samedi 10 décembre 2016

Lettre du 11.12.1916

Oswald Boelcke (Wikipedia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Décembre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 2 Décembre et te confirme mes lignes de vendredi dernier. Est-ce que Georges a eu réellement tout seul l’idée que je ne lui ai jamais rien envoyé du Maroc ? En réfléchissant, je trouve qu’il a réellement raison et je regrette presque de n’avoir rien mis spécialement pour lui dans mon colis de l’autre jour. Mais dans ce cas il l’aurait mis sur le compte du Père Noël et non sur le mien ; force est donc d’attendre son prochain anniversaire pour lui adresser quelque chose de palpable, vu que Suzanne a eu un sac et Alice maintenant un foulard.
Quant à l’état d’esprit provoqué ou amené par la guerre, l’Oeuvre (1) publiait l’autre jour un joli “Hors d’Oeuvre” dirigé contre Maurice Barrès (2). Celui-ci n’était pas nommé, mais on parlait d’un romancier, académicien très en vogue et qui a, depuis le début, décrit la guerre comme la renaissance de la France, la revanche ardemment souhaitée depuis plus de 40 ans, le réveil des vertus guerrières du pays etc. etc. Donc, cet homme du jour, voulant prendre son courrier, entre dans la loge de sa concierge et trouve celle-ci en larmes et toute désespérée. A sa demande ce qu’elle avait, elle lui fait voir une lettre lui annonçant la mort de son fils unique quelque part dans la Somme. L’académicien sort quelques mots de consolation d’usage, mais la bonne femme, exaspérée, lui saute presque à la gorge et répète sans cesse : “Est-ce justice ? Je vous demande seulement si c’est justice ?” L’éminent poète serait sorti sans essayer d’expliquer. Gustave Théry (3) s’attaque du reste souvent à l’état d’esprit des dirigeants. L’autre jour en relatant le fait qu’à la mort de l’aviateur Boelke (4) les aviateurs anglais ont jeté dans les lignes allemandes une couronne avec un hommage éclatant au champion disparu, il disait qu’en France on serait incapable d’un pareil geste. On dirait certainement une fois la victoire acquise “Donne lui à boire” (5) par pitié pour le vaincu, mais en attendant on s’appliquait à couvrir d’injures l’adversaire, à l’ironiser, à parler qu’il se cramponnait lâchement dans ses tranchées, alors que dans un cas pareil on relaterait une résistance héroïque de nos sublimes poilus ! Mais je crois que tous les belligérants sont à l’heure actuelle tellement engagés à fond qu’il est à peu près impossible de modifier leur ligne de conduite, à moins d’y mettre encore plus d’énergie - comme ce sera sans doute le cas en Angleterre où Lloyd George va remplacer le vieux et modéré Asquith (6) et où de grands changements ont eu également lieu dans l’amirauté. Cela aura aussi fatalement sa répercussion en France ; Gustave Hervé insère souvent dans son journal des devises telles que : Il faut faire la guerre avec toute l’énergie et sans ménagement - ou rentrer dans ses foyers (7) etc. etc.
Pour en revenir encore une fois sur la question qui nous divisait récemment, je trouve, tout comme toi, que ton existence est trop engagée pour faire maintenant des changements de fond qui la bouleverseraient de fond en comble et, pour cette raison même, sont pratiquement irréalisables. Ce sont d’abord les enfants qui nécessitent impérieusement ta présence continuelle et te rendent pour ainsi dire prisonnière. Et je suis étonné que ce soit juste cette circonstance que tu sembles si souvent oublier : voir l’affaire de l’école hôtelière ! Notre situation matérielle n’est certes pas bien brillante, et ce qui la rend désagréable c’est l’incertitude de l’avenir. Mais enfin, quand on a tant soit peu de confiance en sa propre personne, il n’y a nullement lieu de s’inquiéter outre mesure, d’autant plus que 80% au moins des autres sont dans la même incertitude. D’autre part, si ta situation actuelle est loin de valoir celle d’avant la guerre, tu ne dois quand même pas souffrir matériellement comme beaucoup d’autres et c’est là un grand point. Si j’obtiens une permission, on pourra librement causer de nos projets d’avenir ne fût-ce que pour te remonter un tout petit peu le moral. Enfin espérons toujours que les permissions pour nous autres viendront aussi un jour et surtout que la fin de la guerre n’est pas trop loin. J’y crois toujours et d’après quelques informations que je viens de recevoir - non point par les journaux  (8) - je pense même que ce sera plus tôt qu’on ne pense généralement.
Je suis curieux de connaître le résultat de l’entrevue Leconte - Penhoat (9), supposant que Leconte qui, plus que personne, a besoin d’un confident pour vider le trop-plein de son coeur, profitera de l’occasion pour tenter un rapprochement même intime avec Mr. Penhoat. Ce dernier, s’il a personnellement assez de répugnance, sera tout de même suffisamment malin pour tirer à l’autre les vers du nez - pour voir clair enfin. Et je compte aussi que, se sentant incapable de faire beaucoup d’affaires, L. (10) a du moins pratiqué l’économie - ce qui serait déjà quelque chose de façon que la situation financière est loin d’être aussi mauvaise que Penhoat se la figure.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "L'Œuvre" : journal créé en 1904, devenu quotidien en 1915.
2) - "Maurice Barrès" : écrivain, journaliste, homme politique, académicien, surtout connu et célébré comme incarnation, théoricien, porte parole et chef du nationalisme français (1862-1923).
3) - Gustave Théry : en fait, Gustave Téry, fondateur, directeur et éditorialiste de l'Œuvre, journal auquel il a donné une périodicité quotidienne en 1915. Il défendait des idées pacifistes (dites défaitistes), pourfendait les gouvernants et plaidait pour la création d'une Société des Nations. 
4) - "Boelke" : en fait Oswald Boelcke, as de l'aviation allemande, né en 1891, organisateur en mars 1916 d'un nouveau type d'escadrille de combat en avions monoplaces pour contrôler le ciel de Verdun, descendu au-dessus de Bapaume (seuil entre la Somme et le Bassin parisien) le 28 octobre 1916, par suite d'un heurt en vol avec un autre avion de sa formation lors d'un combat contre les lieutenants Knight et MacKay de la 24e escadrille de la chasse aérienne britannique. Les aviateurs anglais lui rendirent effectivement l'hommage que rapporte Paul en citant un article de L'Œuvre de Gustave Téry.
5) - "Donne-lui à boire" : citation incomplète du célèbre dernier vers "Donne-lui tout de même à boire, dit mon père" du poème "Après la bataille" de Victor Hugo (publié dans le recueil "La Légende des siècles" en 1859). Dans ce texte, Hugo illustre l'idée que l'héroïsme ("mon père, ce héros...") n'est pas dans le bellicisme mais dans la fraternité.
6) - "Asquith" : Herbert Asquith (1852-1928), ancien Premier ministre libéral du Royaume-Uni, favorable à la recherche de conditions de paix que son ministre de la Guerre David Lloyd George considérait défaitistes et attentistes, démissionna le 5 décembre 1916 à la suite de la défection d'une partie des éléments conservateurs de sa coalition de centre-gauche lui reprochant l'échec de l'expédition des Dardanelles. Lloyd George (1863-1945), lui aussi libéral, lui succéda du 7 décembre 1916 au 22 octobre 1922 à la tête d'une coalition plus conservatrice, belliciste et nationaliste. Paul a évoqué la figure de David Lloyd George dans sa lettre du 8 octobre 1916.
7) - "ou rentrer dans ses foyers, etc." : Gustave Hervé, fondateur du journal "La Victoire" lancé en janvier 1916, était passé au début de la Grande guerre de l'antimilitarisme pacifiste le plus radical au patriotisme de l'Union sacrée puis, à la fin 1915 au nationalisme belliciste le plus virulent. Il acheva sa dérive idéologique en créant en 1919 le "Parti socialiste-national" d'extrême droite. Paul, qui a vraisemblablement inspiré l'article de La Victoire consacré à la privation de permissions des Légionnaires au Maroc (voir sa lettre du 7 décembre 1916), se dédouane peut-être ici en critiquant les grossiers slogans jusqu'au-boutistes de ce journal et de son fondateur.
8) - "non point par les journaux" : une fois de plus, Paul semble tout à fait inconscient du risque qu'il encourt de voir sa naturalisation refusée en laissant entendre qu'il reçoit des informations par d'autres voies que celles du commun de ses collègues. La suspicion que lui vaut sa nationalité auprès de ses observateurs militaires, encore renforcée par son statut d'intellectuel polyglotte, voire par son appartenance à la supposée "race" juive (l'Affaire Dreyfus demeure très proche), ainsi que par ses relations interlopes (Suède, Angleterre, USA, etc.) et ses éventuelles entrées dans la presse d'opposition (La Victoire), se trouve ici accrue par l'évocation d'accès secrets à des informations d'ordre stratégique ! Ou alors, Paul joue-t-il une dangereuse provocation consistant à faire croire à ses censeurs militaires qu'il dispose par ses relations de pouvoirs supérieurs aux leurs ?
9) - "Leconte - Penhoat" : les deux associés de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.
10) - "L." : Leconte.

