vendredi 7 octobre 2016

Lettre du 08.10.1916

Aïd el Kebir, 1918 

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 8 Octobre 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 27-9. Voilà maintenant plus de 40 jours que nous couchons sous la guignole (1) en tenue de campagne, sans avoir eu l’occasion de quitter les vêtements une seule nuit. Et si je pense que nous en avons encore pour un bon mois avant de rentrer dans notre confortable home à Taza où une colonne nous attendra sans doute, je ne suis précisément pas porté à chanter ... Certes, à en juger par les discours prononcés ce dernier temps par les Briand, Bethmann et Lloyd George (2), on serait tenté de croire que nous sommes plus éloignés de la paix que l’année dernière à cette époque. Mais je ne me dépars pas de cette idée que les négociations de paix ressemblent absolument à des négociations commerciales : le vendeur clame qu’il n’a rien de disponible et l’acheteur qu’il n’a besoin de rien, le tout dans le but d’obtenir l’un le prix le plus élevé et l’autre les meilleures conditions. C’est à dire que je n’attribue pas plus de valeur que cela aux déclarations plus ou moins officielles qui, nécessairement, doivent être calculées non seulement de rassurer le propre pays, mais encore de paraître fort vis à vis de l’étranger. Donc, le Chancelier allemand ne proclamera pas à la tribune du Reichstag (3) qu’il doute de l’issue de la guerre avant que tout commence à s’écrouler ... Pour dire le fond de ma pensée : les affaires dans le genre de celle de Mme Holt (4) me vexent beaucoup plus que la mise sous séq. car là je ne vois réellement pas l’utilité d’intervenir et je trouve même cette intervention absurde (je dirais ridicule si elle n’était pas si triste).
Siret (5) ne doit certainement pas faire grand’chose dans notre genre d’affaires en ce moment, vu que les fournitures de charbon sont toutes contrôlées par l’Etat et doivent avoir très rarement des garanties. J’incline à croire qu’il travaille pour le compte d’une maison bordelaise quelconque. Dans tous les cas, ce n’est pas de ce côté que je m’inquiète, bien que je considère Siret comme un employé très dévoué et zélé. Le fait que ni Malaret ni Wool. (6) n’entendent rien de Siret prouve du reste qu’il ne doit pas paraître beaucoup. 
Il serait certes dommage que tu t’arrêtes dans tes études anglaises. Mais si réellement tu avais des difficultés nous continuerons après la guerre.
Ici on vient de m’appeler pour traduire un passage d’un message sans fil (7) du communiqué anglais disant qu’un nouveau coup de théâtre se prépare sur le front et on m’a remis en outre ta lettre du 29 Septembre dont je te remercie. Mais je ne puis toujours point me figurer qu’avec tous les soins qu’exigent les enfants et la maison, avec surtout les questions interminables des gosses tu ne trouves pas moyen de surmonter tes idées noires. Regarde donc tous les autres qui souffrent la plupart du temps encore beaucoup plus que toi ! Ce n’est certainement pas l’héroïsme ou l’abnégation qui les fait paraître heureux - j’en suis profondément persuadé - mais en-dehors du tempérament la réflexion que toutes les larmes du monde ne parviennent pas à changer la situation - c’est si tu veux une fatalité ! Je te joins quelques coupures du journal “Paris-Midi” (8). L’article sur Theodor Wolf (9) te donnera quelques renseignements intéressants sur la presse allemande et sur le rôle du Berliner Tageblatt en particulier. Les Billets de Midi sont aussi bien écrits et si l’on met la phrase sur l’effroyable laideur des femmes à part (10), les idées du journaliste sur la vie allemande sont très justes.
Les musulmans ont aujourd’hui la “fête du mouton” (11) et nous autres aussi en avons eu à midi. Hier j’étais avec un tirailleur qui, après la bataille de Charleroi (12), a été soigné à l’hôpital St André (13) à Bordeaux. Il avait eu 2 balles et un éclat d’obus et ... se trouve aujourd’hui aussi bien que moi avec ses 14 ans de service.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                     Paul



