conformément aux clauses de notre contrat. Que faute de lui de se conformer à notre demande, nous le rendons personnellement responsable de toute somme perdue au delà de la proportion d’un quart de notre apport comme stipulé au contrat.
Après mûre réflexion, je partage sa manière de voir bien que j’aie quelques objections ou plutôt observations à faire. Si réellement Leconte avait subi des pertes allant jusqu’à 1/4 du capital ou même plus loin, il n’aurait pas besoin de chercher des moyens de dissoudre la société pour se débarrasser de nous et de moi en particulier. Il n’aurait pas besoin d’un procès, toujours coûteux et quelquefois incertain, car lui seul pouvait demander de plein droit la dissolution en se basant sur les clauses de notre contrat, qu’il connaît trop bien pour ne pas avoir connaissance de cette clause. Naturellement, il y aurait vérification des comptes et il va sans dire que lui-même ayant fourni plus de fonds que chacun de nous (80 000 Frs. après l’augmentation du capital mais non encore entièrement versés) devrait avoir perdu 1/4 de cette somme pour pouvoir demander la dissolution. La perte totale devrait se chiffrer à 50 000 Frs. (20 000 Frs. pour Leconte et 15 000 pour Penhoat et moi chacun) et bien que je connaisse suffisamment L. cette somme me paraît tout de même trop élevée pour les 2 ans de guerre, car les bureaux qui perdaient de l’argent ont été fermés et les frais en général assez réduits dans les autres. Mais d’un autre côté il me vient à l’idée que L. avait indiqué mon avoir à 12 000 Frs. ce qui me donne à penser qu’il tâchera ou qu’il a déjà tâché de justifier des pertes énormes ... ? Tant que Gand, Anvers et Trieste (2) sont inaccessibles pour nous, c.à.d. avant la fin de la guerre, il sera impossible d’arrêter les comptes, mais il serait toujours prudent de prendre les précautions recommandées par Mr. Penhoat. Tu veux bien réfléchir sur ce point et écrire, le cas échéant, à Me Palvadeau le priant de vouloir bien notifier cette résolution à Mr. Leconte et en ajoutant que c’est pour sauvegarder nos intérêts que nous nous voyons forcés de procéder ainsi. Que Mr. Penhoat du reste en fait de même. Tu m’enverras copie de ta lettre à Me Palvadeau, lequel tu pries de t’en accuser réception. 
Je vais écrire dans ce sens à Penhoat lui disant en outre que sa seule demande suffit pour amener la dissolution de la société. Quant aux 300 Frs. par mois, L. devra certainement continuer à te les envoyer à valoir sur notre actif à moins que Me Palvadeau s’en charge. Au pire tu pourrais demander à ce dernier de faire autoriser le Comptoir d’Escompte à vendre les titres encore en dépôt à cette banque et à te verser le montant qui te suffirait pendant quelque temps. Et d’ici là j’espère bien que la guerre prendra fin ; les évènements marchent tout de même bien mieux depuis quelque temps (3)!
Inclus la lettre en question de Mr. Penhoat et le 3° article de l’Humanité (4).
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul

P.S. Je t’envoie ci-joint un modèle de la lettre à écrire à Me Palvadeau. Tu peux même demander à Me Lanos s’il n’est pas utile d’en donner aussi copie à Me Bonamy qui est peut-être mieux situé que Me Palvadeau pour faire la sommation à Leconte. Prière d’écrire un mot à Mr. Penhoat pour lui faire connaître le texte du contrat ayant trait à la dissolution, c.à.d. le passage qui est précisément à insérer dans mon projet de lettre à Me P. dont Penhoat aura la copie par mes soins.
Inutile de m’envoyer une chemise ! Les étiquettes de pantalon me suffisent, donc pas de facture !


Notes (François Beautier)
1) - "L.L. et Cie" : Société Lucien Leconte & Compagnie, dont Paul et Penhoat sont les  associés, avec Leconte lui-même.
2) - "Gand, Anvers, Trieste" : voir la lettre du 16 juillet 1916. Ce qu'en dit ici Paul permet de préciser qu'il s'agit non pas d'entreprises partenaires d'affaires de la société Leconte mais de bureaux lui appartenant. 
3) -"depuis quelques temps" : effectivement, la pression de l'Allemagne sur Verdun s'est relâchée du fait de la bataille de la Somme. Les Allemands se retrouvent à Verdun en position défensive, ce qui permet aux Français une offensive victorieuse depuis le 1er août avec la prise de nombreux prisonniers. Par contre, sur la Somme, le grignotage allié ralentit en août et l'Allemagne renforce ses positions en installant des troupes déplacées de Verdun et du saillant d'Ypres.

4) - "Humanité" : voir la lettre du 19 août précédent.