mardi 6 décembre 2016

Lettre du 07.12.1916





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Décembre 1916

Ma Chérie,

Voilà enfin mon colis en route et je t’assure que cela n’a pas été sans peine. L’objet te destiné était trop lourd pour être expédié par la poste comme échantillon recommandé. J’étais donc forcé de le mettre dans une caisse pour en faire un colis postal dont l’expédition fait toute une histoire ici. Car non seulement il faut le porter à la gare qui est à presque une heure de la ville haute, mais il faut encore prendre par l’entremise du vaguemestre un mandat pour l’Officier Transitaire à Oujda représentant les frais de transport qu’on ne peut pas acquitter ici ! Arrivé (la 2° fois) à la gare - car la 1° fois je n’avais pas pris le mandat, j’ai dû rouvrir la caisse pour en sortir le livre “la Guerre des Mômes” (1), le colis pesant plus de 3 kg, poids pour lequel j’avais pris le mandat. La caisse ne contient donc plus que ton cadeau, “Numa Roumestan” (2) et un petit foulard en soie destiné à Alice pour son dernier anniversaire. Toutefois, en réfléchissant, je trouve que l’étoffe de ce foulard est tellement mince qu’Alice n’aurait qu’à le toucher pour l’abîmer. Tu le lui mettras donc de côté pour plus tard , ou bien il te servira comme dessus de table. Comme cependant il est composé de couleurs éclatantes, comme c’est l’usage ici, il ne pourra peut-être pas servir à ce dernier usage. J’espère que le tout arrivera en bon état ainsi que les fruits et à temps pour être placé sous l’arbre de Noël.
En allant à la gare militaire, j’ai vu aussi pour la première fois de près la gare civile qui s’élève plus près de Taza et sur le front de la ville européenne (dont il n’existe encore que le mur d’enceinte pour le moment). Cette gare, tout en blanc, est un très beau monument en style arabe comme peu de villes françaises en ont. Elle est très vaste et sans doute construite en perspective de la voie ferrée normale qui, plus tard, remplacera le chemin de fer stratégique à voie étroite. Le champ d’aviation avec de grands hangars se trouve également de ce côté-là - mais il y avait tellement de boue dans ces parages que j’avais hâte de rentrer avant la pluie.
“La Victoire” du 28 Novembre dont j’ai pu voir seulement un numéro publiait sous sa fameuse colonne “Peut-on le dire ?” - qui contient des réclamations souvent violentes d’ordre militaire, l’entrefilet suivant : Peut-on dire que ceux de la Légion qui vont en colonne au Maroc, dans le Maroc Central, et qui ont leur famille en France, mériteraient bien une permission de temps en temps depuis deux ans qu’ils triment là-bas ? - Peut-on dire au ministre, à ses subordonnés et à l’opinion publique ignorante, qu’on n’a pas nécessairement tué père et mère quand on est à la Légion (3)?
C’est là peut-être un commencement de campagne en faveur des permissions pour les légionnaires, peut-être aussi est-ce une façon élégante de condenser ce problème en quelques lignes qui ne compromettent personne ???
Ainsi que je le disais sur ma dernière carte, la lettre du 17 m’est parvenue via Casablanca - Fez. Ce que tu me dis au sujet de Siret (4) confirme bien mes suppositions déjà émises qu’il travaille pour une maison locale ; et comme c’est pour un courtier maritime, il est plus que probable qu’il n’y gagne pas lourd, car Mr. Berraut qui avait autrefois la clientèle de B. ainsi du reste que de Colombier (5), ne la menait pas large (6)! Que Woolougham, marchand de charbon et homme aisé, se chauffe au soleil - voir l’histoire de Diogène - n’est pas banal, et pourtant je doute fort que ce soit le pur patriotisme qui l’ait engagé à suivre ce traitement préconisé par certains médecins sous forme de “bains de soleil” (7). Tu dois pouvoir vérifier toi-même si Mme Robin a été payée à termes échus par Leconte ; je ne me rappelle naturellement point de l’arriéré que nous avions chez elle. Mais je crois fermement que tu te trompes en ce qui concerne les dispositions du moratorium. Je sais pertinemment qu’au moins pendant la première année de la guerre tout homme sous les armes bénéficiait du moratorium quel que fût le montant de son loyer !
Pour les hommes non mobilisés il y avait bien des restrictions quant aux chiffres, mais je ne crois pas que le décret ait été modifié pour les hommes présents sous les drapeaux. Renseigne-toi donc si possible : il y a de petites brochures traitant cette question (8).
Que l’acacia te servira pour faire du feu n’a certainement pas été prévu par toi lorsque la question s’est posée pour la première fois ? 
J’ai aussi tes lignes des 26 et 29 Novembre qui se trouvent en partie répondues par ma dernière lettre. Il ne faut cependant pas croire que si la vie ici a eu pas mal d’influence sur mon physique, mon moral en soit sérieusement atteint. Je n’ai pas trop perdu de mon optimisme, en mettant naturellement à part l’humeur des jours de grande pluie où l’on est forcé de se traîner dans la boue et sous les averses. Mais d’une façon générale, j’envisage l’avenir sans crainte aucune et je compte fermement que c’est le dernier hiver que je passe au Maroc. Même les agissements de Leconte et l’attitude du Proc. (9) ne m’éprouvent pas outre mesure. Ce qui cependant m’agace, c’est ton insistance acharnée de me prouver que tôt ou tard nous allons mourir de faim et de froid - que nous sommes poursuivis et tracassés de tous les côtés et que si j’échappe aux balles marocaines, il me tombera forcément une tuile sur la tête en rentrant à Bordeaux. Je veux bien admettre que tu penches un peu au pessimisme, mais est-ce une raison pour que tu me reproches sans cesse de l’inertie, du manque d’énergie et de la résignation parce que tu ne me fais pas partager tes idées noires ? 
Voilà tout simplement les raisons qui m’ont dicté la lettre qui t’a tant choquée ! Car à côté de cela tu sembles vexée que je n’approuve pas sans restrictions toutes les démarches que tu proposes et tous les projets que tu fais parce que je suis persuadé que lesdits projets et démarches n’auront aucun but pratique et que ce serait du temps perdu.
Je reviendrai dans ma prochaine lettre encore sur les autres questions que tu me poses. Mais sache en attendant que si je n’écris pas plus souvent c’est que réellement je n’en ai pas le temps et que ce n’est pas pour te faire souffrir comme tu sembles encore te l’imaginer !
Je suis vraiment content de savoir que les deux petits ont recouvert (10) leur robuste santé et j’aime espérer qu’il en va de même avec toi bien que tout me fasse craindre que tu te consumes lentement avec toutes tes idées noires.
A bientôt.
Bien à toi,