Notes (François Beautier)
1) - "la guignole" : petite tente militaire.
2) - "Briand, Bethmann et Lloyd George" : chefs des gouvernements français, allemand et britannique. Aristide Briand fut Président du Conseil des ministres français d'octobre 1915 à mars 1917. Theobald von Bethmann Hollweg fut chancelier du Reich allemand de 1909 à 1917. David Lloyd George fut Premier ministre du gouvernement britannique de décembre 1916 à octobre 1922 (à la date de la lettre de Paul - 8 octobre 1916 - il était encore Ministre de la Guerre du gouvernement d'Herbert Asquith). Ces trois responsables politiques poussaient alors leurs pays respectifs à donner un dernier coup de rein pour obtenir la victoire sur les deux principaux fronts, à Verdun et sur la Somme.
3) - "Reichstag" : Parlement allemand. En effet, en ce début octobre 1916, il apparaît évident que l'Allemagne a perdu toute chance de "percer" à Verdun et de faire refluer les Franco-Britanniques sur la Somme.
4) - "Mme Holt" : Cette femme est mentionnée dans les lettres du 16 et du 25 février 1916 sans aucune précision, mais on comprend qu’il s’agit du professeur d’anglais de Marthe. Cette Mme Holt, peut-être de nationalité étrangère ou d'origine étrangère (anglaise ?), qui fréquente une “ressortissante ennemie” (Marthe), et qui vit (vraisemblablement) à Bordeaux (l’un des ports essentiels à l’alliance militaire franco-britannique) présentait tous les traits d'une potentielle espionne... On peut supposer que Paul en était révolté parce qu'il était lui-même soupçonné de trahison potentielle (la suspicion était alors générale puisque les armées ne "perçaient" pas).
5) - "Siret" : employé de la Société Leconte à Bordeaux, ami de Paul et père d'Hélène (employée de maison de Marthe). 
6) -  "ni Malaret ni Wool." : Malaret était un employé de Paul à Bordeaux ; Wooloughan était un ami américain, à la fois concurrent et relation d'affaires de Paul à Bordeaux.
7) - "message sans fil" : par radio.
8) - "Paris-Midi" : seul journal quotidien français paraissant alors à midi (en concurrence de “Paris-Soir”).
9) - "Theodor Wolf" : en fait Theodor Wolff, héritier de l'agence de presse Wolff (dont Paul a déja parlé dans sa lettre du 22 février 1916) et rédacteur en chef, de 1906 à 1933, du quotidien libéral allemand Berliner Tageblatt. A plusieurs reprises le gouvernement allemand avait refusé des interviews à ce journal au prétexte qu'il "interprétait" ses déclarations. En fait, il s'agissait de contraindre le journal à devenir un relais de la propagande officielle, que Theodor Wolff ne cessait de critiquer. Au début de l'été 1916, il contesta ainsi le dénigrement officiel des nations ennemies et de leurs gouvernements en relevant que pour signer une paix équitable il faudrait bien un jour reconnaître aux Alliés une certaine humanité et intelligence. Le gouvernement impérial réagit en censurant le quotidien pendant le mois de juillet 1916. Toute la presse alliée en parla, ce qui conduisit les autorités allemandes à suspendre la censure frappant le Berliner Tageblatt. 
10) - "à part" : Marthe est allemande...
11) - "fête du mouton" : appellation saugrenue mais répandue de la fête musulmane de l'Aïd al-Adha ("fête du sacrifice") ou Aïd al-Kabir ("grande fête") qui consiste non pas à fêter un mouton mais à le sacrifier en mémoire de l'interdiction divine du sacrifice d'un fils demandé à Abraham (Ibrahim). 
12) - "Bataille de Charleroi" : elle se déroula du 21 au 23 août 1914 et opposa les troupes françaises dépêchées en Belgique et les troupes allemandes violant la neutralité belge pour gagner le littoral de la Manche (espace essentiel à la sûreté britannique) et envahir le nord de la France (région essentielle à ses industries d'armement). Au même moment les Anglais se battaient pour protéger Mons. Ces deux troupes alliées furent balayées malgré l'héroïsme dont elles firent preuve. 
13) - "Hôpital Saint-André" : très célèbre hôpital du centre-ville de Bordeaux, fondé au XIVe siècle, évidemment réquisitionné pendant la Grande Guerre, aujourd'hui CHU (Centre hospitalier universitaire). Tout ce passage de la lettre de Paul semble répondre à une double interrogation implicite de Marthe : "te remettrais-tu d'une blessure par balle ; pourrais-tu être hospitalisé à Bordeaux ?"

mardi 4 octobre 2016

Lettre du 05.10.2016

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Article de journal joint par Paul à sa lettre, racontant l'expérience dans la Légion Étrangère d'un soldat anglais, le colonel Elkington, qui s'y engagea à plus de 50 ans, après avoir été chassé de son régiment en 1914 pour fait de désobéissance.
Touahar, le 5 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte d’hier, écrite aussitôt après réception de ta lettre du 24 et du mandat. Comme déjà dit, j’ai fait de notables économies depuis que nous sommes ici de telle façon que je vais toucher demain seulement ton mandat du mois d’Août, tout en ayant encore des cigarettes jusqu’au 15 courant au moins. Il est donc inutile de m’adresser un autre mandat avant le mois de Novembre. Il est du reste certain que nous ne rentrerons pas à Taza avant le 5 Novembre au plus tôt, et comme ici on ne peut rien acheter en dehors des produits d’une tribu voisine (1), la vie est peu coûteuse. Je mange cependant 3 à 4 oeufs par jour (13 pour 1 Fr) et de temps à autre je fais rôtir avec un camarade un beau poulet (2 Fr). Comme on a des cigarettes potables à 1 ct pièce, mon prêt suffit largement pour l’achat du tabac, car le tabac pour la pipe ne coûte presque rien (3 sous le paquet suffisant pour 1 semaine) et les allumettes ne valent que la moitié des produits français.
Meknès (2) est une des grandes et jolies villes du Maroc, située à une cinquantaine de kilomètres au-delà de Fez, donc loin de Taza. Depuis que cette ville (qu’il ne faut pas confondre avec les 2 villages de Maknassa (3) à côté de Taza) n’est plus ce qu’on appelle un poste avancé, il n’y a plus de Légion à Meknès (4), mais seulement des troupes indigènes (Tabor) (5) et des Territoriaux (6). C’est probablement dans ces derniers que se trouve le permissionnaire en question ! Si je comprends encore à la rigueur la suppression des permissions pour les Légionnaires austro-allemands, il y a d’autres dispositions qui me sont absolument incompréhensibles. C’est ainsi que ceux qui ont fini leur engagement de 5, 10 ou 15 ans et qui jusqu’à présent étaient renvoyés à Bel Abbès ou à Mascara (7), à moins qu’ils ne demandent à être maintenus au corps ou rengagent, sont depuis peu sur l’ordre du Résident Général maintenus d’office au Régiment, s’ils veuillent ou non ! Certains journaux (la Victoire (8) ou l’Oeuvre (9)) signalaient déjà l’autre jour que si avant la guerre on avait été trop confiant vis à vis des étrangers, on était devenu maintenant trop méfiant, ce qui était une faute aussi grave ...