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "La guerre des Mômes" : ce livre d'Alfred Machard avait été promis à Alice pour son anniversaire dans la lettre du 26 novembre 1916 (voir cette lettre), ce qui démontre que Paul ne savait plus la vraie date de cet anniversaire (le 30 octobre) et qu'il n'avait pas tenu sa promesse.
2) - "Numa Roumestan" : Paul, dans sa lettre du 24 août 1916 avait annoncé à Marthe qu'il lui expédierait ce livre d’Alphonse Daudet après l'avoir lu. Encore une promesse non tenue ? 
3) - "quand on est à la Légion" : il se pourrait fort que ce texte soit précisément celui que Paul envisageait d'adresser aux journaux d'opposition (dont "La Victoire" de Gustave Hervé) dans sa lettre du 1er novembre 1916 (voir cette lettre) et qu'il aurait effectivement envoyé à "La Victoire" si l'on se réfère à sa lettre du 28 novembre. On relève en effet dans le texte publié par ce journal et intégralement cité par Paul des thèmes chers à ce dernier : le primat de la géographie naturelle (Maroc central) sur la géographie administrative (les deux Maroc de Lyautey) ; le thème du travail (ils "triment") plutôt que celui des combats ; le thème du martyr ayant seul raison contre les chefs et la foule ignorante (voir son admiration pour la pièce d'Ibsen "Un ennemi du peuple" dans sa lettre du 3 décembre). Enfin, on peut détecter dans cette façon de citer intégralement un texte réputé anonyme une tactique particulière de Paul consistant à multiplier auprès de son censeur éventuel à la fois les signes de sa détermination à revendiquer ses droits et de son consentement à respecter les usages de la "Grande muette". Notons aussi le compliment qu'il s'adresse plus bas: "une façon élégante", et la remarque finale, "qui ne compromettent personne": c'est bien le genre d'humour de Paul!
4) - "Siret", ancien employé de la société Leconte, renvoyé en janvier 1916, de ce fait contraint à un emploi de substitution moins rémunéré.
5) - "Colombier" : les trois courtiers maritimes désignés "Berraut", "B." et "Colombier", apparaissent ici pour la première et dernière fois dans le courrier de Paul. 
6) - "ne la menaient pas large" : expression populaire signifiant "mener une vie étroite" par opposition à "mener une grande vie".
7) - "bains de soleil" : qu'a donc pu dire ou faire l'ami américain Wooloughan (ici affublé d'un m final, comme dans la lettre du 30 juillet 1916) qui puisse conduire Paul à hésiter entre trois interprétations : le dénuement volontaire (à la Diogène), la francophilie forcenée (éviter à la France d'importer du charbon) ou la pratique sanitaire du nudisme ? 
8) - "traitant de cette question" : depuis novembre 1915, Paul a demandé au séquestre de faire verser par la société L. Leconte & Cie les loyers du logement de Marthe à Caudéran. Cette question des loyers n'est pas plus claire dans l'esprit de Marthe que dans les hésitations des gouvernants et parlementaires (voir la note concernant Mme Robin dans la lettre du 30 juillet 1916);
9) - "le proc." : le procureur.
10) - "recouvert" : recouvré.


dimanche 4 décembre 2016

Carte postale du 05.12.1016

Carte postale de Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 5th of December, 1916

Having much trouble with my Xmas parcel, I do not find a moment to write you a letter in reply to yours of the 17th and 25th, the first having been received to-day via Casablanca.
I expect to be able to write you tomorrow if however I can forward the parcel which is not still quite sure as there are complications and courses of all sorts ! 
Lots of love for you and the children.


Paul

Traduction (Anne-Lise Volmer):

                                                                      Taza, le 5 décembre 1916

      Ayant de gros problèmes avec mes envois de Noël, je ne trouve pas un moment pour t'écrire en réponse à tes lettres des 17 et 25, la première reçue aujourd'hui via Casablanca.
      Je pense pouvoir t'écrire demain, si toutefois je réussis à expédier le colis, ce qui n'est pas encore tout à fait sûr, comme il y a des complications et des démarches de toutes sortes! 
      Toute mon affection pour toi et les enfants.



                                                                                                       Paul

vendredi 2 décembre 2016

Lettre du 03.12.1916




Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 3 Décembre 1916


Ma Chérie,

J’ai reçu en même temps - par suite sans doute d’une sage mesure de la Poste - les lettres des 22 & 24 Novembre.
Il est certain qu’en réfléchissant on se dit que nous n’avons aucun intérêt à nous embêter mutuellement. Ayant librement consenti de vivre en commun, il serait bête et idiot de rechercher des moyens pour nous créer des ennuis. S’il est certain que nous sommes tous les deux sous l’influence agaçante d’une longue séparation dont il est impossible de prévoir encore la fin, il reste néanmoins ceci, ce qui explique mon attitude, que tout ce que tu considères comme résignation, manque d’énergie et d’initiative etc. etc. est juste le contraire. J’estime en effet que la principale force d’un homme dans ma situation est un calme absolu et confiant et lorsque je vois quelquefois des camarades dans une situation semblable à la mienne en proie à des dépressions morales, au désespoir et au doute, je suis doublement convaincu de la justesse de la maxime d’Ibsen dans “Un ennemi du Peuple” (1) que l’homme le plus fort est celui qui sait se maintenir seul et sans l’appui des autres. Certes, je m’indigne souvent, j’attrape le cafard en voyant et en sentant certaines mesures en usage au Régiment, mesures “qu’il ne faut pas tâcher de comprendre” ni d’approfondir, comme chaque supérieur bienveillant t’explique. Au début je me suis insurgé, j’ai rouspété d’abord, ironisé ensuite. Le résultat net fut qu’on me décerna quelques motifs d’indiscipline bien tournés et que mon premier capitaine ne manqua pas une occasion pour dire en ma présence à l’Adjudant ou à un Sous-Off : Oui, Gusdorf, c’est un homme intelligent, il ne vous dit pas de grossièreté, mais il vous envoie de ces coups d’épingle ...
On comprend alors que c’est la lutte entre le pot de fer et le pot de terre et que fatalement ce dernier doit casser au choc. Donc, on prend son parti, et sous l’apparence de se résigner, pousse plutôt un autre à tâter tel ou tel terrain. Ceci dit, je te répète en toute sincérité que mes sentiments n’ont point changé et que je ressens pour toi au moins autant d’amour et de tendresse que le 16 Septembre 1908 (2).
Je te transmet ci-inclus une lettre que tu feras suivre à Mr. Penhoat. Comme je te disais déjà, j’estime que ton voyage à Nantes sera utile, ne fût-ce que pour connaître l’avis des 2 avocats sur la dissolution éventuelle de la Société (3), et si dans ce cas ma quote-part sera versée entre les mains de Me Palvadeau pour qu’il puisse t’envoyer la pension. Il me semble aussi que Me Bonamy met trop de temps pour répondre par lettre aux différentes questions que nous lui avons posées, alors que verbalement il ne pourra pas se dérober. Tu décideras donc en dernier ressort si oui ou non tu iras à Nantes. Me Bonamy doit te rendre aussi le bilan, le contrat et les autres pièces que tu lui as remises.
Voici maintenant où en est la question des permissions. La Portion Centrale (4) de notre Régiment de Bel Abbès a soumis le cas au Ministre et, en attendant sa décision, accorde des permissions aux Français qui ont une bonne conduite et méritent cette faveur, et aux étrangers qui ont leur famille en France, qui se sont bien conduits et dont la loyauté ne fait pas de doute. Mais malheureusement nous ne dépendons plus du tout de Bel Abbès : les 14 Compagnies du 1° Etranger stationnées au Maroc forment le 1° Régiment de Marche du 1° Etranger dont le siège avec le Colonel se trouve à M’Conn (5) et sur lequel Mr. Lyautey a la haute main. Il est cependant probable que la question une fois solutionnée pour la Portion d’Algérie, le sera aussi pour celle du Maroc, d’autant plus qu’il n’y a pas de front en Algérie, mais 1400 km (6) au Maroc. Il faut donc attendre et, dans tous les cas, ne pas compter sur les dites permissions avant le mois de Février.
Je ne sais pas si je t’ai accusé réception du mandat-poste qui m’est bien parvenu, dont je te remercie.
Pour ce qui est de la question polonaise, tu fais erreur en disant que la Russie, après un revers, s’est vengée sur les populations polonaises (7). La vérité est que ce sont les Juifs qui ont trinqué à de telles occasions - comme aussi les Juifs roumains (8) demandant à être incorporés dans l’armée française au lieu de combattre dans la leur. De toutes façons, l’organisation allemande du Royaume de Pologne pèche à sa base par le fait même que les provinces polonaises incorporées dans la Prusse et l’Autriche ne doivent pas faire partie du nouveau royaume (9). Je crois aussi que les Polonais mis devant l’alternative préfèreraient aussi un régime russe à un régime prussien. Frid, qui est un ancien révolutionnaire russe (10), pourra te causer savamment de la question. Est-il venu te voir ?
La situation de la Roumanie doit être encore plus grave que les journaux le laissent croire (11). On semble être toutefois d’avis dans les cercles militaires d’ici que la Grande Guerre se terminera au printemps sans l’écrasement d’un des pays belligérants. Car si pour l’après-guerre on ne dispose que de mutilés, on risque fort de tomber sous la dépendance économique de l’Amérique (12).
Nous avons fait encore jeudi dernier un convoi historique. Ajourné depuis huit jours par suite de la pluie, ce convoi devait se faire coûte que coûte le 30 Novembre et ce fut la 24° qui devait l’escorter. Nous sommes donc partis malgré une pluie torrentielle à 7 h et arrivions vers 10 h dans un bled où nous devions attendre environ 3 à 4 heures que le convoi vide retourne de Touahar (13). Nous arrivions mouillés comme des chats au dernier gué devant Bab Merzouka (14) et si, en marchant péniblement dans 30 cm de boue, on n’avait pas encore trop senti le froid, celui-ci devenait intenable pendant l’attente, sous les torrents. On était là battant la semelle sur la terre détrempée, sautant d’un pied sur l’autre et les mains tellement gelées qu’il était même presque impossible de mettre une cartouche dans le fusil si, par hasard, nous avions été attaqués. Mais les mulets ne pouvaient pas traverser le fleuve tellement l’eau était montée et la fin de l’histoire était que tout le convoi devait rentrer avec nous tel qu’il était venu. Il était temps du reste, car l’oued que nous avions à traverser grossissait à vue d’oeil et quelques hommes et animaux ont failli se noyer au retour dans les eaux glacées. Vers 14 h on était de retour à Taza, transis et boueux ; heureusement notre Lieutenant nous faisait faire du vin chaud ! J’ai dormi ensuite tout l’après-midi et la nuit et je m’étonne même que je ne sois pas tombé malade. Jamais je n’aurais cru autrefois qu’un homme puisse résister dans de pareilles conditions !
Depuis hier il fait de nouveau un beau temps, mais un peu froid : Heureusement nous venons de toucher une deuxième grande couverture ! Les avions sortent maintenant tous les jours et toute l’escadrille évolue actuellement au-dessus de nous dans le ciel pur. Ils doivent aller bombarder le camp d’Abd el Malek, qui est de nouveau du côté de Ain Drô (15), où nous avions affaire avec lui le 27 Janvier (16). Ce serait bien le diable si, le beau temps persistant, nous n’allions pas pousser une pointe de ce côté là !
Je vais aller ce soir en ville faire mes achats pour la Noël (17). Je ne crois cependant pas que mon budget me permettra d’envoyer quelque chose aux enfants de Mr. Penhoat (18)! Les souvenirs du reste sont très rares ici - à moins de dépenser un louis pour un beau foulard arabe en soie dans les couleurs vives à la mode ici. Je pense que nos gosses seront le plus content avec un beau colis de dattes et de bananes - en supposant que la datte est toujours leur fruit favori ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul 
Notes (François Beautier)