le 6 Octobre

Je te retourne ci-joint la lettre de Mr. Penhoat et je compte que Me Bonamy sera un peu plus prompt à lui répondre qu’à nous. Quant à ton observation, que Penhoat ne s’emballe pas comme moi sur tes craintes, tu oublies aussi que lui a eu bien moins souvent que moi l’occasion de t’exposer son point de vue. Mais n’en parlons plus : je me borne à ajouter que j’ai toujours bon espoir de prouver au Père L. (10) que je suis capable aussi sans lui de gagner ma vie et je doute fort qu’une fois Penhoat et moi partis, la maison L. revienne jamais ce qu’elle était ! Sanders de Cardiff m’envoie maintenant régulièrement le S.W. Daily News (11) et je suis particulièrement content que cet ami auquel je dois la plupart de mon succès à Cardiff, (car c’est lui qui m’a accompagné et présenté presque partout et qui m’a mis aussi sur la piste du Pittwood Syndicate (12)) n’ait pas changé de sentiment. D’après ce que je sais, le RWKS (13) aura aussi encore d’importantes livraisons à faire qui, si je me rappelle bien, ne sont que suspendues pendant la guerre. Tu peux être sûre qu’une fois la paix rétablie, ce sera à moi que l’ami B. (14) s’adressera pour connaître tant soit peu de la situation des affaires. Je compte aussi fermement que la situation restera favorable pour moi à Newcastle on Tyne (15), bien que de là je n’ai plus eu de nouvelles depuis 2 mois. Mais cela dépend surtout de ce que mes meilleurs amis de là, Pearce (Baumann) Watson et Ritson doivent être sur le front de la Somme et ... peut-être déjà blessés ou même tués. Mais la lecture des journaux anglais me fortifie dans l’idée que les Anglais jugent la guerre et ses conséquences beaucoup plus froidement que les Français et que les exportations de Newcastle ne tarderaient pas un seul moment à alimenter après la guerre l’usine à gaz de Berlin ou de Hambourg si, comme avant la guerre, ils y trouvent leur bénéfice.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                       Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "tribu voisine" : ce pourrait être celle des Ahel el Oued, une faction temporairement pacifiée de la tribu rebelle des Rhiatas. Cette fraction, installée autour du col de Touahar, se trouve sous le feu éventuel du poste militaire où stationne Paul. 
2) - "Meknès" : Paul l'évoque vraisemblablement parce que Marthe a reçu de cette ville une carte envoyée par un ami permissionnaire (il pourrait s'agir de Savario, qui devait rentrer à Caudéran pour sa convalescence - voir la lettre de Paul du 11 septembre 1916 - ou de Valentin, légionnaire de nationalité suisse, qui était en permission à Marseille en août - voir la lettre de Paul du 12 août 1916).
3) - "Maknassa" : Meknassa-Fontania et Meknassa-Tahtania, au nord-ouest et au nord-est de Taza, alors en territoire des Branes.
4) - "Légion à Meknès" : la ville sert d'étape dans les liaisons entre le port de Casablanca et les garnisons de Fès et Taza. Paul, lors de sa démobilisation en 1918 repartira en France via Meknès. Mais pour le moment il n'est jamais allé dans cette ville. 
5) - "Tabor" : il s'agit de régiments indigènes regroupant plusieurs "goums" (compagnies). 
6) - "Territoriaux" : soldats de 34 à 49 ans, considérés comme trop âgés pour se battre en première ligne. Ils sont employés à des tâches de surveillance et de maintien de l'ordre, voire de travaux divers hors des zones de combat. Paul, né en avril 1882, appartient par son âge depuis avril 1916 à la catégorie des Territoriaux. 
7) - "Mascara" : dépôt de la Légion en Algérie, à l'est de celui de Sidi Bel Abbès et au sud-est d'Oran. Paul a parlé dans sa lettre du 30 juin 1915 du camp de concentration de Mascara où étaient regroupés tous les "étrangers résidents en Algérie ressortissants de pays ennemis" n'ayant pas été affectés dans la Légion.
8) - "La Victoire" : nouveau titre donné le 1er janvier 1916 au journal précédemment nommé "La Guerre sociale", fondé par des détenus de Clairvaux en 1906 et dont le principal animateur était Gustave Hervé, virulent antimilitariste. Avec l'Union sacrée, ce journal socialiste pacifiste devint nationaliste et Gustave Hervé vira à l'extrême droite en 1919, au point d'être considéré comme l'un des pères du fascisme.
9) - "L'Œuvre" : fondé à gauche en 1904 par Gustave Téry, ce journal pacifiste vira lui-aussi de bord, mais après 1936. Paul en a parlé en bien dans sa lettre du 26 août 1916.
10) - "Père L." : Leconte.
11) - "le S.W. Daily News de Cardiff" : le "South Wales Daily News" (principal quotidien du Pays de Galles du Sud, l'une des quatre régions du Pays de Galles)
12) - "Pittwood Syndicates" : peut-être une société galloise fournisseuse de charbon à la Société L. Leconte & Cie ?
13) - "RKWS" : consortium ou syndicat de transport maritime gallois empêché de livrer hors des îles britanniques du fait de la guerre sous-marine.
14) - "l'ami B." : Botzow (employé allemand de Paul) ou Bonamy (avoué de Paul) ? 
15) - "Newcastle upon Tyne" : allusion à la société Tabb et Burletson (établie à Newcastle-upon-Tyne et à Cardiff, exportatrice de charbon et coke du Northumberland et du Pays de Galles) déjà citée par Paul le 23 janvier 1916. Depuis juillet 1916 la Bataille de la Somme a mobilisé de nombreux Britanniques dont peut-être les amis de Paul dans cette société : Pearce, Watson et Ritson ?