1) - "Ibsen, Un ennemi du peuple" : publiée en 1882, la pièce en cinq actes "Ein Volksfeind" ("Un ennemi du peuple") de l'auteur norvégien Henrik Ibsen est l'une des plus importantes de cet auteur. Elle met en scène le risque encouru par celui qui voudrait faire le bonheur du peuple sans son consentement : il en deviendrait l'ennemi. Les derniers mots du héros (positif, moral), le docteur Stockmann, sont : "Écoutez bien ce que je vais vous dire : l'homme le plus fort qu'il y ait au monde, c'est celui qui est le plus seul". En fait, cette pièce révèle une crise de la démocratie idéale (morale) devenue ploutocratie par contamination mercantile, conformiste et puritaine. Dans ce cas, selon Ibsen, l'individu isolé, (plutôt que "l'homme fort" comme Paul le dit en prenant un point de vue par trop nietzschéen) a raison face à la masse (qui n'est plus "le peuple"). Il semble que Paul s'autoreprésente ou mette en scène, dans la situation qui lui vaut d'être critiqué par sa propre épouse, comme le héros d'Ibsen, le docteur Stockmann, qui se sait fort du point de vue éthique car seul et martyr de son frère et de ses concitoyens. 
2) -  "16 septembre 1908" : date du mariage de Marthe et de Paul. Il semble que cette date ne fasse pas consensus puisque la fiche de Paul Gusdorf au mémorial de Yad Vashem (Central Data Base of Shoah Victims' Names, fiche 5586043) mentionne celle du 16 septembre 1906, une date dont l'année est citée dans la biographie de Marthe donnée par Anne-Lise Volmer, le 2 septembre 2014, sur ce site de publication des lettres adressées par son grand-père à sa grand-mère. Or Paul, qui ne manqua pas de fêter cet anniversaire chaque année dans son courrier de Légionnaire, le situe toujours en 1908, comme dans cette lettre du 3 décembre 1916. 
(Le mariage eut bien lieu en 1908, 1906 étant la date de l'arrivée de Paul en France. La fiche de Yad Vashem devra être corrigée, la date donnée en 1914 est une coquille de ma part. AL Volmer).
3) - "la Société" : la société L. Leconte & Cie.
4) - "Portion centrale" : désignation officielle du corps principal (le "gros de la troupe") de la Légion étrangère installé en Algérie, au siège originel de Sidi Bel Abbès.
5) - "M'conn" : actuel Msoun, camp du corps principal du 1er Régiment de marche (issu du 1er régiment étranger pour combattre au Maroc à partir de 1913, il devint en 1917 le 6e bataillon formant corps du 1er régiment étranger), était un poste fortifié à une trentaine de km à l'est de la ville de Taza, dont il dépendait administrativement. Le siège de la Légion au Maroc était officiellement situé à Taza, sous le contrôle du Résident général, Hubert Lyautey. Or, celui-ci, manquant de troupes, n'avait ni l'intention ni les moyens d'autoriser les permissions.
6) - "1 400 km." : longueur cumulée, très approximative, des zones de tension menacées par les rebelles au Maroc. À l'époque on ne parle pas officiellement de front puisque les combats menés par la France et le Maroc visent à "pacifier" ces zones.
7) - "les populations polonaises" : le 5 novembre 1916, les empereurs d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie ont créé un état fantoche, le nouveau "Royaume de Pologne", sur les terres du "Royaume du Congrès" (la Pologne russe) que leurs troupes occupent progressivement à partir de mai 1915 et qu'ils annexent sous leurs couronnes impériales par cet acte du 5 novembre 1916. Une rumeur antisémite courut à partir de janvier 1916 chez les Polonais pro-russes et les Russes selon laquelle la communauté juive de Pologne aurait souhaité puis facilité la vassalisation de la Pologne par les Puissances centrales aux dépens de la Russie (qui par ailleurs pratiquait presque rituellement des pogroms contre les populations juives que son empire dominait). Un surcroît de persécutions antisémites largement couvertes par les autorités officielles fut effectivement relevé à partir de janvier 1916 dans les districts russes peuplés de Polonais (Lituanie, Biélorussie, Ukraine), que les Puissances centrales envisageaient à partir de novembre 1916 d'annexer au "Royaume de Pologne" à la faveur d'une possible totale débâcle russe.
8) - "les Juifs roumains" : Paul leur attribue la majuscule réservée aux peuples et nations (et non aux communautés religieuses), sans doute parce que les 200 000 juifs de Roumanie (à cette époque beaucoup d'autres ont déjà émigré notamment aux USA) sont considérés dans leur propre pays comme des étrangers (malgré les rappels à l'ordre formulés par la France - alliée de la Roumanie - qui pointent les interdictions d'exercer certains métiers et les incessantes persécutions antisémites). Depuis le début de la Grande Guerre, la Roumanie - qui a rejoint le camp des Alliés - ne tient face à l'Allemagne (qui occupe Bucarest), à l'Autriche-Hongrie et à la Bulgarie (soutenue par l'Empire ottoman) que grâce au petit corps expéditionnaire d'officiers et sous-officiers français qui encadrent des soldats roumains (les Roumains de confession juive s'y portent préférentiellement volontaires), et surtout à l'aide matérielle et à la résistance de la Russie face à ces mêmes adversaires. Or, à partir de 1916, la Russie faiblit et entraîne avec elle la Roumanie (en 1917, la débâcle de la première conduit la seconde à une capitulation humiliante).
9) - "nouveau royaume" : la création, le 5 novembre 1916, de l'État fantoche dit "Royaume de Pologne", ne s'appuyait sur aucun tracé de frontières, sur aucun texte constitutionnel et sur aucun traité de dévolution entre les deux Empires centraux. La presse occidentale broda sur cette affaire pour la déclarer inepte (ce qui était de bonne guerre) : Paul en rend ici compte en reprenant des informations sans fondement qui révèlent surtout son antigermanisme (la supposée préférence des Polonais pour la Russie plutôt que pour la Prusse ; la supposée exclusion des terres déjà occupées par les Puissance centrales alors même qu'elles constituaient l'enjeu du projet).
10) - "révolutionnaire russe" : Frid, d'origine russe est un collègue de Paul à la Légion où il vient d'achever son engagement de 5 ans : il devait aller à Libourne pour visiter son frère et pouvait rencontrer Marthe à Bordeaux (voir la lettre du 8 novembre 1916). La révolution russe évoquée ici est celle de 1905. Le fait que Paul mentionne Frid dans un paragraphe surtout consacré aux persécutions antisémites en Europe centrale peut laisser penser que Frid était de confession juive.
11) - "le laissent croire" : entrée en guerre le 27 août 1916, la Roumanie est effectivement très rapidement malmenée malgré le soutien de la France et - surtout - de la Russie. La capitale Bucarest sera d'ailleurs prise par les forces allemandes trois jours après cette lettre de Paul, le 6 décembre 1916. Cependant, l'armée roumaine se recomposa pendant l'hiver 1916-17 et le royaume parvint à retarder sa capitulation face à la Triplice jusqu'au 9 décembre 1917.
12) - "l'Amérique" : très juste appréciation, par Paul, des enjeux américains du conflit européen... D'ailleurs, le 18 décembre 1916, moins de deux semaines après cette appréciation, le Président Woodrow Wilson mettra effectivement en route, par une enquête sur les buts de guerre des différents pays engagés, le processus visant à faire des USA le médiateur du conflit mondial (ce qui mènera à la Déclaration des Quatorze points du 8 janvier 1918).
13) - "Touahar" : col contrôlé par la Légion à l'est de Taza. Paul y a récemment séjourné (voir sa lettre du 17 novembre 1916)
14) - "Bab Merzouka" : gué de l'oued Innaouen sous contrôle d'un poste fortifié par la Légion, fréquenté par les troupes pour défendre la liaison Fès-Taza par le col de Touahar. 
15) - "Aïn Drô" : site du versant du Rif, au nord de Taza, où Abdelmalek regroupe temporairement ses troupes avant de les envoyer vers le sud pour couper la liaison Fès-Taza (le cordon ombilical des deux Maroc, l'occidental et l'oriental). Ce camp rebelle d'Aïn Dro (mentionné sans accent circonflexe dans les journaux de marche des autres troupes qui y ont combattu) a été dispersé par la Légion en septembre 1916 (voir la lettre de Paul du 28 septembre 1916). Cette fois il est bombardé par l'escadrille aérienne installée temporairement à Taza par Lyautey à la mi-novembre. 
16) - "27 janvier" : allusion à la prise du camp d'Abdelmalek à Souk El Had (lui aussi sur le versant du Rif au nord de Taza) le 27 janvier 1916 (le chef rebelle parvint à s'enfuir). Paul participa à ce combat qui est mentionné dans son livret militaire.
17) - "la Noël" : cette fête chrétienne sera donc honorée par Paul (qui ne l'est pas) au titre de festivité familiale et sociale.

18) - "Penhoat" : associé, ami et allié de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.

dimanche 27 novembre 2016

Lettre du 28.11.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Novembre 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 19 courant ainsi que celle de Suzanne datée du 18. Mais celle du 17 dont Suzette me parle et sur laquelle Georges et Alice devaient avoir ajouté leur avis ne m‘est point parvenue. Serait-elle passée par Fez ? Espérons toujours qu’elle arrivera encore. De mon côté je t’ai adressé hier le journal anglais annoncé dans ma lettre du 26.
La première petite dent de Suzette est là à côté de moi pas plus grosse qu’une petite perle. Qu’il est tout de même regrettable de ne pouvoir assister à la croissance des enfants et de recevoir à près de 2000 km de leurs nouvelles comme s’il s’agissait de parents éloignés quelconques ! Ce qu’il y a de plus embêtant c’est que la question de la permission ne semble réellement pas exister pour nous. La circulaire du Ministre de la Guerre qui dit très clairement que la permission est non une faveur mais une allocation régulière pour tout homme n’est pas applicable à la Légion - ainsi en a décidé le Gal Lyautey qui est le grand maître ici et ne dépend pour ces questions même pas du Ministre. Car le Maroc est un Protectorat et non une colonie. Le Résident Général a donc décidé que pour la Légion il faut des raisons tout à fait sérieuses pour obtenir une permission. Celles-ci sont du reste complètement suspendues pour nous jusqu’à fin Janvier prochain. Tu me proposes bien de faire alors quelques démarches, mais ne compte pas trop sur un  succès. Toujours est-il qu’un de mes camarades - dans le même cas que moi - va faire faire une démarche auprès du Ministre même par un sénateur qu’il connaît très bien et qui lui écrit même de temps à autre. Mais le plus crevant dans toute cette histoire est que dans le 6° bataillon du 2° Étranger, stationné dans l’Occidental, le régime des permissions semble être bien plus libéral. Et pourtant c’est aussi le Maroc avec le même Résident Général ! Je dirai en passant qu’en Algérie et notamment à Bel Abbès des hommes et même des Austro-Allemands qui n’ont jamais vu le Maroc ni entendu un coup de fusil ont eu des permissions pour la France ! J’en connais personnellement deux et j’ai cité ce cas aussi à “la Victoire” (1). Quant à l’entrefilet dans l’Humanité, il doit provenir de quelques engagés pour la durée de la guerre de nationalité polonaise, tchèque ou italienne (2).....
Dans ma lettre de vendredi dernier je t’avais adressé une coupure du “Journal” qui sous la rubrique “Chronique des Tribunaux” relatait le cas d’une femme, française d’origine, et qui, par suite de son mariage avec un Allemand, avait perdu sa nationalité. Bien que veuve depuis fort longtemps, cette femme n’a pu obtenir la levée du séquestre sur ses biens et les attendus du jugement prouvent que dans cette matière le Gouvernement ou la Justice sont extrêmement sévères et le resteront probablement jusqu’à la fin des hostilités.
J’apprends que l’ex-caporal Frid (3) a quitté entretemps Bel Abbès et ne tardera donc pas à passer à Bordeaux. Le vieux coquin de Savario (4) a réussi à se faire réformer après 13 ans de service avec pension. Il m’écrit de Bordeaux où il se trouve chez sa tante à St Augustin, Chemin Dupuch 25, sans cependant me dire ce qu’il fait. C’était le type du vieux légionnaire fumiste - bretteur et menteur sans vergogne et qui avait été comme légionnaire à Madagascar, Indo-Chine, Tonkin et Dieu sait encore où !
Quelle figure faisait donc Suzanne lors de sa première entrée au Théâtre ? J’aurais attendu qu’à cette occasion tu lui aurais fait un conte de fée quelconque avec chant, danse et musique ! Rappelle-moi donc le contenu des “Femmes Savantes” de Molière !
Si à la première lecture j’avais mal compris la lettre de Mr. Penhoat (suivant le passage que tu me cites maintenant) cela provient uniquement de l’écriture difficilement lisible de P. qui écrivait en vérité qu’il avait demandé les comptes à Leconte ainsi qu’à Me Palvadeau. Je suis du reste depuis fort longtemps privé de ses nouvelles. 
Nous sommes actuellement dans la saison des grandes pluies qui, j’espère, nous évitera de nouvelles colonnes cette année. Quant à la pèlerine en caoutchouc ou en tissu huilé, je me rappelle que dans le catalogue de la Maison Tunmer et Cie (5) il y en avait déjà à 12 ou 15 Frs. au début de l’année. Toutefois comme il y a ici au bureau un capuchon de tirailleur en gros drap bleu, je m’en sers pour les courses à faire dans la pluie et même pour la garde que je ne prends actuellement que la nuit. Depuis notre départ pour Touahar, les prix ici ont aussi augmenté sensiblement : le chocolat Menier ou Lombard 3,00 Frs. la livre au lieu de 2,40 (6); le camembert 1 Fr 25, la boîte de lait 1 Fr 20 au lieu de 1 Fr etc. etc. Dieu sait comment cela va tourner encore avec la cherté de la vie ! On a donc introduit en France aussi un jour sans viande (7), ou du moins à Paris ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "à La Victoire" : Paul a donc effectivement fait part à au moins un journal d'opposition de sa privation de permission à la Légion.
2) - "ou italienne" : c'est-à-dire à un "non-ressortissant ennemi".
3) - "Frid" : Légionnaire de nationalité russe, démobilisé après 5 ans de service (Paul en a parlé dans sa lettre du 8 novembre 1916).
4) - "Savario" : Légionnaire suisse habitant Caudéran, ami de Paul, qui n'en avait plus de nouvelles depuis septembre. Il a été déplacé en Algérie pour se faire soigner les yeux, avec l'espérance de se faire réformer. 