lundi 3 octobre 2016

Carte postale du 04.10.1916

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar 4/10 16

Je viens de recevoir la lettre du 24/9 et ton mandat dont je te remercie. Tu auras sans doute reçu mes lignes du 1°. Une nouvelle lettre va suivre demain.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul 

vendredi 30 septembre 2016

Lettre du 01.10.1916

Départ en colonne, 1916 https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/3277/files/2016/06/Départ-en-colonne-2.jpg


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 1° Octobre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 22 Septembre, et de mon côté je te répète que si je réfute ton plan (1), ce n’est point par esprit de contradiction ou pour te vexer ou humilier : c’est uniquement parce que je ne vois aucun moyen de le mettre en pratique avec seulement l’espoir d’y gagner grand’chose. Mais explique donc toi-même comment tu vas faire :
1°) Que deviendront les enfants pendant les 3 mois d’étude ? 
2°) Comptes-tu seulement trouver un emploi à Bordeaux après ton stage ?  Certes, il y aurait très, très peu de chances ! Donc encore les enfants et nos meubles ? 
3°) Supposons qu’en surmontant tous les obstacles tu trouves réellement une place après 4 à 5 mois dans une ville quelconque ; il serait alors logique que la guerre finie je te rejoindrais là-bas pour y chercher à mon tour ? Supposons enfin que réellement tu trouves par miracle une telle place à Bordeaux. Crois-tu que dans un hôtel où les voyageurs arrivent à toute heure du soir voire de la nuit tu ne serais pas forcée de coucher à l’hôtel ? Réfléchis donc sur toutes ces questions et si tu peux me convaincre que ton plan est pratique et réalisable, je m’inclinerai volontiers, car je ne demande pas mieux que de te voir gagner de l’argent. Je t’ai déjà donné longuement mon avis sur la question de la dissolution (2); je répète qu’à mon avis la maison devrait te verser la pension tant que j’ai un actif et le séq. devrait même y tenir la main. Tu peux toujours consulter Me Lanos à ce sujet. Si je ne me trompe pas, Leconte avait bien porté encore 1000 Frs. pour chacun de nous sur les comptes du mois d’Août de sorte que le montant tombant sur ce mois ne doit pas être décompté deux fois comme tu sembles le faire ? De toutes façons il serait naturellement indispensable que Penhoat aille à Nantes en cas de dissolution. Mais il est à considérer que si je participe aux bénéfices et pertes de la maison, mes prélèvements seront à porter à raison d’au moins 400 Frs. à P & P (3) c.à.d. aux Frais Généraux. Si je ne profite pas aux bénéfices je ne le ferai pas non plus aux pertes. L. (4) devrait me créditer aussi de 5% d’intérêts sur mon capital depuis le 1° Janvier 1914 (1° année 1914 donc 1500 Frs.) Et je répète qu’il ne sera pas si facile que cela à L. de justifier des dépenses qu’il n’a pas faites.
Donc, ne te fais pas de mauvais sang pour le moment et reçois mes meilleurs baisers.


                                                      Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "ton plan": Marthe souhaite suivre les cours d'hôtellerie dispensés à Bordeaux par la propriétaire d'un hôtel, afin de pouvoir trouver du travail par la suite. Comme toujours, Paul ne voit pas d'objection de principe à ce que son épouse travaille, mais découvre toujours mille inconvénients pratiques...
2) - "la dissolution" : Marthe serait favorable à la dissolution de la société L. Leconte & Cie, alors que Paul souhaite que l'entreprise demeure en mesure de devoir verser une pension à son épouse.
3) - "à P. & P." : pertes et profits. 
4) - "L. ": Leconte.

mardi 27 septembre 2016

Lettre du 28.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 28 Septbr 1916