5) - Tunmer et Cie : maison parisienne de vêtements et articles de sport élégants de style britannique, établie à Paris et vendant par correspondance. Paul en a déjà parlé dans sa lettre du 22 novembre 1915. Marthe lui avait envoyé à l'époque un catalogue de l'entreprise.
6) - "2,40" : exactement un an auparavant, le 22 novembre 1915, Paul avait relevé le prix de 2,50 francs la livre. C'est donc qu'il n'avait pas pris de note : quelle mémoire !
7) - "jour sans viande" : Paul fait allusion au décret de novembre 1916 autorisant les autorités locales (maires et préfets) à prononcer l'interdiction de la commercialisation de viande certains jours de la semaine. Le cas général fut la décision d'instituer "un jour maigre" par semaine. Certaines villes optèrent pour 2 jours (cas de Nantes à partir d'avril 1917, de Paris entre mai et octobre 1917 puis entre mai et juillet 1918, ou dans toute l'Algérie à partir du 1er juin 1917), voire 3 jours dans certaines localités rurales entre mai 1918 et la fin de la guerre. Des exceptions concernèrent la viande de cheval. En Autriche, le gouvernement institua dès mai 1915 dans tout l'Empire austro-hongrois 2 jours sans viande par semaine. En Allemagne la consommation de viande fut rationnée par carte à 85 grammes par personne par jour en mai 1916 puis à 250 grammes par personne par semaine en août 1916. 

vendredi 25 novembre 2016

Lettre du 26.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 26th November 1916

My darling, 

I duly received at Touahar your favour of the 8th inst.
I do not quite understand your remark concerning the word “month”. I told you in my last English letter that its plural takes an “s” (months) while you wrote it without s. You will see on the enclosed market report that I am right. If however I said the contrary in my previous letter, please copy that line or return me the whole letter. 
There is also a misunderstanding in the question of your receipt concerning the scene “The war in Morocco” which you saw with the children in the cinema. I perfectly understood what you said and answered that surely the people would not have taken such a big interest in the General’s visit (1), telling you that when he came to Taza, there were just some “slumbs” or dirty fellows trying to sell tea to “our gallant troops”. I added that if the review passed by the General at Taza would have been represented, you would have seen me, as I was placed in the first rank on the left wing 2 yards from a Lieutenant to which the General spoke a moment. On the other hand I beg to state that in your first letter you spoke of a visit of Mr. Lyautey at Marrakech while you mention now Meknès which is not at all the same. You will have seen in the article of Mr. Henriot in the Journal (2) (last month) that there was serious trouble at Marrakech in the beginning of the present war, while Meknès is “pacifié” since several years already. 
I see the method of Miss Holt for teaching English is about the same as that of Mr. Crusins (3) at Brunswick. You will remember that this right honorable gentleman recommended the “Rosenthal” (4) but without following the different lessons. He always told a lot of stories of his own life and, if you insisted to have a lesson of the Rosenthal, was not able to continue it during ten minutes only. It is true of course that we had with him “the advantage of the conversation” - but I knew later on that his knowledge of the different languages which he seemed to speak very fluently was not so perfect as he always assured to be. Would you like to get the South Wales Daily News (5), the paper I get twice or even thrice a week from Mr. Sanders ? It is of course a local Cardiff paper which in policy etc. is inspired by the London Daily News. A good space of it is occupied by market reports, specially coal, freight and Stock Exchange as well as commercial articles about the South Wales industries, which, I know, do not interest you very much. At all events, I shall send you a number tomorrow.
Returning to Taza I was disagreeably surprised to see that for the first time I have forgotten the birthday of one of our children - the youngest. Alice (6) is of course too young to understand the importance of such a date or that which we generally attach to it. But I imagine that Suzanne (7) for instance would have felt something like an injure if I should not remember her birthday ? I shall send a particular souvenir for Alice with the 2 books which I shall return  by parcel-post in about a week. The “Guerre des Mômes” (8) is really beautiful and I passed some delightful hours while reading it. The chapters “The 8 shoes” and “Le chien errant” have been surely felt or lived by more than one during this war. And the sentence of Mr. Gustave Hervé put at the head of “le chien errant” shows once more that this journalist, though always very eccentric, understands much better than many of his opponents the human feelings of the large crowd of travellers ... Concerning Mr. Jacques Dhur (9) do you know that this gentlemen came over to Morocco some years before the war to make an “enquête” on the subject of some German soldiers of the Legion which were said to have been left by the troops in the bled, ill and without any arms to defend themselves ? The story was not true, but I am told that Mr Dhur made his inquiries with the utmost attention, trying at the same time to be informed of all details of the life in the Foreign Legion.
My heartiest greetings for you and the children.
Yours sincerely,