Ma Chérie,

Je reçois le même jour tes lettres des 18 et 20 courant.
Quelle bêtise que d’aller au-devant des difficultés et des histoires ! Je t’avais déjà dit l’autre jour de ne pas pousser plus loin l’affaire de Mme Robin (1), attendu qu’après la guerre il y aura probablement une loi accordant une diminution de loyer aux mobilisés. Donc, en attendant, nous ne pouvons qu’y gagner. Et tu vas exprès trouver Mme R. pour aller sommer de payer !!! Il en est ainsi avec beaucoup de tes démarches. L’histoire de l’école (2)  par exemple. Quel but pratique vois-tu donc là-dedans ? De payer 300 Frs. pour apprendre des choses qui ne te serviront probablement jamais, vu les enfants que tu ne peux pas abandonner ? Tu constates toi-même avec juste amertume que même des amis et connaissances auxquels tu ne demandes rien, se laissent contaminer par l’antibochisme (3) et tu te figures qu’un patron auquel tu demandes un emploi ne regarde pas à ta nationalité ? Je me suis engagé dans la Légion volontairement, obéissant à mon sentiment, tout en pensant que ma famille serait tranquille ainsi pendant la guerre. S’il est malheureusement vrai que tu as eu des embêtements qu’on aurait pu réellement avoir la délicatesse de t’éviter, il ne reste pas moins vrai que personne ne m’a forcé de venir ici : La préfecture a voulu me délivrer un passeport pour l’Espagne : j’avais la veille de la guerre une vingtaine de mille francs dans une caisse et j’aurais donc tranquillement pu aller vous rejoindre à St Sébastien (4). Je ne l’ai pas fait, et, après plus de 2 ans de guerre, il est logique que je reste à mon poste sans demander d’aller dans un camp de concentration (5) où je serais hors de danger, mais ce qui me ferait violer ma signature apposée sur mon acte d’engagement, comme j’aurais été malhonnête d’aller avec les fonds de la maison en Espagne. Le gouvernement ne m’a point garanti en échange que mes biens seraient respectés et s’il les a séquestrés 4 mois plus tard j’ai, malgré tout, la confiance qu’on me les rendra. Tu ne demanderas donc point au Garde des Sceaux de me faire retirer du régiment, mais si tu en as si gros sur le coeur tu peux lui exposer, si tu veux, notre situation et l’injustice que tu vois dans le fait que L., le seul de nous trois (6) resté chez lui, tâche de frustrer ses 2 associés, tous les 2 sous les drapeaux ! Quant à la procuration qui te permettra d’aller vérifier les comptes avec Mr Penhoat, je te la donnerai promptement le moment venu. Il suffit cependant pour le moment que Mr. P. et le séquestre demandent la remise des comptes exacts de la maison, après quoi on décidera. Penhoat du reste s’y connaît aussi suffisamment.
Mr. Penhoat est du reste presque dans le même cas que nous. Il avait en Août 14 seulement 8000 Frs. environ en caisse, tandis que moi j’en avais retiré 3000. Mais ces 8000 Frs. sont naturellement mangés en 2 ans et la maison Jn. P. (7), si elle peut être continuée plus tard sous le même nom par P. figure bien entendu sur les comptes de L.L. et Cie (8).
Mon ami Sanders de T.P. Thomas & Co Cardiff (9) m’envoie quelques journaux anglais par lesquels je vois que malgré les raids répétés des Zeps (10), on ne juge pas en Angleterre la guerre d’un point de vue aussi passionné qu’en France, mais beaucoup plus froidement. Les Allemands tâchent d’obstruer le canal de Suez ? All right (11)! Après la guerre et pendant 5 ou 10 ans leurs bateaux n’y passeront pas. Ils torpillent nos bateaux ? Well (12) - mais ce qui leur restera de leur flotte de commerce viendra remplacer après la paix notre tonnage perdu. Reste seulement à savoir lequel de nous sera le plus fort. Nous sommes sûrs de notre victoire - tout le reste se règlera tout seul.
Dans un journal anglais illustré, le “Daily Mirror” (13), je trouve bien par ci par là l’expression “The Huns” (14) mais c’est plutôt une exception. L’ami Watson (15), qui était comme capitaine dans l’armée anglaise, ne m’a pas donné de ses nouvelles depuis 2 mois. Serai-il blessé ou tombé ? 
L’idée de Georges au sujet des prisonniers n’est pas banale. Elle prouve incontestablement que le petit bonhomme  commence sérieusement à penser (16). Ne marques-tu pas la taille des enfants à la porte de la cuisine ? Je me figure toujours Suzanne comme ayant le plus grandi et changé. L’expression de sa petite figure sur la dernière photo n’est plus du tout aussi “bébé” - comme j’aurais aimé la revoir !
Le citoyen Abd el Malek (17) commence de nouveau à donner de ses nouvelles et nous promet une campagne d’hiver qui prouvera une fois de plus qu’il faut des soldats et des officiers au Maroc ! J’aurais réellement préféré passer ici encore tout un mois que de grimper les mamelons du côté d’Ain Drop et y patauger dans la boue. Le poste d’ici sera bien mieux fait et aménagé que les autres que j’ai vus jusqu’ici. Tous les bâtiments sont construits en pierre et la Compagnie qui prendra garnison ici n’aura plus grand’chose à faire car le poste sera livré “clefs en mains”.
Comme il faut quand même songer à la campagne d’hiver, je te prie de m’envoyer à l’occasion un de mes caleçons d’hiver et une paire de gants chauds. Mais ne m’envoie pas d’argent - c.à.d. en Octobre - car je n’ai presque rien dépensé ce temps-ci.
Mes meilleures caresses.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Mme Robin" : logeuse des Gusdorf à Caudéran. Marthe s'obstine à vouloir lui payer ponctuellement et intégralement ses loyers alors que Paul voudrait profiter du moratoire qui les retarde de trois mois et du plafonnement consenti en faveur des familles de soldats sous les drapeaux.
2) - "l'école" : Marthe s'est inscrite à des cours d'hôtellerie.
3) - "antibochisme" : ce mot existait à l'époque pour désigner un antigermanisme à la fois populaire (instinctif) et radical (racial). Paul l'emploie pour la première fois pour mieux souligner l'iniquité de sa situation : alors qu'il a fait le choix raisonné de s'engager dans l'armée française, sa famille et lui-même subissent "l'antibochisme" et ses biens sont séquestrés. 
4) - "Saint-Sébastien" : ville balnéaire - alors huppée et très cosmopolite - de la côte basque espagnole où Marthe et les enfants se trouvaient en vacances au moment de la mobilisation générale française du 2 août 1914.
5) - "camp de concentration": camp de regroupement où l'on internait les civils étrangers. Il y eut 60 à 70 de ces centres en France et en Algérie.
6) - "nous trois" : les associés Leconte, Penhoat et Gusdorf.
7) - "maison Jn. P." : Il semble que Jean Penhoat ait constitué à son nom, et avec ses propres fonds, une succursale de la société Leconte. 
8) - "L. L. et Cie" : société Lucien Leconte & Compagnie (dont Penhoat et Paul Gusdorf sont associés) 
9) - "T.P. Thomas & Co. Cardiff" : cette société a déjà été diversement désignée à 4 reprises en 1916 dans le courrier de Paul, les 23 janvier, et 3, 6 et 20 février. Il semble qu'il s'agisse d'une société galloise à la fois partenaire et concurrente de celle de Paul, et que Sanders, l'un de ses employés, soit devenu l'un des amis de Paul. 
10) - "les Zep." : les Zeppelins, ballons dirigeables allemands, bombardèrent Londres et le sud de l'Angleterre à plusieurs reprises en 1914, 1915 et 1916 (ce que l'Histoire retient sous le nom de "First Blitz"), et allèrent jusqu'en Écosse en 1917.
11) - "All Right !" : "Très bien !"
12) - "Well !" : "Hé bien !"
13) - "Daily Mirror" : journal britannique lancé en 1903, devenu en 1904 le premier au monde illustré exclusivement de photographies. Populaire - mais pas populiste - et conservateur, réputé sérieux et bien informé, il est durant la Grande Guerre la première fenêtre des Britanniques sur les opérations de leurs armées.
14) - "The Huns" : Les Huns. Paul réprouve comme passionnelle, donc aveuglée, l'assimilation des Allemands de 1914-18 aux hordes d'Attila au Ve siècle.
15) - "L'ami Watson" : le dernier courrier adressé à Paul par cet ami britannique date de mai 1916 (voir la lettre de Paul du 15). Watson y annonçait son départ pour le front français. Entre temps les Alliés franco-britanniques ont déclenché le 1er juillet la terrible Bataille de la Somme (alors encore active, elle ne s'achèvera qu'en novembre) au cours de laquelle moururent ou disparurent 206 000 Britanniques : Paul a de bonnes raisons de s'inquiéter du sort de son ami.
16) - sérieusement à penser" : ce "petit bonhomme" deviendra le grand philosophe Georges Gusdorf. 
17) - "Abd El Malek" : considéré comme le chef des rebelles marocains, plutôt conservateur que révolutionnaire, Abdelmalek est alors "la bête noire" des Français. Paul le dit "citoyen" par antiphrase. Cet émir, colonel des renseignements puis général ottoman, devenu agent de l'Allemagne pour introduire la "Révolte arabe" au Maghreb au profit de l'Allemagne, reprend l'offensive en bordure sud du Rif neuf mois après avoir de justesse échappé à la Légion en janvier-février 1916. Son camp sera de nouveau détruit en avril 1917 ; sa stratégie d'empêchement de l'unification du Maroc par les Français sera définitivement brisée par Lyautey en juin 1917 ; lui même sera tué par l'Armée française près de Tétouan en août 1924.