                                                    Paul


Traduction (Anne-Lise Volmer):


                                                                                                      Ma chérie,

         J'ai bien reçu à Touahar ta lettre du 8 courant.
         Je ne comprends pas bien ta remarque concernant le mot "mois". Je t'ai dit dans ma dernière lettre en anglais qu'au pluriel il prend un "s" (months) alors que tu l'as écrit sans s. Tu verras que j'ai raison dans le rapport sur le marché joint à cette lettre. Si toutefois j'ai dit le contraire dans ma lettre précédente, recopie-moi, s'il te plaît, la ligne, ou renvoie-moi la lettre. 
         Il y a aussi un malentendu dans la question de ta compréhension de la scène "La guerre au Maroc" que tu as vue au cinéma avec les enfants. J'ai très bien compris ce que tu as dit, et ai répondu que sûrement on ne se serait pas tant intéressé à la visite du Général (1), en te racontant que quand il est venu à Taza il n'y avait là que quelques "vagabonds", personnages crasseux qui essaient de vendre du thé à "nos vaillants soldats". J'ajoutais que si la revue que le général a passée à Taza avait été montrée, tu m'aurais vu, comme j'étais placé au premier rang, sur l'aile gauche, à deux mètres d'un Lieutenant à qui le Général a parlé un moment. D'un autre côté je me permets de te faire remarquer que dans ta première lettre tu as parlé d'une visite de M. Lyautey à Marrakech, alors que maintenant tu parles de Meknès, ce qui n'est pas du tout la même chose.  Tu auras vu dans l'article de M. Henriot dans le Journal (2) (le mois dernier) qu'il y a eu des troubles sérieux à Marrakech au début de cette guerre, alors que Meknès est "pacifiée" depuis plusieurs années déjà.
         Je vois que la méthode d'enseignement de Miss Holt est à peu près la même que celle de M. Crusins (3) à Brunswick. Tu te seras souvenu que ce digne personnage recommandait le Rosenthal (4), mais sans suivre le fil des leçons. Il racontait toujours des quantités d'histoires sur sa vie, et si vous insistiez pour travailler sur le Rosenthal, ne réussissait pas à y consacrer  plus de dix minutes. Bien sûr, nous avions avec lui "l'avantage de la conversation", mais j'ai su par la suite que sa connaissance des différentes langues qu'il semblait parler couramment n'était pas aussi parfaite qu'il l'assurait. Aimerais-tu recevoir le "South Wales Daily News" (5), le journal que je reçois de M. Sanders deux ou même trois fois par semaine? Bien entendu, c'est un journal local de Cardiff qui, dans sa politique etc., est inspiré par le London Daily News. Beaucoup de pages sont consacrées à des rapports sur l'économie, surtout le charbon, le fret, et la Bourse, ainsi qu'à des articles sur les industries des Galles du Sud, ce qui, je le sais, ne t'intéresse guère. Qui qu'il en soit, je t'enverrai un numéro demain. 
         De retour à Taza, j'ai eu la surprise désagréable de constater que pour la première fois j'ai oublié l'anniversaire de l'un de nos enfants - la dernière. Alice (6) est bien sûr bien trop jeune pour comprendre l'importance de cette date, ou celle que nous lui attachons en général. Mais j'imagine que Suzanne (7) par exemple se serait sentie quelque peu blessée si je ne m'étais pas souvenu de son anniversaire? J'enverrai un souvenir spécialement pour Alice quand je te retournerai par paquet-poste les deux livres dans une semaine à peu près. La guerre des Mômes (8) est vraiment très beau, et j'ai passé des heures délicieuses à le lire. Les chapitres "Les huit souliers" et "Le chien errant" ont sûrement été ressentis ou vécus par plus d'un pendant cette guerre. Et la phrase de M. Gustave Hervé en exergue au "Chien errant" montre une fois de plus que ce journaliste, quoique toujours très excentrique, comprend bien mieux que beaucoup de ses adversaires les sentiments humains de la grande foule des voyageurs... En ce qui concerne M. Jacques Dhur (9), sais-tu que ce monsieur est venu au Maroc quelques années avant la guerre pour faire une "enquête" sur quelques soldats allemands de la Légion, dont on disait qu'ils avaient été abandonnés par les troupes dans le bled, malades et sans armes pour se défendre? L'histoire n'était pas vraie, mais j'ai entendu dire que M. Dhur a enquêté avec le plus grand soin, en essayant en même temps de s'informer sur tous les détails de la vie dans la Légion Étrangère. 
                     
                                              Mes salutations les plus sincères pour toi et les enfants,
                                               Bien à toi, 


                                                                                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "the General's visit" : il s'agit de la visite de Lyautey à Taza dont Paul a déjà parlé dans sa lettre du 23 octobre 1916. 
2) - "Henriot in the Journal" : Paul réaffirme ici la référence faite à Henri Henriot dans sa lettre du 23 octobre 1916 alors qu'il se référait à Édouard Herriot - ce qui paraît plus vraisemblable - dans celle du 19 octobre. 
3) - "Miss Holt ... Mr. Crusins" : professeurs d'anglais, la première, celle chez qui Marthe prend des leçons depuis quelque temps, dans l'espoir d'acquérir une compétence professionnelle. 
4) - "The Rosenthal" : livres d'une méthode d'apprentissage de l'anglais.
5) - "the South Wales Daily News" : quotidien gallois de Cardiff (Galles du Sud) envoyé à Paul par son ami Sanders.
6) - "Alice" : fille cadette des Gusdorf, née le 30 octobre 1913.
7) - "Suzanne" : fille aînée née le 1er juillet 1909.
8) - "La Guerre des Mômes" : livre d’Alfred Machard, auteur dramatique, poète, romancier et parolier (1887-1962) publié en 1916 d'abord en feuilleton dans "La Victoire" (journal de Gustave Hervé) puis chez Flammarion avec le sous titre "Épopée au faubourg”. 
9) - "Jacques Dhur" : journaliste d'investigation, fondateur en 1916 du journal "L'Éveil", effectivement auteur d'un reportage sur la Légion au Maroc publié dans Le Journal (n° 6800) le 10 mai 1911 sous le titre "La situation vraie au Maroc".