18) - "Aïn Drop" : En fait "Aïn Dro". Paul n'est jamais encore allé sur ce site proche de l'oued Hanimou, sur le versant sud du Rif; le Groupe mobile de Taza (dans lequel il est parfois versé) conserve le très mauvais souvenir d'y avoir été attaqué de nuit, en novembre 1915, par les rebelles d'Abdelmalek. 

lundi 26 septembre 2016

Lettre du 26.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touhar, le 26/9 16

Ma Chérie,

J’ai tes lignes du 16 et te confirme mes dernières correspondances des 22 & 23. Comment as-tu pu tenir financièrement pendant la visite (1) qui, nécessairement, a dû entraîner un surcroît assez sensible de dépenses ? Je te retourne ci-inclus les coupures de l’Echo de Paris concernant la vie à Paris qui, s’il est vraisemblablement exact dans le fond, est sans doute exagéré dans ses détails. J’avais précisément ce matin l’occasion de lire dans Paris-Midi (2) un article très intéressant répondant à une brochure de Mr. Camille Saint-Saëns (3), le compositeur bien connu, qui avait prêché le boycottage de l’Allemagne sur le terrain de l’art. On lui répondait dans cet article que s’il voulait être radical, il faudrait abandonner aussi les opéras Faust (4), Mignon (5), Werther (6) etc. qui, bien que de compositeurs français, empruntent un texte allemand et montraient sur la scène des personnages boches pour ainsi dire typiques. On lui rappelait qu’autrefois Saint-Saëns avait montré beaucoup d’admiration pour Wagner et qu’à cette époque Wagner lui avait même servi pour combattre sur les scènes parisiennes et dans les concerts la musique italienne (7) qui se rapproche quelque peu de ses propres compositions. En citant finalement l’Écho de Paris pour montrer qu’à Berlin on jouait Molière et Shakespeare et à Londres Tristan et Isolde (8)!
Inclus également la lettre de Mr. Penhoat en retour. Je t’ai déjà expliqué que pour la question de la pension je diffère totalement de l’opinion de Mr. Penhoat.
La guerre a tout de même pris une allure plus pressée depuis quelque temps. Le communiqué sur l’Écho (9) d’hier annonçait 55 000 (10) prisonniers allemands depuis le 1° Juillet en Occident seulement ! Le seul point obscur en ce moment semble être la Dobroudja (11) où les Russo-Roumains ne doivent pas être dans une bien brillante position. D’un autre côté il peut paraître étrange que dans la Chambre il se trouve juste maintenant un groupe qui veut la Paix à tout prix et même au besoin une paix dite allemande (12)! Que penser de cela ?
Sur le front marocain il n’y a rien de particulier à signaler sauf l’activité habituelle de pelles et pioches. On s’étonne quelquefois qu’il n’y ait pas plus de pertes chez nous et on bénit le manque d’organisation des bicots qui, s’ils étaient bien résolus, pourraient nous rendre l’existence encore autrement dure ! D’après l’état actuel des travaux, il est à présumer que nous avons encore pour tout un mois à faire ici. Pourvu que la pluie ne nous surprenne pas ! Car nous serions frais alors ...
Je pense qu’Hélène est rentrée dimanche et qu’elle n’a pas été trop étonnée de ne pas trouver la soupière à la place où elle l’avait posée. Comme il s’agissait d’un homme alité depuis longtemps, on aurait pu penser que le coup aurait été moins dur pour les parents (13).
Alice a-t-elle repris un peu ses joues rondes et roses ? Elle a naturellement profité le moins de la visite, alors que Suzanne, Yvonne ainsi que Georges et Jeannette (14) devaient s’accorder fort bien !
Notre ancien Capitaine (15), qui avait quitté la Compagnie en Janvier, n’a pas fait long feu sur le front : Il a été tué l’autre jour à l’ennemi ... Il y a eu peu de monde à la Cie qui l’ont beaucoup regretté mais tous sont d’accord pour lui accorder de grandes qualités militaires. Son successeur (16) vient de nous quitter également pour aller - sur sa demande - en France ainsi que notre Lieutenant. Le nouveau (3°) Capitaine (17) y a été dès le début et ensuite à Gallipoli (18) et a été 2 fois blessé ! 
Tu diras un bonjour de ma part à Hélène et lui exprimeras ma sympathie.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                      Paul 




Notes (François Beautier)
1) - "la visite" : le séjour chez Marthe, du 12 août au début septembre, de Mme Penhoat et de ses deux filles Yvonne et Jeanne.
2) - "Paris-Midi" : seul quotidien paraissant le midi, fondé en 1911, à tendance conservatrice et à dominante culturelle.
3) - "Camille Saint-Saëns" : compositeur français (1835-1921), auteur des célèbres "Carnaval des animaux", "Danse macabre", "Samson et Dalila"...
4) - "Faust" : "La damnation de Faust", musique d'Hector Berlioz, livret de Berlioz et Almire Gandonnière d'après Goethe.
5) - "Mignon" : tragédie lyrique, musique d’Ambroise Thomas, livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après Goethe.
6) - "Werther" : opéra, musique de Jules Massenet, livret d'Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann d’après Goethe.
7) - "musique italienne" : à l'époque et seulement pour l'opéra, œuvres de Bellini, Verdi, Poncielli, Catalani, Puccini, Giordano, etc.
8) - "Tristan et Isolde" : opéra allemand, musique de Richard Wagner, livret de Wagner d'après la légende médiévale bretonne - ou brittonique - de Tristan et Iseut).
9) - "l'Écho" : faute de précision il peut s'agir de l'Écho d'Oran ou/et de l'Écho de Paris (Paul lit très régulièrement les deux, qui sont reçus au bureau de sa compagnie à Taza)
10) - "55 000 prisonniers allemands depuis le 1er juillet" : Sous la direction de Nivelle - nommé à la mi-avril 1916 en remplacement de Pétain - les Français font reculer les Allemands à Verdun , de même que Foch et Haig, à la tête des troupes britannico-françaises, font légèrement reculer le front allemand sur la Somme (après un échec effroyable le premier jour de l'offensive alliée le 1er juillet 1916). Les difficultés intérieures de l'Allemagne (notamment alimentaires) poussent beaucoup de soldats allemands à se rendre pour écourter la guerre. La presse française préfère parler des prisonniers (l'Allemagne en détient en août 1916 environ 1,6 million de toutes nationalités, dont à la fin de la guerre près de 500 000 Français. En août 1916 la France seule détient prisonniers environ 150 000 soldats de l'armée allemande, et à la fin de la guerre environ 350 000), plutôt que des soldats des deux camps morts, disparus ou blessés graves (plus d'un million sur la Somme entre le 1er juillet et le 18 novembre 1816 ; plus de 700 000 à Verdun entre le 21 février et le 19 décembre 1916).
11) - "Dobroudja" : région côtière prospère en bordure nord-occidentale de la Mer Noire, entre l'Ukraine au nord et la Bulgarie au sud. Sa partie sud a été annexée par la Roumanie en 1913, au détriment de la Bulgarie qui la reprend par la bataille de Tutrakan du 2 au 7 septembre 1916. Cette victoire de la Bulgarie a été obtenue à la faveur de l'aide massive que lui apporte l'Allemagne - à laquelle elle s'est alliée en septembre 1915 - pour soulager les Austro-Hongrois bousculés par l'entrée en guerre de la Roumanie, le 27 août 1916. Les Roumains les attaquent dans la région de la Transylvanie, administrée par la Hongrie. Les Russes, qui appuient les Roumains et sont victorieux sur tous les fronts de l'est depuis juin 1916, sont cependant arrêtés par les Allemands à la mi-septembre 1916. A la fin de la Grande Guerre, la Dobroudja du sud fut attribuée à la Roumanie. 
12) - "paix dite allemande" : en 1916, le Parlement français s'inquiète d'être tenu à l'écart de l'information et des décisions militaires par le gouvernement et l'État-major (qui craint un risque de contagion des idées pacifistes parmi les Poilus) et recourt à des Comités secrets, imposés par les parlementaires au Président du Conseil Aristide Briand, pour débattre des questions militaires. En août 1916 est mis en place un contrôle parlementaire aux armées que le gouvernement et l'État-major cherchent à réduire à l'impuissance en accusant la Chambre de ralentir leurs décisions et, surtout, de vouloir faire la paix à tout prix, donc d'œuvrer au profit de l'Allemagne (on parle effectivement de "paix allemande" et de "pacifisme défaitiste"). Cependant, les pacifistes convaincus - au premier rang desquels le député socialiste de l'Allier Pierre Brizon - ne représentent qu'une infime minorité des Parlementaires.
13) - "moins dur pour les parents" : tout ce passage parle à mots couverts d'un décès concernant la famille d'Hélène (employée de maison des Gusdorf), sur laquelle le courrier de Paul ne donne guère d'informations. 
14) - "Jeannette" : Paul nomme ici ses trois enfants et les deux filles de Mme Penhoat, qui ont passé près de trois semaines ensemble chez Marthe.
15) - "notre ancien capitaine" : Paul ne l'a ni nommé ni évoqué dans aucun de ses courriers précédents. Faute de disposer d'assez d'éléments d'identification, il est pratiquement impossible de retrouver aujourd'hui de quel capitaine il s'agissait. Par ailleurs il se pourrait que Paul désigne non pas le capitaine de sa compagnie de rattachement permanent mais l'un des capitaines de colonne ou de groupe mobile.
16) - "son successeur" : le renouvellement était si rapide à cette époque qu'il n'est possible d'établir à peu près sûrement que les listes des gradés supérieurs des grands corps d'armée. En ce qui concerne le 1er Régiment Étranger auquel appartenait Paul Gusdorf, les trois chefs de corps d'armée qui se succédèrent à sa tête pendant la Grande Guerre furent le Colonel Jean Boyer (muté en Belgique en novembre 1914), le Colonel Mathias Tahon (muté en Champagne en avril 1915), le Lieutenant-Colonel Charles Met (blessé au combat au Maroc et amputé d'une jambe en juin 1914, nommé dans l'Aisne en octobre 1916), le Lieutenant-Colonel Jacques Heliot (précédemment blessé en mars 1916 en Champagne), le Lieutenant-Colonel Pierre Forey (qui avait combattu aux Dardanelles en 1915).
17) - "le nouveau capitaine" : il est très étonnant que Paul ne nomme pas ses trois chefs directs successifs, alors qu'il écrit en toutes lettres les noms des villages et villes où il stationne. C'est tout le contraire de ce que font les Poilus en Europe : pour échapper à la censure ils désignent les lieux par des initiales mais ils écrivent en toutes lettres les noms de leurs chefs. Peut-être s'efforçaient-ils plus de les connaître que Paul ne s'intéressait aux siens ? Ou alors, Paul prenait-il à la lettre le dicton des armées "nul homme n'est irremplaçable" pour se dispenser de nommer ses supérieurs ? Ou enfin, était-il à ce point conscient de sa supériorité intellectuelle et culturelle qu'il ne voyait en eux aucune raison de les distinguer en les nommant ? 

18) - "Gallipoli" : péninsule turque de la rive nord du détroit des Dardanelles où les Franco-Britanniques s'acharnèrent vainement à débarquer en 1915, au prix de plus de 60 000 morts et disparus (et autant pour les troupes ottomanes). 

dimanche 25 septembre 2016

Carte postale du 26.09.1916



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 26 Septbre 1916

Ma Chérie,

Dès réception de ta lettre sans date (timbre du 13) avec les lignes de Penhoat, j’ai envoyé un mot à ce dernier pour qu’il somme L. simplement de lui fournir les comptes arrêtés soit le 1° Janvier 16  soit le 1° Octobre. Après vérification des comptes ou en cas de refus de L. on peut toujours envoyer la 2° sommation, comme prévu. C’est là un moyen ferme et qui nous permettrait en même temps de voir où nous en sommes. Je pense que tu ne te plaindras pas de ma correspondance cette fois-ci, mais je suis aussi à bout de cartes maintenant.
Bien à toi.

Paul